Bohain, Alexandre, Victor
Biographie
Né le 1er mars 1804 à Paris. Il acheta le Figaro en 1826. Rédacteur au Figaro. Il fut un des quarante-quatre signataires (voir la liste complète à Dumas, Alexandre) de la protestation des journalistes. Chollet, dans Balzac journaliste, le tournant de 1830, devait porter ce jugement lucide sur le grand honneur qui semblait avoir été fait d’accepter les deux signatures de journalistes d’un journal essentiellement satirique et humoristique, au milieu de journalistes beaucoup plus sérieux : « Bohain, flanqué de Roqueplan […], risquèrent leur nom et la fortune du Figaro, […] mais, par un accord tacite, ces protestataires de deuxième catégorie, furent relégués en queue de liste. » Cette protestation était ainsi rédigée : « On a souvent annoncé depuis six mois, que les lois seraient violées, qu’un coup d’Etat serait frappé. Le bon sens public se refusait à le croire. Le ministère repoussait cette supposition comme une calomnie. Cependant le Moniteur a publié enfin ces mémorables ordonnances, qui sont la plus éclatante violation des lois. Le régime légal est donc interrompu ; celui de la force est commencé. Dans la situation où nous sommes placés, l’obéissance cesse d’être un devoir. Les citoyens appelés les premiers à obéir sont les écrivains des journaux, ils doivent donner les premiers l’exemple de la résistance à l’autorité, qui s’est dépouillée du caractère de la loi. Les raisons sur lesquelles ils s’appuient sont telles qu’il suffit de les énoncer. La charte, article 8, dit que les Français, en matière de presse, sont tenus de se conformer aux lois ; elle ne dit pas aux ordonnances. La charte, article 35, dit que l’organisation des collèges électoraux sera réglée par les lois ; elle ne dit pas par les ordonnances. La couronne elle-même avait reconnu jusqu’ici ces articles. Toutes les fois, en effet, que des circonstances prétendues graves lui ont paru exiger une modification, soit au régime de la presse, soit au régime électoral, elle a eu recours aux deux Chambres ; elle ne s’est arrogé, à l’égard des articles 8 et 35, ni une autorité constituante, ni une autorité dictatoriale qui n’existent nulle part. Les tribunaux, qui ont droit d’interprétation, ont solennellement reconnu ces mêmes principes. Leurs décisions établissent qu’en matière de presse et d’organisation électorale, les lois, c’est-à-dire le roi et les Chambres, peuvent seuls statuer. Aujourd’hui donc le gouvernement a violé la légalité. Nous sommes dispensés d’obéir. Nous essayons de publier nos feuilles, sans demander l’autorisation qui nous est imposée. Nous ferons nos efforts pour qu’aujourd’hui au moins elles puissent arriver à toute la France. Voilà ce que notre devoir de citoyens nous impose, et nous le remplissons. Nous n’avons pas à tracer ses devoirs à la Chambre illégalement dissoute ; mais nous pouvons la supplier, au nom de la France, de s’appuyer sur son droit évident, et de résister autant qu’il sera en elle à la violation des lois. Ce droit est aussi certain que celui sur lequel nous nous appuyons. La Charte dit, article 50, que le roi peut dissoudre la Chambre des députés ; mais il faut pour cela qu’elle ait été réunie, constituée en Chambre ; avant la réunion et la constitution de la Chambre, il n’y a que des élections faites. Or, nulle part la Charte ne dit que le roi peut casser les élections. Les ordonnances publiées aujourd’hui ne font que casser des élections, elles sont donc illégales, car elles font une chose que la Charte n’autorise pas. Les députés élus, convoqués pour le 3 août, sont donc bien et dûment élus et convoqués. Leur droit est le même aujourd’hui qu’hier. La France les supplie de ne pas l’oublier. Tout ce qu’ils pourront pour faire prévaloir ce droit, ils le doivent. Le gouvernement a perdu aujourd’hui le caractère de légalité qui commande l’obéissance. Nous lui résistons pour ce qui nous concerne ; c’est à la France à juger jusqu’où doit s’étendre sa propre résistance. » Alexandre Dumas fut un des tout premiers combattants de la révolution de Juillet. Il en laissa un récit impartial et bien renseigné. Nous empruntons à ses Mémoires, son