Chateaubriand
Biographie
Pair de France. La presse de l’époque rapporta à son sujet : « M. de Chateaubriand se rendait de la rue du Coq-Saint-Honoré à la Chambre des pairs. Il a été reconnu. Alors la foule s’est précipitée à sa rencontre et l’a accompagné aux cris de vive Chateaubriand ! vive le défenseur de la liberté de la presse ! Un instant M. de Chateaubriand a été porté en triomphe ; il a été conduit jusqu’aux portes de la Chambre des pairs. » Chateaubriand tenait cette image de défenseur de la liberté de la presse depuis son discours le 3 mars 1830, devant la Chambre des pairs (et quoique quand il fut au pouvoir, sa conception de la liberté de la presse eût été très restrictive), séance au cours de laquelle il défendit cette liberté, dans un discours dont nous reproduisons l’extrait suivant et que reproduisirent abondamment les journaux libéraux : « Il y a une force dont j’oserai me vanter, parce que, le cas échéant, je ne tirerais pas cette force de moi, mais de la nature des choses : qu’on mette devant moi une usurpation quelconque et qu’on me laisse écrire ; je ne demande pas un an pour ramener mon roi ou pour élever mon échafaud. La liberté est la première alliée de la légitimité : que celle-ci la mette de son côté, et elle peut se rire de toutes les ambitions conjurées contre elle. » Viel-Castel, dans son Histoire de la Restauration, appréciait ainsi le discours de Chateaubriand : « Comme tous les discours de M. de Chateaubriand, celui-ci respirait d’un bout à l’autre son absorbante personnalité. L’engagement qu’il y prenait, pour le cas où la légitimité viendrait à succomber, de la ramener en moins d’un an ou de dresser son propre échafaud si on lui laissait la liberté d’écrire, était d’une étrange outrecuidance. Quelques mois après, le trône légitime devait tomber, le régime nouveau devait doter la France d’une liberté de la presse qui, dans les premières années surtout, fut sans limites ; M. de Chateaubriand devait en user sans ménagements, et cependant il n’a pas relevé le trône qu’il regrettait, et malgré la violence de son opposition, quelques jours d’une prison bien douce lui ont tenu lieu de l’échafaud qu’il s’était plu à prévoir. » Le baron de Frénilly, dans ses Souvenirs, en dresse un portrait peu flatteur mais sans doute averti : « Gonflé, bourré, hérissé d’un orgueil insatiable. […] Je ne crois pas que les esprits les plus difficiles pussent l’accuser d’être dévot, ni pieux, ni peut-être chrétien, et je ne vois dans son Génie du christianisme aucune raison de le penser ; mais il avait eu l’esprit ou le bonheur (on dit qu’il trouva comme Rousseau un Diderot pour lui faire changer son plan du noir au blanc), de saisir l’esprit du temps, ce qui est le point le plus important dans tout ouvrage. Il parlait à un peuple léger. L’impiété était passée de mode ; on essayait de la religion ; enfin c’était faire de l’opposition que d’en parler. Il mit le christianisme en tableaux de Van Spaendonck ou de Breughel, et il eut un succès fou, mais conséquent. Il fit un style et un genre, plein de talent, mais faux, ambitieux orgueilleusement, comme lui. » La carrière politique de Chateaubriand se fit en tout cas au gré de ses ambitions et vanités. Elles le firent ultraroyaliste ou libéral. Après son éviction du ministère Richelieu en 1815, il se rapprocha des ultraroyalistes. La comtesse de Boigne en témoigne : « Les mécomptes de M. de Chateaubriand s’étaient prolongés et aggravés au point de le rendre très hostile. Ses embarras pécuniaires s’accroissaient chaque jour et sa méchante humeur suivait la même progression. Il conçut l’idée d’aller en Angleterre établir un journal d’opposition ; la presse ne lui paraissant pas suffisamment libre à Paris pour attaquer le gouvernement du roi. […] L’irritation était restée fort grande dans son cœur. Il la fallait bien vive pour le décider, plus tard, à s’associer aux autres fondateurs du Conservateur [fondé en 1818, N.D.A.]