Dubief, François

Biographie


Né le 10 mars 1804 à Clermont-Ferrand (Puy-de-Dôme). Ancien propriétaire, ruiné et devenu ouvrier horloger en 1848. Il participa, le 24 février 1848, dans les rangs de sa légion de la garde nationale, aux combats du Palais-Royal. Il déposa un dossier devant la Commission des récompenses nationales instituée après la Révolution de Février, et qui nous donne quelques indications sur sa participation à la révolution de Juillet. Il adressa, en effet, le 14 mars 1848, la lettre suivante à Eugène Sue, membre de la Commission des récompenses nationales, afin d’obtenir de l’ouvrage : « Comme victime de mes opinions politiques sous le gouvernement déchu, je viens me recommander à vous dont la réputation d’esprit de justice et d’équité est européenne pour obtenir un emploi de la république. […] J’ai pris part à toutes les manifestations politiques depuis 1823 jusqu’en 1830, où j’ai combattu dans les journées de Juillet. J’ai refusé d’être cité par mes amis, témoins de ma conduite, pour des récompenses nationales, (pour avoir seul empêché le pillage de l’Ecole militaire et sauvé la vie à M. Basson [voir Basson, Valentin ?], aujourd’hui capitaine au Xe illisible régiment d’artillerie), parce que je ne voulais rien devoir à un roi qui, s’implantait à la place d’un autre. J’ai fait partie des expéditions de Saint-Cloud et Rambouillet. J’ai participé à toutes les émeutes, sans en excepter une seule jusqu’aux affaires des 5 et 6 juin [1832, N.D.A.], où j’ai pris une part très active. J’ai été obligé de me cacher plusieurs mois, pour ne pas aller à Clairvaux ou à Saint-Michel. J’ai été arrêté plusieurs fois et n’ai dû ma sortie de prison qu’au défaut de preuves et au grand nombre d’arrêtés, qu’on ne pouvait juger. Devenu électeur dans l’arrondissement de Saint-Denis, au moyen de mon mariage et d’une succession importante, j’ai fait, à défaut de la guerre des rues, la guerre électorale. Lorsque Gisquet se présenta aux suffrages de mon arrondissement, je protestai contre son élection en votant pour Vidocq. Mon vote a été répété par les journaux de l’époque. J’ai pris une part très active à l’élection de M. Lascaze père ainsi qu’à celle de M. Lasteyrie [Ferdinand, N.D.A.], notamment à la première. Je fus l’un des citoyens qui s’emparèrent de l’affaire du marché de Nanterre, pour faire succomber son concurrent. Je n’ai jamais voulu faire partie de la garde nationale de La Villette, où je demeurais, ne voulant être exposé à faire le coup de feu contre mes amis politiques, les émeutiers, et voulant conserver ma liberté d’action. J’ai été condamné disciplinairement pendant neuf années. Ma réputation d’émeutier, de républicain, mes opinions, que je manifestais hautement, mon opposition dans les élections, ma résistance à faire le service de garde national me suscitèrent de nombreux ennuis, surtout parmi les autorités de la commune de La Villette, où j’étais le seul républicain. Tant qu’a duré ma prospérité je ne me souciais pas de leurs haines mais de grands malheurs me sont survenus. Je m’étais rendu caution, pour une somme s’élevant à près de cent cinquante mille francs, qui, étant tombée à ma charge, contrairement à mes prévisions, me suscita une grande gêne et de nombreux procès. Je fus obligé d’avoir recours à un emprunt hypothécaire. Je le pouvais très facilement mes biens valaient plus de cinq cent mille francs et je n’avais que pour quarante-cinq mille francs d’inscription. Mais, comme chacun sait, les prêteurs ne se bornent pas aux biens, ils veulent aussi connaître la moralité de l’emprunteur. Ces personnes se présentèrent chez mes ennemis politiques, qui déblatérèrent contre moi et plusieurs prêts furent refusés. Je fus obligé de recourir à l’usure, ce qui augmenta mon passif. Cette tactique, de la part de mes ennemis, était pour se débarrasser, en le ruinant, d’un homme qui leur faisait obstacle dans les élections ! Mes ennemis, qui s’étaient servi de mauvais renseignements, ne manquèrent pas d’armer mes adversaires dans les procès que j’eus à soutenir. Toutes les fois que je me présentais devant les tribunaux, ces adversaires firent valoir ma vie d’émeutier, mon républicanisme, mon opposition et tout ce qui pouvait faire pencher la balance du servilisme et de la valetaille appelée justice ! Aussi ai-je perdu chaque fois ! Il suffisait aux adversaires de dire : Le tribunal remarquera que cest encore Dubief, de La Villette, il n’en fallait pas davantage ! La cause était entendue ! J’adresse ces réflexions au citoyen qui s’est le plus occupé des préjugés sociaux : il comprend déjà l’effet que produisait de pareilles déclamations ! J’aurais pu pactiser avec mes ennemis politiques et trouver dans leurs bourses les sommes que je cherchais à emprunter, mais j’ai voulu prouver qu’il est des hommes qu’on achète jamais ! Il a suffi de dire au président de Senlis (dans les environs de laquelle j’avais une maison de campagne) que