Duclos, Valentin

Biographie


Né le 5 pluviôse an IV à Paris. Propriétaire et cocher de cabriolet. Sa participation à la révolution de Juillet (son nom fut, semble-t-il, cité dans les journaux) nous est connue par un rapport de police, établi en 1840, à l’occasion de sa mise en accusation dans l’attentat dirigé par Darmès contre Louis-Philippe : « Je dois réduire les choses à leur valeur réelle, en disant que ce fut son animosité contre les agents de la police qui le porta à combattre pendant les journées de Juillet. Son ardeur dans cette circonstance fut extrême, il ne rentra chez lui qu’après la victoire populaire, la voix éteinte et le corps exténué de fatigue. » Un rapport au juge d’instruction, en date du 20 novembre 1840, nous donne les indications biographiques suivantes : « Duclos Valentin […] est né à Paris, rue Bailleul, en face l’hôtel d’Aligre, ses parents faisaient le commerce d’épicerie. Il perdit sa mère de très jeune âge, il n’avait guère que onze ans quand son père mourut dans un hospice. Il fut recueilli, ainsi que sa sœur, plus âgée que lui de trois ans, par une tante qui tenait une maison garnie, rue de la Madeleine, n° 3.

»Il s’engagea dans le 9e régiment de hussards à l’âge de 14 ans, vers 1810. Son régiment ayant été licencié à Vesoul, en 1814, il abandonna l’état militaire. Cet homme, qui a donné dans le cours de son existence des marques de son amour pour les combats, au lieu de rester à l’armée, vint à Paris, se fit palefrenier dans les écuries de l’une des compagnies des gardes du corps du roi. Après le 20 mars, ce corps ayant été dissout, alors que tous les anciens soldats regagnaient leurs drapeaux, pour aller défendre l’indépendance nationale, Duclos qui était sans occupation, ne fut point séduit par ce noble exemple ; il préféra rester dans l’état de domesticité plutôt que de se faire de nouveau soldat de la France et d’aller combattre sous le commandement de l’Empereur. Il se plaça au service d’un capitaine des grenadiers de la garde, M. Bertin. Cet officier ayant été nommé major dans un régiment de cavalerie, à la seconde Restauration, Duclos ne le quitta que quelques années après.

»Il entra ensuite au service d’un sieur Alexandre Hunou, maître couvreur, rue de Monsieur, n° 9, pour le transport des matériaux dans Paris. Dans cette maison, il eut l’occasion de faire la connaissance de Marie Etienne Poutrelle qui était alors nourrice d’un enfant du frère du sieur Hunou, même rue n° 5. Il se forma entre ces deux personnes une liaison qui dure encore aujourd’hui. C’est cette même fille Poutrellle qui passe pour être l’épouse de Valentin Duclos, mais il est vrai de dire que, si cette union n’a pas reçu la consécration du mariage, cela paraît avoir dépendu de l’absence d’un acte de naissance, que Marie Poutrelle n’a pu se procurer. Etant née à Paris dans le IVe arrondissement, le 22 janvier 1793, il semble que sa famille ait négligé de la présenter à l’officier de l’état civil.

»Quel que soit le caractère de l’union des nommés Duclos et fille Poutrellle, elle n’a pas été sans avantage pour eux. Sortis l’un et l’autre de chez leurs maîtres respectifs sans nul avoir, sans aucune avance, Duclos se fit cocher de cabriolet, et sa maîtresse ouvrière blanchisseuse. Ils habitèrent successivement rue Saint-Maur, n° 3, faubourg Saint-Germain, rue Jacob en face celle Saint-Benoît, et rue Saint-Dominique, n° 8.

»En 1824, Duclos entra comme cocher dans l’administration de la Grande Régie pour conduire un cabriolet ; il transporta, à cette même époque, son ménage rue des Messageries, n° 18.