. Il n’avait rien de commun avec eux ; ni leurs préjugés, ni leurs sentiments, ni leurs regrets, ni leurs espérances, ni leur sottise, ni même leur honnêteté. Il n’y a aucun moment de sa vie où ses convenances de position l’aient plus écarté de ses opinions, de ses goûts et de ses tendances personnelles. La plupart des thèmes qu’ils soutenaient répugnaient à son jugement ; il les auraient bien mieux et plus volontiers réfutés s’il s’était trouvé au pouvoir et appelé à les combattre. » In Mémoires de la comtesse de Boigne, Tome II (1815-1819), Paris, Plon, 1907, p. 242-243. Après l’assassinat du duc de Berry par Louvel, qui entraîna la chute du ministère Decazes et la nomination du duc de Richelieu : « M. de Chateaubriand eut assez peu de générosité pour imprimer que le pied lui glissait dans le sang. Certes, il était trop éclairé pour croire M. Decazes coupable du meurtre de M. le duc de Berry ; mais il voulait le rendre impossible comme ministre, dans l’espoir d’être appelé au partage de sa succession. » Mémoires de la comtesse de Boigne, tome III (1820-1830), Paris, Plon, 1907, p. 36. A la formation du nouveau ministère : « M. de Chateaubriand était profondément blessé de n’avoir pas été appelé à faire partie du nouveau ministère. Louis XVIII n’était rien moins que disposé à le nommer, et M. de Richelieu n’en voulait pas davantage pour collègue. Mais, comme il avait été fort avant dans toutes les intrigues du pavillon de Marsan, quoique Monsieur n’eût aucun goût pour lui, on obtînt que le roi payât les dettes qu’il a toujours en permanence ; et il fut envoyé ministre en Prusse. » Mémoires de la comtesse de Boigne, Tome II (1820-1830), Paris, Plon, 1907, p. 48-49. Sous le gouvernement de Villèle, l’ultraroyaliste Bonald prévenait Montbel, le futur ministre de Charles X de l’activité nuisible de Chateaubriand : « La catastrophe [la chute de la monarchie] arrivera inévitablement, me disait-il, et cela surtout par les divisions du parti royaliste. Je ne comprends pas, ajoutait-il, que notre ami Villèle ne veuille point voir les manœuvres de Chateaubriand pour le supplanter dans la présidence du Conseil. Egaré par ses flatteurs et principalement par Frisell, Chateaubriand travaille à renverser le ministère dont il fait partie pour arriver à la direction des affaires. Or, son genre d’esprit ne le désigne nullement pour ces hautes fonctions. Son imagination est vive et brillante, mais il est dénué de principes solides. Il recherche avant tout les faveurs de la popularité et passe aux idées les plus opposées, aux antithèses les plus étranges, aux amitiés les plus hétéroclites. » En 1824, il fut brusquement congédié du gouvernement Villèle. L’immense vanité de Chateaubriand en fut d’autant plus blessée qu’il songeait davantage à prendre la place de Villèle qu’à le servir. Chateaubriand n’eut dès lors de cesse qu’il arrivât à destituer Villèle et mit tout son talent littéraire au service de l’opposition. Royalistes et républicains, nous laisse le tableau suivant de l’activité de Chateaubriand à cette époque : « Journaliste incomparable, il établit son quartier général au Journal des débats, qui avait été jusqu’alors partisan enthousiaste et salarié du ministère, et qui devint désormais son adversaire le plus acharné. Il entraîna dans sa défection une fraction des royalistes, d’année en année plus nombreuse et non pas la moins brillante ; presque toute la jeune noblesse de la Chambre des pairs fut bientôt sous ses ordres. Les nouveaux ennemis du cabinet se trouvèrent les alliés du petit groupe d’assaillants déjà en position de combat à l’extrême droite. Ceux-ci accueillirent avec joie de telles recrues ; ils sentaient qu’ils acquéraient par là un éclat nouveau pour eux. La contre-opposition était comme rajeunie ; ses