témoignage concernant Bohain : « Tandis que le père préparait ainsi sa royauté, le fils courait danger de mort. Voici ce qui arrivait : Bohain et Nestor Roqueplan (voir Roqueplan, Louis, Victor) attendaient Etienne Arago à déjeuner chez Gobillard, place de la Bourse. En se rendant du National au café, Arago rencontra le domestique de Bohain qui cherchait son maître. – Ah ! monsieur, dit le brave garçon en apercevant Etienne, savez-vous où est monsieur ? – Il doit être chez Gobillard, répondit Etienne ; que lui veux-tu ? – Je veux le prévenir, de la part de M. Lhuillier (voir Leullier, Armand), son beau-frère, que le duc de Chartres est arrêté à Montrouge 1. – Qui l’a fait arrêter ? – Mais M. Lhuillier... Il est maire du village. Il désire savoir ce qu’il doit faire du prince. – Hein ? dit un homme assis sur le trottoir avec un fusil entre les jambes, et mangeant un morceau de pain ; ce qu’il doit en faire ? Nous allons aller le lui dire !... Puis, se levant : – Hé ! les amis ! cria-t-il tout haut, le duc de Chartres est arrêté à Montrouge. Que ceux qui veulent manger du prince viennent avec moi ! – Que dites-vous là, mon brave ? s’écria Etienne en posant la main sur l’épaule de cet homme. – Je dis qu’ils ont tué mon frère, et que je vais tuer le duc de Chartres aujourd’hui ! Il n’y avait pas de temps à perdre. Etienne s’élance dans le café. – Pardieu ! dit-il à Bohain, votre domestique vient de faire un beau coup ! – Qu’a-t-il donc fait ? – Il vient de répandre la nouvelle que le duc de Chartres était prisonnier de votre beau-frère, et voilà une vingtaine de gaillards qui se mettent en chemin pour l’égorger. – Diable ! firent ensemble Nestor et Bohain, ça ne peut pas aller comme cela. – Que faire ? – Charge-toi de les conduire, dit Nestor, mets-moi à leur tête ; retiens-les le plus longtemps possible ; et l’un de nous ira prévenir le général La Fayette du danger que court le prince... On expédiera un homme à cheval à M. Lhuillier, et le duc de Chartres sera remis en liberté avant que toi et tes hommes soyez arrivés à Montrouge. – Bien ! dit Etienne, mais ne perdez pas de temps ! Puis, s’élançant à la tête d’un groupe d’une trentaine d’hommes : – A Montrouge ! cria Etienne Arago ; mes amis, à Montrouge ! Chacun répéta : “A Montrouge” et l’on partit pour la carrière du Maine, tandis que Nestor Roqueplan – autant que je puis me le rappeler, c’était Nestor – courait à la place de Grève. Le Vaudeville se trouvait sur la route de la barrière du Maine : on traversa le jardin du Palais-Royal, puis la place, puis on enfila la rue de Chartres. Un machiniste était sur la porte du théâtre. Arago lui fit signe de l’œil de s’approcher de lui, le machiniste comprit le signe, et s’approcha. Arago eut l’air de recevoir de lui une confidence. – Bon ! mes amis, dit-il, en voici bien d’une autre ! Vous ne savez pas ce que l’on m’annonce ? C’est qu’il y a une conspiration de royalistes pour venir mettre le feu au Vaudeville, attendu que c’est du Vaudeville, comme vous ne l’ignorez pas, qu’est partie l’insurrection... Commençons d’abord par visiter le théâtre, n’est-ce pas ? Il n’y eut pas d’objection contre la visite. D’ailleurs, beaucoup de ces braves gens n’étaient pas fâchés de voir un théâtre de près ; celui qui avait provoqué le voyage de Montrouge, et qui était un tonnelier du quartier du Roule, voulut bien faire quelques objections, mais il ne fut pas écouté. On s’arrêta donc au Vaudeville. Arago, une lanterne à la main, conduisit ses hommes du second dessous aux galeries ; il ne leur fit pas grâce d’un portant, d’un trappillon, d’un châssis. On perdit une bonne heure à cette visite. Puis on se remit en route pour la barrière du Maine. Pendant ce temps, le général La Fayette était prévenu, et envoyait à Montrouge M. Comte (voir Comte, Auguste ?), l’un des plus brillants élèves de l’Ecole polytechnique qui, depuis, a fait un excellent ouvrage sur la philosophie positive. M. Comte était porteur d’une lettre conçue en ces termes : “Dans un pays libre, laissez circuler chacun librement ; que M. le duc de Chartres s’en retourne à Joigny, et, à la tête de ses hussards, attende