»Son administration ayant cessé de marcher, il se fit loueur pour son propre compte. Il acheta un cabriolet d’un carrossier qui lui accorda des facilités pour le paiement. A cette époque, les cabriolets sous remise étaient fort recherchés. Etant de forme élégante et traîné par de bons chevaux, beaucoup de personnes les préféraient à ceux de place malgré la différence du prix de location. Le travail, l’activité et les soins de Valentin Duclos produisirent de bons résultats ; bien qu’il eut éprouvé des pertes, en 1828, il était propriétaire de deux cabriolets et de trois chevaux ; pour économiser sur ses fournitures, il fut habiter rue des Couronnes n° 3 à La Chapelle-Saint-Denis, où il est resté jusqu’en 1832.

»Tout le monde rend justice à son esprit d’ordre et à son amour du travail ; sa compagne n’est pas moins laborieuse, elle n’a cessé d’aller en journée comme ouvrière blanchisseuse que pour le seconder dans les travaux de son état ; on a souvent vu cette femme laver les voitures, réparer les harnais et faire la besogne d’un garçon d’écurie ; aussi, de toute part, on est disposé à rendre justice à leur probité et à leur bonne foi dans les affaires commerciales.

»L’entreprise des voitures sous remise, qui offrit d’abord des bénéfices certains est devenue dans ces derniers temps la spéculation la plus chanceuse. Cela tient particulièrement au nombre considérable où a été porté ce genre de voitures. Aussi la fortune de Valentin Duclos n’a plus suivi ses progrès, il n’a que le même nombre de chevaux et de cabriolets, et il doit quelque argent, malgré les bénéfices qu’il fait sur les trois remises dont il est principal locataire, et qu’il sous-loue à d’autres cochers.

»Le penchant particulier de Valentin Duclos paraît être la cupidité et l’amour de l’argent ; quoique d’une santé faible et souvent en proie à des douleurs rhumatismales, non seulement il n’abandonne jamais ses travaux mais il surveilla toujours avec grand soin les cochers qu’il employait. Il est d’une grande sensibilité pour les pertes qu’il fait. Son animosité, sa haine pour les agents de la force publique semblent avoir pour cause le grand nombre de jugements qu’il a subits pour des infractions aux règlements de police. Dès avant 1830, il avait payé considérablement d’amendes. Depuis il a été fréquemment surpris en état de contravention. Conduisant une voiture dite de régie, le stationnement sur la voie publique lui est interdit. Cependant, ainsi que la plupart de ceux qui sont dans sa position, il n’y a pas de jours qu’il n’enfreigne plusieurs fois cette loi.

»Valentin Duclos proclame à chaque instant son opposition contre le gouvernement ; quand il essaye d’en démontrer la cause, il ne trouve point d’autre motif que les persécutions qu’il prétend avoir essuyées de la part des agents de l’administration de la police. C’est pour se débarrasser de leur tyrannie qu’il rêve un changement. Sachant à peine lire, il n’ambitionne aucun poste dans l’administration du pays, et on ne peut cependant le classer au nombre de ces êtres qui convoitent le pillage des propriétés.

»Cette haine [envers l’administration, N.D.A.] s’est constamment révélée dans tous ses rapports avec les agents de l’administration et dans toutes les circonstances. En avril 1837, M. le préfet de police rendit une ordonnance relative aux voitures sous remise ; bien que ce règlement fût, dans l’ensemble de ses dispositions, favorable aux loueurs, Valentin Duclos se révolta contre ; il prétendit que M. le préfet avait agi illégalement, ne permit pas aux agents d’exercer sous sa remise, ainsi qu’ils l’ont fait de tout temps dans les entreprises de voitures publiques ; de concert avec quelques-uns de ses confrères, il intenta à l’administration un procès, qu’il perdit.

»Cet homme n’a pas été heureux dans ses liaisons ou dans ses connaissances ; dans le courant de 1836, il sous-loua une petite localité dépendant de la remise, rue des Petites-Ecuries, n° 51, à un nommé July, ouvrier forgeron, qui s’est acquis une fâcheuse célébrité par son exaltation politique et par une lettre qu’il adressa au colonel Vaudry pendant le cours des débats du procès de Strasbourg, dans laquelle il s’annonçait comme étant disposé à tirer sur le roi. Cet individu, après avoir subi une détention de plusieurs mois fut obligé de déménager, restant le débiteur de Duclos, tant pour des loyers qu’il n’a pu payer que pour une somme avancée qu’il n’a point remboursée.