passions étaient rallumées plus ardentes encore. Sans doute M. de Chateaubriand ne partageait pas la plupart des préjugés et des illusions réactionnaires de M. de la Bourdonnaye et de ses amis ; mais il leur était lié par la communauté de haine. A ses yeux, ce fut assez pour livrer bataille à côté d’eux, sous le même drapeau, sans cependant se mêler complétement à leurs rangs. En même temps, aux idées ultraroyalistes qui le rattachaient à l’extrême droite, il joignait des idées ultralibérales par lesquelles il tentait de se rallier la gauche. Les succès ne devaient pas manquer à M. de Chateaubriand dans cette orageuse carrière ; il les savourait avec une âpre jouissance, et, après bien des années, il les racontait dans ses Mémoires, comme s’il éprouvait encore, rien qu’à ce souvenir, un frémissement d’orgueil satisfait et de vengeance triomphante. » En 1828, quand on constitua le ministère Martignac, dans Chateaubriand ne fut pas nommé : « Chacun sentait le besoin de neutraliser M. de Chateaubriand. Sans le vouloir pour collègue, on le redoutait comme ennemi ; et le roi ne trouvait aucun prix trop cher pour l’éloigner de ses conseils et de sa présence. On commença, sous prétexte de je ne sais quelle restitution, par lui donner une grosse somme d’argent pour payer ses dettes, que, Dieu merci, il a toujours en permanence. Puis, à force de supplications, on obtint de lui de désigner l’ambassade de Rome comme à sa convenance » Mémoires de la comtesse de Boigne, Tome III (1820-1830), Paris, Plon, 1907, p. 228. En janvier 1828, le gouvernement Martignac est nommé ; non seulement Chateaubriand n’est pas nommé président du conseil mais il ne fait pas même partie du gouvernement. Sur une proposition de nomination de ministres, le nom de Chateaubriand avait été avancé : Mieux vaudrait M. Laffitte, avait laissé tomber le roi. Dans les premiers jours de juillet 1830, quand les partisans du duc d’Orléans songeaient à le rallier, la comtesse de Boigne témoigne encore : « M. de Chateaubriand est un homme qu’on acquiert qu’en se mettant complètement sous sa tutelle, et encore s’ennuierait-il bientôt de conduire dans une route facile. Il appellerait cela suivre une ornière ; et voudrait se créer des obstacles pour avoir l’amusement de les franchir. » Mémoires de la comtesse de Boigne, Tome III (1820-1830), Paris, Plon, 1907, p. 414. Dans ses Mémoires, Guizot donne l’avis suivant sur Chateaubriand : « M. de Chateaubriand a parcouru toutes les idées, tenté toutes les carrières, aspiré à toutes les gloires, épuisé les unes, touché aux autres ; rien ne lui a suffi. “Mon défaut capital, a-t-il dit de lui-même, c’est l’ennui, le dégoût de tout, le doute perpétuel.” » Sur le soutien que Chateaubriand apporta à la légitimité après sa chute en 1830, le comte d’Haussonville note : « J’ai toujours supposé […] que le brillant orateur avait d’un jour à l’autre changé si brusquement son thème par la raison qu’en arborant le rôle de défenseur intrépide de la légitimité, il allait rendre plus poignantes encore les rudes invectives que dans son amère rancune il brûlait de déverser sur ses anciens adversaires, les ultras de la droite. » In Ma jeunesse, 1814-1830, Souvenirs, comte d’Haussonville, Paris, Calmann-Lévy, Paris, 1885, p. 318. La comtesse de Boigne dresse un portrait juste de Chateaubriand : « […] Au nombre de ces idéalistes, il [Napoléon] rangeait M. de Chateaubriand. C’était une erreur. M. de Chateaubriand n’a aucune faiblesse pour le genre humain, il ne s’est jamais occupé que de lui-même et de se faire un piédestal d’où il puisse dominer sur son siècle. […] Il s’est toujours fait une petite atmosphère à part dont il a été le soleil. Dès qu’il en sort, il est saisi de l’air extérieur d’une façon si pénible qu’il devient d’une maussaderie insupportable. Mais tant qu’il y reste plongé, on ne saurait être meilleur, plus