les ordres du gouvernement. La Fayette Hôtel de ville, le 30 juillet 1830” Lorsque j’appris le danger que courait le duc de Chartres, je voulais rentrer chez moi, faire seller mon cheval et courir à Montrouge ; mais on me fit observer qu’avant que je fusse à la rue de l’Université M. Comte serait à Montrouge, et que mieux valait attendre les nouvelles à l’hôtel de ville. J’attendis donc. Les heures me parurent longues, je l’avoue, de huit heures du matin à deux heures de l’après-midi. A deux heures, Etienne rentra couvert de sueur et de poussière. Le duc de Chartres était sauvé. En effet, grâce au retard du Vaudeville et à un second incident que nous allons rapporter tout à l’heure, le messager était arrivé à temps. Le duc de Chartres avait avec lui le général Baudrand et M. de Boismilon. M. Lhuillier fit remonter dans la voiture du prince l’aide de camp et le secrétaire, les invita à partir et à attendre le duc de Chartres à la Croix-de Berny. Lui se chargeait de conduire le prince sain et sauf au même endroit. En effet, tandis qu’en calèche le général Baudrand et M. de Boismilon sortaient par la grande porte, et prenaient la grande route, M. le duc de Chartres montait en cabriolet avec M. Lhuillier, sortait par une porte de derrière, et, par une route de traverse, regagnait le chemin de Joigny, à un quart de lieue au-dessous de l’endroit où M. Baudrand et M. de Boismilon attendaient le prince. Une circonstance particulière avait encore servi cette fuite et la bonne volonté d’Arago. En arrivant à la barrière du Maine, les hommes avaient été arrêtés ; il y avait défense de laisser sortir de Paris aucune troupe armée. Le premier mouvement fut de forcer l’obstacle ; puis l’on consentit à parlementer avec le poste du corps de garde ; puis, enfin, on fraternisa. Une partie des hommes entra dans le corps de garde même ; l’autre s’assit dans ces fossés creusés entre les arbres pour recevoir les eaux de pluie. Arago fit venir du pain et quelques bouteilles de vin, et se chargea d’aller aux nouvelles. Une heure après, il était à Montrouge. M. le duc de Chartres venait d’en partir. Arago prit une copie de la lettre du général La Fayette, afin de justifier de la relaxation du prince, et rapporta cette copie à ses hommes. La nouvelle fut mal reçue par eux. Etienne ne parvint à les calmer qu’en leur promettant qu’il allait les ramener à l’hôtel de ville, et leur faire donner de la poudre à cœur joie. » Lhéric, Brunswick, dans le récit qu’il faisait de sa propre conduite pendant les événements de Juillet, donnait plusieurs informations concernant Bohain : « […]« Le mardi dans la journée, j’ai coopéré à la rédaction du Figaro à laquelle jusqu’alors j’étais resté étranger. Aucun lien d’amitié n’existait entre les rédacteurs et moi, c’est donc purement par principe que j’ai agi. Le soir, tout le matériel de l’imprimerie du Figaro fut transporté chez moi, au refus que firent plusieurs personnes de s’en charger. J’offris mon local, qui fut transformé en imprimerie ; on verra facilement ce à quoi je m’exposais en lisant le Figaro du 27. M. Briffaut du Corsaire, Brukères, Masson, Barthélemy (voir ce nom) et moi offrîmes à M. Bohain qui le refusa d’apposer nos signatures au bas de ce journal. Le lendemain mercredi 28, j’ai avec M. Masson de Puyneuf et dans l’imprimerie de Dezauches faubourg Montmartre apporté des pamphlets venus du Figaro et aidé à leur impression, distribution et affichage, reçu une balle morte dans le bras à l’affaire de l’Hôtel de ville. De là je suis allé chercher le général Dubourg (voir ce nom) place de la Bourse. Rencontrant là M. Barthélemy du Figaro et Blanchard, homme de lettres, auquel je donnai une partie de mes armes […]. » Il fut décoré de la Croix de Juillet auprès de la mairie du (ancien) IIe arrondissement. Il signa, le 2 novembre 1830, le certificat suivant en faveur de Desnoyers, Louis, Claude, Joseph, Florence : « Je certifie qu’il est à ma connaissance que M. Louis Desnoyers, l’un des gérants et des rédacteurs en chef de l’Aigle (journal portant alors ces divers titres ; le Lutin – Trilhy – et le Sylphe) a pris part, le 26 juillet, aux délibérations