»Ses rapports avec Darmès ont été fréquents, s’ils n’ont été intimes. Il ne se passait pas de jour sans que ce criminel fût lui rendre visite à l’une ou à l’autre de ses remises. Ils se voyaient encore dans les environs de la barrière Poissonnière près de laquelle est le domicile de Duclos, et où Darmès allait prendre ses repas, et souvent passer ses soirées. On l’a encore vu dans les cabriolets de Valentin, mais je ne pense pas que l’on doive conclure de cela qu’il faisait des courses dans ces voitures. Non, les cochers étant obligés d’aller souvent d’une remise à une autre, admettaient Darmès près d’eux pour le trajet seulement. Ils le conduisaient encore quelquefois à la barrière en rentrant de leur travail. L’un et l’autre manifestaient des opinions exaltées, mais, en même temps que tout le monde cite Darmès comme un vil paresseux ne voulant s’astreindre à aucun travail, Valentin Duclos est présenté comme un homme actif, vigilant et laborieux. On l’a quelquefois vu dans les cabarets, mais il n’est rien moins qu’ivrogne.

»En 1832, Duclos fut signalé comme ayant fait partie des réunions républicaines. Il fut en outre dénoncé à la justice comme ayant pris part à la révolte de juin. L’instruction se termina par une ordonnance de non-lieu, et après s’être caché pendant quatre mois et demi, il put, sans danger pour sa liberté, reprendre le cours de ses occupations.

»Mais une manifestation fâcheuse et bien grave avait eu lieu à son égard. Le 6 juin, au soir, s’étant présenté à la mairie de sa commune pour faire son service de garde national, d’après le bruit répandu dans le pays que sa conduite était coupable, ses camarades le désarmèrent et l’expulsèrent de leurs rangs. Depuis lors, il n’a plus fait partie de la garde nationale.

»On a parlé que Valentin Duclos était affilié à des sociétés de communistes ; je n’ai pu recueillir aucun renseignement à cet égard. Etant par la nature de sa profession continuellement en course sur les divers points de la capitale, il devient impossible de se rendre compte des démarches qu’il est susceptible de faire et des individus qu’il fréquente.

»J’ai su, et il ne s’en est pas caché, qu’il avait assisté au banquet politique de Belleville.

»Le 16 octobre, Valentin a vu plusieurs cochers, rue Richer, qui s’entretenaient de l’attentat de Darmès, il dit : “Je suis républicain, mais je réprouve ceux qui commettent de pareilles actions.” Ses rapports fréquents avec cet homme, son exaltation politique, ses antécédents mêmes ne permettraient-ils pas de supposer qu’il déguisait sa pensée et voulait détourner le soupçon naturel qu’on pouvait élever contre lui ? [...] » Signé le commissaire de police Yvon.

Avant d’être militaire, Duclos avait travaillé chez un frangier, un marchand de drap. Il déclara aussi curieusement que sa famille avait un service de messageries près de Melun ; elle était dans l’opulence mais ne l’avait jamais reconnu (peut-être s’agit-il de sa famille au sens large). Soldat, il fut blessé à Schelesdatd dans une sortie et obtint un congé de réforme à Bezou. Quand il était palefrenier dans la compagnie de gardes du corps que commandait le maréchal Raguse, il faisait aussi les ménages des gardes, leurs chambres, ce dont il était payé à part. Il a connu Laponneraye dans un cours pour adulte et les deux Baudin, qui ont travaillé pour lui. Sur son affiliation à la Société des Droits de l’Homme, il est dit dans le rapport de Girod de l’Ain : « Un papier saisi lors des dernières perquisitions faites chez lui prouve que, dès cette époque [1832], il appartenait aux sociétés secrètes et que même il y occupait un grade. On lit sur ce papier : “Reçu du citoyen président de la société 4 francs. 13 décembre 1832. Signé Delente.” Duclos a dit qu’il ne savait pas comment ce papier s’était trouvé chez lui ; mais deux témoins l’ont expliqué. Le sieur Milon a déclaré que Duclos, d’abord simple sectionnaire dans la Société des Droits de l’Homme, était devenu plus tard chef de section dans la 2e série ; Milon faisait alors partie de la même société, qu’il abandonna depuis. Le sieur Desmarets, voisin de Duclos, a déposé avoir entendu Milon se plaindre vivement de ce que Duclos l’avait entraîné, et dire qu’il ne l’écouterait plus ; qu’il l’avait connu chef d’une société secrète. »