aimable et distribuer ses rayons avec plus de grâce. J’ai un véritable goût pour le Chateaubriand de cette situation, l’autre m’est insupportable. […] M. de Chateaubriand a éminemment le tact des dispositions du moment. Il devine l’instinct du public et le caresse si bien, qu’écrivain de parti, il a pourtant réussi à être populaire. Il lui est fort égal pour cela de changer du tout au tout, d’encenser ce qu’il a honni, de honnir ce qu’il a encensé. Il a deux ou trois principes qu’il habille selon les circonstances, de façon à les rendre presque méconnaissables, mais avec lesquels il se tire de toutes les difficultés et prétend être toujours profondément conséquent. Cela est d’autant plus facile que son esprit, qui va jusqu’au génie, n’est gêné par aucune de ces considérations morales qui pourraient arrêter. Il n’a foi en rien au monde qu’en son talent, mais aussi c’est un autel devant lequel il est dans une prosternation perpétuelle. […] In Mémoires de la comtesse de Boigne, tome I, (1781-1814), Paris, Plon, 1907, p. 296 et suivantes. Sur son immense talent littéraire, tout a été dit. Le comte de Salaberry, qui dit Chateaubriand « gonflé de toutes les vanités », tempère : « “J’ai vécu, dit-il, j’ai vu, j’ai, j’ai, j’ai.” Peu d’hommes ont le je plus en recommandation que lui ; le je est le tic caractéristique des fats. Les grands hommes n’ont jamais commencé leurs phrases par je sans y être obligés ; les gens d’esprit même n’aiment ni à l’employer ni à l’entendre. “Le je m’est odieux à moi-même” disait le spirituel prince de Ligne. » Souvenirs politiques du comte de Salaberry sur la Restauration (1821-1830), publiés pour la Société d’histoire contemporaine, par le comte de Salaberry son petit-fils, Paris, Picard, 1900, livre I, p. 71 et livre III, p. 70. Cuvillier-Fleury, dans son Journal et correspondance intimes, donne, le 9 mars 1830, l’appréciation suivante sur Chateaubriand : « Les journaux sont pleins d’un discours de Chateaubriand que je n’admire pas, parce que le moi, l’insupportable moi y domine ; il y a de belles phrases, mais je ne sais quelle couleur fausse répandue sur le tout par cette affectation de chevalerie, de fidélité fanfaronne et cet éternel mensonge de dévouement à la personne du monarque, au moment même où notre cœur dément nos paroles. » La comtesse de Boigne tient le dernier mot : « Le mérite particulier des ouvrages de M. de Chateaubriand tient au prestige d’un certain agencement de mots, très artistement combinés, qui donne à son style un éclat de coloris. » Sur Chateaubriand, on lira avec délices Souvenirs politiques du comte de Salaberry sur la Restauration (1821-1830), publiés pour la Société d’histoire contemporaine, par le comte de Salaberry son petit-fils, Paris, Picard, 1900, livre II, p. 60-76, avant de lire la conclusion définitive qu’il livre pages 95 et suivantes et ainsi rédigée : « Parmi les hommes que la fatalité́ a fait apparaitre comme des météores menaçants et remplir de leur bruit la moitié du siècle, une des premières places est légitimement due, par droit de bien et par droit de mal, à M. le vicomte de Chateaubriand. Voyageur et soldat, écrivain politique, journaliste, ambassadeur, ministre, ce personnage, après avoir joué́ les rôles les plus opposés, a trouvé́ le moyen, par l'inconséquence de sa conduite, la versatilité́ de ses idées, de se concilier l'amitié́ de ses ennemis naturels et de s'aliéner l'affection de ceux qui marchaient avec lui sous la même bannière, et cependant telle est la part que le décousu de sa vie lui a fait prendre au mouvement intellectuel et au mouvement matériel, que l'on peut avancer hardiment qu'il survivra à son époque comme un monument caractéristique de ce temps de ruines et de restaurations où l'esprit ne sait quelle imprudence il doit déplorer le plus, ou de celle qui renverse ou de celle qui reconstruit.