qui eurent lieu relativement à la protestation de la presse ; et qu’averti trop tard qu’on avait résolu de la signer, lorsqu’il se présenta, dans la nuit du même jour, au bureau du National pour donner sa signature, il ne put le faire, le National se trouvant sous presse depuis longtemps. » Dans le certificat que signa Chuquet, marchand de vin, demeurant 59, rue Lafayette, en faveur de Chevillon, Pierre, Nicolas (voir ce nom), se trouvent les indications suivantes concernant Bohain : « Je, soussigné, déclare que M. Chevillon faisait partie d’un détachement que commandait M. le colonel Servatius, au coin des rues de Richelieu et des Boucheries, qu’il a constamment tiré contre la garde royale qui se trouvait à l’angle des rue de Rohan et Saint-Honoré, qu’il a ensuite fait partie d’un petit détachement que j’avais réuni pour nous porter sur la place de la Bourse, où la garde royale devait de nouveau attaquer. Embusqué dans le théâtre des Nouveautés, sur l’invitation de M. Bohain, rédacteur du Figaro, M. Chevillon s’est conduit avec ordre et dévouement. Il m’a ensuite accompagné jusqu’à la barrière de l’Etoile avec quelques hommes, où nous avons passé la nuit du 29 au 30 à la garde de ce poste. » Il fut directeur de théâtre, préfet de la Charente pour quelques semaines en octobre 1830. En 1833, avec Alphonse Royer, il lança l’Europe littéraire. Il était resté en bons termes avec Balzac. Il fut arrêté peu après l’attentat de Fieschi, le 28 juillet 1835 ; à sa libération, Victor Bohain donna dans le Figaro la vraie raison de son emprisonnement : « En l’absence de toute preuve ou présomption quelconque contre moi au dossier de l’instruction, je dois donc attribuer uniquement mon arrestation à une vengeance personnelle de M. Gisquet. J’avais chaudement attaqué dans un article de la veille l’incurie et la négligence coupable de la police. Il m’en a puni. » Il demeurait 12, cité Bergère en 1831 ; 23, rue Richer en 1835. Mes Mémoires, Alexandre Dumas, tome VI, cinquième série, nouvelle édition, Paris, Lévy frères, 1867 ; Ordonnance du roi contenant publication des noms des citoyens qui ont obtenu la Croix de Juillet, Bulletin des lois, 2e partie, ordonnances, n° 104 bis ; Etat nominatif des citoyens auxquels sera décernée la Croix de Juillet, instituée par la loi du 13 décembre 1830, sur les récompenses nationales, Le Moniteur universel, 2 mai 1831 ; Archives de Paris VD6 3, liste des décorés de la Croix de Juillet du (ancien) IIe arrondissement ; Archives de Paris VK3 17, Témoignages, rapports, notes sur les élèves de l’Ecole polytechnique (lettre de Laugier, Adolphe) ; Archives de Paris VK3 43 in dossier Desnoyers, Louis, Claude, Joseph, Florence ; Archives de Paris VK3 47 in dossier Lhéric, Brunswick ; Archives de la préfecture de police AA 376 in dossier Cappot de Feuillide, Jean, Gabriel ; Archives de la préfecture de police AA 378 in dossier Chevillon, Pierre, Nicolas ; Archives nationales CC//678 dossier Bohain ; Archives de la préfecture de police AA 423 Attentat Fieschi ; Balzac, tome IX, p. 1672 ; R. Chollet, Balzac journaliste, le tournant de 1830, Paris, Klincksieck, 1983 ; L’Epopée des régicides. Passions et Drames. 1814-1848, Louessard, l’Insomniaque, Paris, 2000 ; L’Ami de la religion et du roi, journal politique, ecclésiastique et littéraire, tome soixante-cinquième, 19 octobre 1830 n° 1699 p. 553, L’Ami de la religion, journal politique, ecclésiastique et littéraire, tome soixante-sixième, 3 novembre 1830 n° 1705 p. 10.
Le duc de Chartres, qui regagnait Paris à la tête de son régiment, venait de faire allégeance à la famille royale. Le baron de Damas devait témoigner du fait suivant : « Le 1er août, nous fûmes heureusement surpris par l’arrivée de Mme la dauphine. Cette princesse, qui était à Vichy lorsque les ordonnances furent rendues, avait été insultée à son passage à Dijon et avait montré dans cette circonstance son courage habituel. A Joigny, elle avait rencontré le duc de Chartres à la tête le son régiment de hussards et ce prince l’avait assurée de son dévouement. » Mémoires du baron de Damas (1783-1862), tome IIe (1823-1862), Paris, Plon, 1922, p. 183.