Comme cocher, il était en guerre ouverte avec les agents de la police municipale, chargés de faire appliquer la réglementation relative à son activité. Dès 1827, la Gazette des tribunaux rendit compte d’un acte arbitraire commis contre lui par l’un de ces agents : celui-ci, par animosité, lui avait juré de se venger et de lui dresser des contraventions « plus souvent qu’à son tour » ; un jour, faisant semblant de ne pas le connaître, cet agent lui demanda ses papiers, et notamment son laissez-passer ; après les avoir examinés, il ne voulut pas les lui rendre, l’exposant ainsi à une contravention ; Duclos les réclama, hurla si fort et se débattit tant et si bien que l’agent dut faire appel à un gendarme qui passait par là ; Duclos demanda à être amené devant le commissaire de police, qui, une fois qu’il eut écouté les plaintes du cocher, lui fit restituer ses papiers. L’agent de police fit alors traduire Duclos en police correctionnelle pour l’avoir outragé dans ses fonctions mais Duclos fut renvoyé de la plainte et l’acte arbitraire de l’agent fut signalé par la presse, pour soulever l’indignation des lecteurs. Il s’ensuivit, de la part des agents de la police municipale, une rancune qui fut la source d’une foule de tracasseries incessantes : pour la seule année 1827, à la suite des très nombreux procès-verbaux que n’avaient pas cessé de lui dresser les agents de la police municipale, il eut ainsi à payer pour plus de sept cents francs de contravention. Mais le cocher, souvent décrit comme violent et vindicatif, n’était pas homme à s’en laisser conter : un inspecteur de police, chargé par le commissaire de police d’aller faire sommation à Duclos de rétablir le devant de la station, rue Bleue, était allé voir ensuite si Duclos s’était conformé à cet ordre. Duclos se croisa les bras (cela se passait quinze jours avant une des révolutions), et dit : “Quand est-ce qu’on leur foutra des coups de fusils à ces gens-là ?” »

Au mois de juin 1832, la compagnie de la garde nationale à laquelle il appartenait était sous les armes pour réprimer l’émeute. Il n’y parut cependant pas et, au contraire, fut vu parmi les émeutiers, aux barricades de la rue Saint-Merri. Un garde national de sa compagnie, envoyé par son chef observer les mouvements des insurgés, était revenu rapporter à celui-ci qu’« il n’y avait rien de nouveau » et que « le beau Valentin faisait les barricades ». Si, à la fin de l’émeute, il échappa à la répression sanglante qui s’ensuivit, il se tint cependant caché quatre mois et demi et fut traduit, par la suite, devant la justice pour sa participation aux troubles. Il bénéficia d’un non-lieu, du fait de l’insuffisance des charges qui pesaient contre lui : il avait bien été vu auprès d’une barricade mais personne ne l’y avait remarqué armé ou s’activant à la défense de celle-là. Seule conséquence, il fut désarmé par les gardes nationaux de sa compagnie et expulsé par eux des rangs de la garde nationale.

En 1834, si quelques renseignements recueillis par la procédure permettent de penser qu’il prit part à la sédition, rien ne peut non plus le prouver formellement et Duclos, bien entendu, démentit toute participation au soulèvement, comme il contesta aussi le témoignage qui le présentait comme chef de section à la Société des Droits de l’Homme.