»Les circonstances, l'affranchissement de toutes les règles qui mettaient un obstacle aux prétentions de l'impudence et de l'ambition, enfin ce je ne sais quoi qui fait qu'un homme sort de la foule, ont servi merveilleusement M de Chateaubriand. D'un seul bond il est sorti des forêts du nouveau monde. A qui avait couché sous la cabane des Natchez, à qui avait fumé le calumet avec les sachems des cinq nations, on n'a pas demandé́ de diplôme ; il s'est dit homme d'Etat, on l'a cru ; il a parlé́ haut, on a écouté́ ; il a commandé, on a obéi. Ainsi va ce monde, où Panurge retrouverait toujours des moutons : les masses seront toujours dupes de l'histrion qui saura parodier la grande voix du commandement.
»Comme Warwick, il a élevé́ des monarques au trône, et s'est fait un horrible jeu de les renverser. Soutien orgueilleux des partis écroulés, il restait seul au milieu de leurs ruines comme le génie de la destruction, et par je ne sais quel retour satanique, il se prend d'un beau zèle, d'une sainte adulation pour tous les malheurs, pour toutes les catastrophes que son éloquence et sa vengeance d'amour-propre avaient préparées ; toute la vie de cet homme semble être le commentaire vivant de l'injonction de saint Rémi à Clovis : “Adore ce que tu as brulé́, brûle ce que tu as adoré.” En effet, nous le voyons, d'une main, soutenir le trône et, de l'autre, le secouer ; tour à tour homme de roi, homme de peuple, chevalier du vieux temps et presque héros de Juillet, contempteur de la jeunesse et son thuriféraire, partisan de l'absolu et aux pieds des vainqueurs aux barricades, tel se montre à nous ce composé de contrastes, cette antithèse personnifiée contre elle-même, ce problème à résoudre du génie et de l'absurde de la logique et de la déraison, qui remplit depuis longtemps un rôle important dans le drame des nations….
»La vie de M. de Chateaubriand, ses écrits, son rôle, sa pensée, sa solitude même, tout en lui vise à l'effet ; son style a de la couleur, de la saillie jusqu'au luxe et à la surabondance ; ses dévouements, ses sacrifices, ses protestations se révèlent par des saillies extérieures et une véhémence toute au-dehors qui correspondent merveilleusement à son genre de style.
»Partout sa raison est l'esclave à genoux de son imagination et de ses passions ; la folle du logis est sa maîtresse ; l'imagination, faculté́ toute poétique, a besoin de contrastes et d'effets. De là une soif ardente de rapprochements inattendus et de grands mouvements, l'artifice mélodramaturgique des combinaisons, tout ce qui a fait sa popularité́, tout ce qui compromettra plus tard la durée de ses œuvres ; tout ce qui se retrouve aussi dans sa conduite, comme ministre, comme membre du Parlement, comme diplomate, comme homme de parti. Sans doute, la France, avec sa sensibilité́ vive et sa facilité à être dupe, a dû trouver admirable et couronner de gloire toutes ces poses d'acteur, tout le charlatanisme de pensées et d'actions ; mais une telle gloire ne peut vivre que dans une telle atmosphère : les autres nations de l'Europe n'y comprennent rien, etc., etc.