j’étais le républicain Dubief de La Villette, pour qu’il ordonnât le pillage et la dévastation de ma maison. Dans cette affaire, des gendarmes protégèrent les voleurs ! (cinq gendarmes y assistaient par ordre du président). En 1845, il m’a été impossible d’obtenir justice malgré mes plaintes au ministre et aux procureurs du roué (sic). Pour mieux parvenir à me ruiner, on m’a escamoté pendant un voyage, un jugement me condamnant par corps et j’ai été, ce 30 juin dernier, détenu dans cette maison immorale, qui ne sert qu’à enrichir les geôliers, les agents d’affaires et les usuriers, pendant deux mois (qui m’ont coûté deux cent mille francs). A ma sortie, j’ai trouvé biens, meubles, effets vendus pour cent quatre-vingt-sept mille francs, ma famille expulsée, sans asile et sans pain ! Il m’eût été facile de faire un recours ; beaucoup d’honorables illisible des tribunaux, c’était d’accepter la proposition qu’on me faisait de vendre mes biens frauduleusement mais je ne sauvais que mes propriétés et j’ai donné ma préférence à mon honneur. Faux, spoliations, concussions, connivences entre avoués poursuivants et défenseurs, fraudes, frais, frustrations et vexations, tout a été employé contre moi ! Tout cela pour l’exemple ; quand illisible les tribunaux ! Voilà le système balancier de la justice. Pendant que je possédais de la fortune, je la faisais servir au secours de l’humanité ! Je produirais cent certificats l’attestant ! MM. Gilles et Moulion illisible, commissaire de police à paris (autrefois à La Villette) pour certifier combien ils se sont servis de ma maison pour donner asile et hospitalité à des malheureux ! L’origine de mes malheurs, cent cinquante mille francs que j’avais cautionnés sont encore là pour attester, surtout de nos jours, en ma faveur ! Le village dans lequel j’avais ma maison de campagne (Fleurines, Oise), où je donnais aux pauvres jusqu’à trois à quatre cents francs de pain et cent francs de tabac par année est aussi un témoignage que je revendique. A mes ennemis tout a profité de mes dépouilles et aujourd’hui je suis simple ouvrier, sans ouvrage. J’ai été obligé de reprendre, à quarante-trois ans, le métier d’horloger, dans lequel j’étais très habile étant jeune. Ma femme, qui s’est engagée jusqu’au dernier sou, est laitière à Paris. Après avoir joui de vingt mille francs de rente, mon frère, qui est infirme, m’a prêté soixante mille francs, sa seule fortune, qui est perdue pour lui. Jusqu’à mon avocat, qui s’est entendu avec les adversaires pour acheter mes biens, qu’il convoitait depuis longtemps. Les Lacenaires judiciaires m’ont fait pour plus de soixante mille francs de frais ! Toutes ces turpitudes ! Tous ces vols ! se sont passés dans la capitale du monde civilisé et sous les yeux de cette magistrature tant citée comme exemple. Voilà, citoyens, les titres en vertu desquels je me recommande pour avoir un emploi. Je les soumets volontiers à l’homme qui s’est, je le répète, le plus occupé de la réforme sociale et dont les talents et la recommandation peuvent me faire obtenir ce que je sollicite comme victime de mon dévouement à la sainte cause […]. » Le 5 août 1848, par une nouvelle lettre adressée à la Commission, il donnait quelques indications biographiques supplémentaires : il avait aussi contribué à l’élection de Taillandier à Cambrai (Nord), qui avait pour concurrent le maire de La Villette, Frémicourt, « lequel avait été deux fois député de cet arrondissement ; ce fut le document que je procurais à M. Taillandier, député de l’opposition, qui fit échouer son concurrent », précisait-il ; après qu’on avait organisé le pillage de sa maison de campagne, il était allé se plaindre auprès du président du tribunal « il m’a chassé de chez lui, où j’étais allé pour me plaindre, en me traitant de républicain, de mauvais citoyen » ; après sa sortie de la prison pour dettes de Clichy, sa fortune de vingt-cinq mille francs de rentes était réduite à deux sous, tout avait été vendu et gaspillé ». Il concluait ainsi cette dernière lettre : « Lorsque je reporte mes souvenirs à 1830 et que je vois tous les renégats qui, pour une place, ont renié leurs convictions et que je me vois postulant depuis février après un emploi dont je n’aurais pas besoin si j’avais voulu pactiser avec les ennemis de la république, qui m’ont fait perdre une belle fortune, je ne puis m’empêcher de me récrier ! de désespérer même ! » Il joignait à sa demande plusieurs certificats. Le premier certificat, ainsi rédigé : « Je, soussigné, certifie que le nommé Dubief aîné s’est conduit d’une manière digne d’éloges pendant nos glorieuses journées de juillet 1830, en combattant pour la liberté ; que depuis ses opinions ont toujours été pour l’établissement d’une république démocratique, que je l’ai connu possédant une belle fortune en propriétés immobilières et dont il se trouve aujourd’hui dépossédé par suite des opinions avancées qu’il n’a cessé de