Une enquête de police indique aussi à son sujet : « Valentin a été président de la société Goguette, qui se tenait chez un nommé Humbert, marchand de vins, rue de la Goutte-d’Or, n° 43 [...]. Un jour, l’un des sociétaires, dans un moment d’exaltation, lança son verre contre le buste en plâtre du roi, placé dans la salle, et le brisa. Le lendemain, il en rapporta un autre au cou duquel il avait attaché une corde. L’un des sociétaires qui paraissait être dans une position aisée fut tué dans un jour d’émeute, devant le passage du Saumon. » Et une autre anecdote de la vie de Duclos nous fait connaître la nature des sentiments que Louis-Philippe lui inspirait. En 1832, dans une discussion qu’il avait eue avec un juste-milieu, et comme celui-ci affirmait qu’il aimait son roi, Duclos lui avait rétorqué : « Si tu l’aimes tant, on coupera son cœur et on t’en enverra une grillade. »

Duclos fut arrêté, le 20 octobre 1840, parce qu’il était signalé comme ayant eu de fréquents rapports avec Darmès. On les avait vus souvent ensemble dans les mêmes cabarets, notamment dans celui de Lespinasse, rue du Faubourg-Poissonnière, où se retrouvaient beaucoup d’hommes connus pour leur hostilité envers le gouvernement. De plus, à l’époque où eurent lieu des coalitions d’ouvriers, les relations entre Darmès et Duclos avaient paru se resserrer. Duclos arrêté, une perquisition fut faite à son domicile : on y saisit un grand nombre de brochures et d’écrits de l’opposition, notamment plusieurs exemplaires des journaux lIntelligence, le Réformateur, le Bon Sens, le Populaire, une pétition pour la réforme électorale, au bas de laquelle figuraient, à côté de la signature de Duclos, celle des deux frères Boudin, compromis dans les poursuites dirigées contre le Moniteur républicain, et un bonnet phrygien en coton rouge.

Interrogé sur la nature de ses relations avec Darmès, Duclos protesta de son innocence, dit qu’il n’était pas lié particulièrement avec lui, qu’il le voyait, dans le quartier, s’arrêter aux stations des cochers et que, son petit sac et son bâton de frotteur sur l’épaule, il avait l’habitude de venir fumer sa pipe et de bavarder avec l’un ou avec l’autre. Le cocher confirma aussi que, parfois, il lui arrivait, quand il avait fini sa journée et qu’il rentrait à La Chapelle, de faire monter Darmès dans son cabriolet et de le déposer après la barrière, où celui-ci avait l’habitude de manger. Mais c’était là un service que rendaient tous les cochers et lui ne le rendait pas plus souvent qu’un autre. Par politesse Darmès lui offrait alors à boire et les deux hommes buvaient un verre de vin ensemble. Leurs relations s’arrêtaient là.

Pressé un peu de questions, Duclos se braqua et prévint qu’il ne répondrait plus à celles qui laisseraient soupçonner de sa part une quelconque complicité dans l’attentat contre le roi. Comme le juge persistait, Duclos déclara : « Je ne dirai plus rien à présent ; je n’ai plus rien à dire. Je vois que l’on est indisposé contre moi. »

La police et la justice eurent bientôt une raison supplémentaire d’être indisposées contre lui : une nouvelle perquisition faite à son domicile permit de découvrir, cachés sous du foin, dans un petit grenier desservi par une trappe et par une échelle, plus de mille deux cents cartouches à balles, fabriquées avec de la poudre de guerre, des balles de diverses grosseurs et six kilogrammes de poudre de fabrication clandestine. Interrogé sur ces munitions, Duclos répondit qu’elles étaient chez lui depuis quatre ou cinq ans, qu’elles lui avaient été remises par un inconnu qui s’était fait conduire plusieurs fois dans son cabriolet et soutint qu’il avait d’abord ignoré la nature du dépôt qui lui avait été confié et que, par la suite, ce n’était que par négligence qu’il l’avait gardé chez lui.