»C'est un étrange spectacle que la vie d'un homme d'Etat qui se laisse dominer par la poésie ; celle d'un diplomate que la folle du logis mène çà et là ; celle d'un historien qui s'embarrasse moins des faits que des couleurs ; celle d'un métaphysicien qui ne raisonne que par métaphores et par hyperboles : telle est la vie de M. de Chateaubriand. Il n'y a rien de solennel et de grave au monde, rien de noble et d'important qu'il n'ait défendu ou attaqué, ou plutôt qu'il n'ait défendu, attaqué tour à tour, non par des raisons, mais par des mots, non par la force de l'argumentation, mais par la beauté́ de la phrase : toute sa vie, tout son style, toutes ses démarches d'ambassadeur et de ministre ont été de pompe et d'éclat, nous allions dire de vanité́. Le plus mauvais service que l'on pût rendre à ce grand homme, c'eût été d'abattre tous les obstacles, d'effacer toute opposition devant lui, de laisser un libre développement à sa parole, à sa puissance, à ses projets. La lutte est son élément, la controverse sa vie : l'opposition fait sa force ; il eût été athée sous le règne de Bossuet.
»Je distingue trois hommes dans M. de Chateaubriand : l'homme littéraire, l'homme politique et l'homme ordinaire; et par les hommes ordinaires, j'entends cette immense partie
de la société́ qui n'est ni littéraire ni politique.
»Comme homme littéraire, je place M. de Chateaubriand au-dessus de tous les littérateurs de l'époque. J'admire son style, qui est toujours pur, bien qu'original ; j'admire ses pensées, qui sont toujours développées avec une netteté́ sans pareille ; j'admire aussi son imagination si brillante, quoique parfois désordonnée.
»Comme homme politique, je mets M. de Chateaubriand à la tète d'une troupe d'enfants dont il est le plus grand, dont il sera le plus sage, si vous voulez.
»Comme homme ordinaire, j'accorde à M. de Chateaubriand le droit, comme à tout le monde, de se tromper, de commettre des fautes, parce que nul n'est impeccable sur la terre, et je déplore les fautes, sans que mes regrets diminuent mon admiration pour l’auteur immortel du Génie du christianisme et des Martyrs. » Histoire de la Restauration, de Viel-Castel, tome vingtième, Paris, Calmann-Lévy, 1878, p. 250 ; Mémoires de la comtesse de Boigne, Tome III (1820-1830), Paris, Plon, 1907, p. 97. Le Journal des débats, 30 juillet 1830 ; La Gazette de France, 31 juillet 1830 ; Histoire de la révolution de 1830 et des nouvelles barricades, par F. Rossignol et J. Pharaon, Paris, chez Vimont, Levavasseur et Urbain-Canel, 1830, Nom des personnes qui se sont distinguées dans les mémorables journées p. 272, 367-368 ; Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe, Le Livre de poche, Paris, 1973, tome 3 ; Souvenirs du baron de Frénilly, pair de France, Paris, Plon, 1909, p. 248-249 ; Ma jeunesse, 1814-1830, Souvenirs, comte d’Haussonville, Paris, Calmann-Lévy, Paris, 1885 ; 1787-1831, Souvenirs du comte de Montbel, ministre de Charles X, publiés par son petit-fils Guy de Montbel, deuxième édition, Paris, Plon-Nourrit, 1913, p. 185 ; Journal et correspondance intimes, Cuvillier-Fleury, volume I, publiés chez Plon, 1900, page 166 ; Mémoires pour servir à l’histoire de mon temps, Guizot, Paris, Lévy, 1858, tome premier, p. 250-251, 260 ; Chateaubriand et son groupe littéraire, Sainte-Beuve ; Royalistes et républicains, essais historiques sur des questions de politique contemporaine, Thureau-Dangin, Paris, Plon, 1888, p. 275.