professer. » Signé, le 9 août 1848 : Mammès, Claude (voir Claude, Joseph, Mammès), décoré de Juillet, capitaine de chasseurs à cheval, propriétaire à Belleville. Le deuxième certificat, ainsi rédigé : « Je, soussigné, certifie que j’ai rencontré au bout de la rue Vivienne le citoyen Dubief aîné, le 24 février, au moment où il venait de combattre au Palais-Royal. Il portait un fusil sur l’épaule, tout noirci de poudre ainsi que la figure et sa main. J’atteste aussi qu’avant cette époque il était d’une opinion très avancée et que cela a pu contribuer pour beaucoup à la perte d’une belle fortune qu’il avait de plusieurs maisons et terrains. » Signé, le 7 août 1848 : Montagnac, 26, rue ... ière. Le troisième certificat, ainsi rédigé : « […] Ce fait [d’avoir toujours été républicain] malheureusement pour vous, est de notoriété publique dans notre commune et il ne se trouvera personne qui puisse dire autre chose. Je dis malheureusement pour vous parce que ces opinions trop excessives vous ont mis en hostilité avec tous et que votre ruine personnelle a été la conséquence de toutes ces hostilités […]. Sans doute, j’ai appris qu’en 1830 vous avez refusé de vous laisser porter pour la croix de Juillet ; en 1832, vous étiez un combattant […]. » Signé, le 10 août 1848 : Zheud, A. Le quatrième certificat, ainsi rédigé : « Vous me demandez de vous dire ma façon de penser sur la spoliation dont vous avez été victime et sur ce que, comme votre architecte, j’ai été à même d’apprécier. Je n’ai jamais attribué l’acharnement inouï avec lequel vous avez été poursuivi, à l’aide de toutes les manœuvres, à autre chose qu’à votre républicanisme et à votre réputation de combattant de Saint-Mery 1832. J’ai aussi pensé que les mauvais renseignements donnés sur vous, lorsque vous aviez besoin d’emprunter, avaient aussi pour cause ce que je viens de vous dire et aussi votre conduite dans les élections. Vos biens valaient dix fois plus que vous ne deviez. Il vous était donc très facile (sans illisible) d’emprunter la somme dont vous aviez besoin. Le surnom qui vous a été donné de Chodruc-Duclos de la République vous est malheureusement trop bien acquis et je ne pense pas que celui de la Restauration ait eu plus de légitimes motifs de se plaindre de l’ingratitude royaliste que vous de l’ingratitude républicaine. Je reconnais aussi que les derniers travaux que vous fîtes faire dans votre propriété ont été pour vous une perte considérable car les tassements survenus à cause de nombreuses malfaçons, et sous la direction d’un autre architecte, qui vous avait été imposé par l’usure vous ont causé un préjudice considérable. Lorsque vous m’avez appelé pour les constater je vous ai engagé à faire des procès aux entrepreneurs et il m’a été impossible de vous y décider parce que vous redoutiez de paraître devant les tribunaux et vous me donniez pour motif le parti pris entre vos ennemis et l’administration pour arriver à votre ruine. » Signé : Trembay, E., architecte, demeurant 20, rue de la Boule-Rouge. Un cinquième certificat, dont le nom est illisible, sans adresse et la qualité du signataire non précisée, reprenait les mêmes arguments et ajoutait que Dubief avait bien été ruiné tout à fait légalement par suite de ses opinions politiques. Le sixième certificat, signé Marchand, reprenait les mêmes arguments. Le septième certificat, signé Decourdemanche illisible, reprenait les mêmes arguments. Le huitième certificat, ainsi rédigé : « Je certifie que le citoyen Dubief aîné était le 24 février à l’attaque du poste du château d’eau (Palais-Royal), qu’il a pris part au combat, où je l’ai vu armé d’un fusil de munition. Je connaissais le citoyen Dubief pour ses opinions démocratiques depuis plusieurs années et j’ai été témoin bien des fois de son dévouement autant généreux qu’intelligent pour les idées populaires les plus avancées. Chargé en 1842 de faire un travail sur l’état hypothécaire de ses propriétés à La Villette, j’ai été à même de juger toutes les injustes procédures qui ont déterminé la ruine pour ne pas dire la spoliation du citoyen Dubief par des gens d’affaires qu’encourageait si misérablement la judicature de Louis-Philippe contre les citoyens dont les opinions appelaient le renversement d’un gouvernement odieux. Le citoyen Dubief a les plus légitimes droits à la reconnaissance publique et à une récompense nationale proportionnée à ses nombreux sacrifices et aux pertes énormes qu’il a supportées avec ce même courage qui l’entraîna toujours aux postes les plus dangereux pour combattre, les armes à la main, contre la tyrannie. » Signé : Lefeuvre, délégué des blessés de Février. Il fut proposé par la Commission pour obtenir un bureau de tabac à Paris. Il était marié en 1848. Il demeurait 34, rue de la Grange-aux-Belles (parfois le courrier est adressé au 10, rue Albouy) en 1848. Archives de la préfecture de police AA 386.

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