La justice réunit rapidement contre Duclos des témoignages compromettants. Charles, l’un de ses anciens cochers, déclara qu’il avait vu son maître fabriquer lui-même, au mois de juin 1840, les cartouches ; que, chaque jour, Duclos plaçait plusieurs paquets de ces cartouches dans son cabriolet et que, arrivé à la station, il les cachait dans son sac à avoine et les portait du côté de la rue Montmartre. On trouva chez Duclos un ouvrage sur les maladies des chevaux, portant ces mots : « Donné par Marius à son ami Duclos. » Des voisins déposèrent aussi avoir souvent vu Darmès chez Duclos et que tous deux causaient ensemble dans la cour. On avait vu continuellement Darmès à la station de Duclos et celui-ci avait de nombreuses fois, surtout au moment des coalitions, conduit Darmès dans son cabriolet pour le mener jusqu’à la barrière. On sut encore que Darmès et Duclos avaient assisté tous deux à un banquet communiste à Belleville et qu’ils en étaient revenus ensemble. Ils fréquentaient les mêmes cabarets, celui de Lespinasse, celui de Brisedou et celui de Considère, connu pour être un lieu de réunion de communistes. Un témoin, Mathieu, déclara enfin qu’il avait entendu dire par des cochers de cabriolet que le 15 octobre, le jour de l’attentat – c’est-à-dire cette journée pour laquelle Darmès ne cessait de donner de fausses indications sur son emploi du temps –, Duclos et Darmès avaient déjeuné ensemble dans un cabaret et que, au moment de payer, Duclos avait arrêté le bras de Darmès, en lui disant : « Non, non, tu es un brave ; c’est moi qui paye aujourd’hui. »

Darmès et Duclos, au cours de leurs interrogatoires, s’efforçaient de nier une quelconque intimité. Duclos affectait de ne parler de Darmès qu’avec une sorte de dédain, comme d’un importun qui le fatiguait, dont il était loin d’adopter les idées, et qu’il ne rencontrait que par hasard, dans le quartier. Darmès, de son côté, affirmait qu’il ne voyait pas Duclos plus qu’un autre, ne lui parlait pas politique, qu’ils ne s’étaient trouvés en contact qu’à de rares intervalles, et dans des occasions aussi fugitives qu’indifférentes, qu’il trouvait simplement que Duclos raisonnait mieux qu’un autre. Mais, selon l’instruction, quel autre rapport pouvait expliquer la relation qui existait « entre Darmès, ouvrier sans moralité, tombé, par ses désordres, au dernier degré de l’abrutissement, objet de pitié pour les uns, d’effroi pour les autres, de dégoût pour tous, et Valentin Duclos, homme intelligent, laborieux, économe, parvenu, par son industrie, à se créer une véritable aisance », si ce n’est la complicité qui les unissait dans un projet criminel commun ? Darmès, Duclos et Considère comparurent le 24 mai 1841 devant la Cour des pairs sous l’inculpation d’attentat ou de complicité d’attentat contre la vie du roi. Tous les témoignages réunis contre Duclos disparurent à l’audience ou furent détruits par la plaidoirie brillante et souvent amusante de l’avocat. Duclos avait-il déjeuné avec Darmès le jour de l’attentat ? C’était Mathieu qui l’affirmait et sa haine contre Duclos était bien connue ; un témoignage révéla même que Mathieu avait dit : « Il y a huit ans que je lui en veux ; je voudrais qu’il fût pendu dans huit jours ; si cela dépendait de moi, il le serait demain. J’ai trouvé l’occasion, de me venger, et j’en profiterai. » Darmès avait-il été souvent vu chez Duclos et ce dernier était-il un avéré républicain ? Les témoins révélaient que c’était le commissaire de police, qui les avait interrogés, qui leur avait fait dire ce qu’ils n’avaient pas vu ou n’avaient pas dit, transformant ainsi leurs dépositions. Les surveillants avaient-ils déposé que Darmès, de retour d’une instruction, avait dit que l’affaire de Duclos était « bien embrouillée », que Darmès avait confirmé qu’il n’était pas seul sur la place de la Concorde, qu’il avait ajouté « Je ne dirai rien. Le pauvre Duclos a de la famille », et qu’il avait dit encore « [...] Quand j’aurai vu mes pièces, mon acte d’accusation, si mes coaccusés me chargent, ou s’ils me vendent entre eux, je leur travaillerai les côtes, je les ferai arriver à la barre », l’avocat eut beau jeu de brocarder les rapports des surveillants, qui ne voyaient les faits qu’à travers le désir de montrer leur zèle et d’en obtenir la récompense : à ce propos, l’avocat Dupin n’avait-il pas raconté que, un jour, un de leurs rapports se terminait par la formule éloquente : « Voici, monsieur le directeur, la vérité, toute la vérité, j’ose même dire mieux que la vérité. » Quant à la famille de Duclos, pour qui Darmès aurait eu quelque prévenance, il fallait savoir qu’il n’en avait aucune ; que sa femme seule avait des enfants et que l’un de ces « orphelins » qu’il aurait laissé était en fait un gaillard de trente-trois ans, fort à la halle, et que l’autre était quelque chose d’approchant. Un témoin avait-il contredit Duclos sur son emploi du temps du 15 octobre ? Il se reprenait à la barre et reconnaissait que Duclos avait raison et que tout l’après-midi il l’avait accompagné dans une course. Charles, le cocher de Duclos, avait-il fabriqué des cartouches pour son patron et n’avait-il pas dit que Duclos était un homme capable de tuer quelqu’un, qu’il l’avait vu la tête couverte d’un bonnet phrygien ? Pressé de questions par la défense, il revenait sur toutes ses déclarations et s’effondrait en larmes : « Cela n’est pas. Je ne puis pas avoir dit cela ; je n’ai jamais fabriqué de la poudre chez M. Duclos. Je ne suis pas un homme à dire du mal ; il ne faut pas se servir de moi dans une affaire comme cela. [...] Je n’ai jamais dit que j’avais vu fabriquer des cartouches. Voyez-vous, c’est Frédéric Mathieu qui a imposé une affaire comme cela pour faire arriver du mal à M. Valentin. Il ne faut pas ça du tout. » A l’issue du procès, Considère et Duclos furent acquittés. Duclos participa à la révolution de Février. En juin, il prit part, avec toute sa compagnie de la garde nationale, à l’insurrection. Il organisa chez lui une fabrique de poudre et de cartouche. Arrêté sur la dénonciation de son propriétaire, il fut condamné à la déportation mais fut, comme beaucoup d’autres anciens soldats de l’Empire, gracié en décembre 1849 par Louis-Napoléon Bonaparte. A noter que dans Pagnerre, au compte rendu des débats, Duclos dit que l’histoire des barricades où il aurait été vu se passait en avril 1834 ; mais c’est sûrement une erreur de Pagnerre (Pagnerre page 61). Duclos demeurait 3, rue Saint-Maur, faubourg Saint-Germain, rue Jacob en face celle Saint-Benoît, et 8, rue Saint-Dominique, entre 1815 et 1824 ; 18, rue des Messageries en 1824 ; 4, passage de la Goutte-d’Or en 1830 ; 3, rue des Couronnes à La Chapelle-Saint-Denis, de 1828 à 1832. Voir Maitron. La Gazette des tribunaux, 2 décembre 1827 ; Archives nationales CC 773 dossier Duclos ; Archives nationales CC 774 dossier Poutrelle ; Archives nationales CC 776 audience du 24 mai 1841 p. 25 et 32, du 26 mai p. 8 et 9 ; Archives nationales CC 778 ; très léger complément biographique dans le réquisitoire du procureur, conservé dans le dossier Darmès ; Tableau dramatique de la justice au XIXe siècle, tome Ier, chez Surcy et Camus, Paris, 1847, p. 560-597 ; LEpopée des régicides. Passions et Drames. 1814-1848, Louessard, l’Insomniaque, Paris, 2000.

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