Ducrot, Hippolyte
Biographie
Né vers 1812 à Auxerre (Yonne). Secrétaire d’Edmond Blanc, alors avocat à la Cour de cassation et qui deviendra un des plus fidèles soutiens du gouvernement de Louis-Philippe. Il fit parvenir la lettre suivante à la Commission des récompenses nationales, afin de faire récompenser sa conduite : « Le 29 juillet, les Parisiens étaient vainqueurs ; l’ennemi, couvert d’opprobre, était chassé d’une ville qu’il avait inondée de son sang. Mais cet ennemi, quoique vaincu et expulsé, n’était cependant pas anéanti matériellement car il avait des munitions et plus de quarante pièces d’artillerie. Si les Parisiens étaient animés d’un courage sublime qui ne peut souffrir de comparaison avec des forces physiques quelles qu’elles soient, si chaque citoyen était déterminé à sacrifier sa vie pour défendre Paris en cas d’agression, la sécurité n’était cependant point rétablie. Cet état de crainte, de terreur n’était point supportable. Aussi, loin de se tenir sur la défensive, les habitants voulaient continuer leur victoire jusqu’à l’extinction complète des satellites d’un roi parjure. De tous côtés, on se préparait à l’attaque ; la garde nationale s’organisait ; c’est à quoi le vendredi fut employé. Je connaissais ces circonstances. Dès le matin du 31 juillet, j’étais aux Champs-Elysées, avec l’intention de partager le sort des événements futurs. Ou, si on ne devait point encore prendre l’initiative, essayer de traverser le camp ennemi et d’arriver à la campagne de M. Edmond Blanc, dont je suis le secrétaire, pour lui donner des nouvelles sur sa maison de Paris. Les colonnes qui, le lundi, se portèrent sur Rambouillet, n’étaient point, comme on le sait, encore en marche. Cependant quelques personnes étaient réunies près du pont Louis XV et lisaient la proclamation du général Gerard, qui était placardée : on disait que cette proclamation produirait un grand effet sur l’esprit du soldat si on la distribuait parmi eux et qu’elle pourrait achever d’éclairer ces malheureux sur les dispositions pacifiques des Parisiens, qu’ils croyaient inexorables et sourds à la voix du repentir. J’avais un exemplaire de cette proclamation et je voulus l’utiliser. Je fus bientôt à Sèvres. Quoique sur la route j’eusse rencontré des voyageurs qui rebroussaient chemin parce qu’ils n’avaient pu passer le pont de Sèvres, qui était défendu par deux pièces de canon et un détachement du 3e de la garde. Maintenant, il faudrait une main habile et plus expérimentée que la mienne pour retracer avec précision, avec énergie, les événements qui vont suivre. Néanmoins, je vais essayer. Je dirai d’abord un mot des soldats. Que l’on se figure un de ces militaires dans cet état : point de shako, point de col, l’habit ou la redingote à moitié déboutonné, des guêtres traînantes et, avec cela, les yeux hagards, les cheveux en désordre. Que dans cette situation on se figure encore ce même homme allant çà et là, n’ayant point de but ni d’idées fixes ; voulant fuir mais ne sachant où aller, ne sachant que faire, quel moyen employer pour échapper à la farouche investigation d’officiers teints d’un sang précieux, du sang des héros du pont d’Arcole, du Louvre, de Babylone. Tel était ce soldat, tels étaient tous ceux que j’aperçus. C’est dans ce mouvement de délire, de désespoir, de crainte qui je me présentais au camp ma proclamation à la main. Il s’agissait de la lire à haute voix, comme, le mardi, avaient été lues au Palais-Royal et ailleurs les protestations des défenseurs de la presse, c’est-à-dire entouré de sbires et de scélérats, car il y en avait j’aurai l’occasion de le prouver tout à l’heure. Toutefois, sans perdre une minute, accompagné d’ailleurs d’autres citoyens qui, à leur grand regret, n’avaient point de proclamation imprimée (circonstance d’une importance immense), je commençai ma lecture entouré d’une vingtaine de soldats, avides d’entendre ce langage paternel : “Gouvernement provisoire. Soldats français ! Nous ordonnons à toutes les troupes, garde royale et de ligne, de se rendre dans les quarante-huit heures au camp provisoire établi à Vaugirard. Nous donnons notre parole d’honneur qu’il ne leur sera fait aucun mal et que chaque militaire sera traité comme ami, comme frère, recevra ration, logement, en attendant nos ordres. Pour le général en chef Gerard, le général en second Pajol.” A peine avais-je terminé qu’un capitaine vint à moi, le sabre en main et m’apostropha ainsi : “Que faites-vous là ? Que voulez-vous ? Ne tardez pas à f… le camp ou…” et il jetait un regard furieux sur la pointe de son épée. Je ne bougeai pas. D’un geste brutal, il me repoussa ; mais ceci ne m’effraya pas plus que l’observation d’un lieutenant qui nous dit qu’étant obligés de riposter à quelques coups de fusils tirés des hauteurs de la rive gauche de la Seine, il nous invitait, pour éviter tout accident fâcheux, à nous replier sur Paris. L’injonction terrible du capitaine, l’invitation du lieutenant furent emportées par le vent. Je lisais et relisais toujours la proclamation. Cette lecture multipliée produisit son effet. Une résolution unanime se fait entendre : “Eh bien ! partons ! Si ceux-là nous poursuivent, disait l’un des soldats (montrant les troupes de Charles X), nous et nos partisans nous vendrons chèrement notre vie !” On part. Les soldats se tournent vers Paris et les sous-officiers vers le château de Saint-Cloud. Ils ne tentèrent pas de retenir les soldats déterminés ; ils savaient ce qui leur serait advenu. Mais ma mission n’était pas achevée car derrière ces militaires restaient quelques hommes auxquels on n’avait pu faire comprendre que, malgré les graves reproches que les Parisiens avaient à adresser aux gardes royaux, on ne les respecterait pas moins parce que chacun savait bien qu’ils n’avaient fait qu’obéir aux ordres sanguinaires de leurs chefs ; que d’ailleurs la proclamation Gerard les couvrait du sceau de l’inviolabilité. Mais c’était chose difficile que de leur insinuer ces vérités. Ils disaient toujours : “Oui ! à Paris, on nous égorgera ! On nous égorgera ! La garde royale est coupable !... … A quoi bon faire deux lieues pour aller chercher la mort ? Non, non, non ! Nous n’irons pas à Paris ! Nous mourrons ici !” J’avais le cœur ému, déchiré, comme eux. Je versais des larmes, je gémissais de les voir si désespérés. Ces gémissements, ces sanglots, la mutilation des épaulettes et des galons produisirent sur moi une impression que je ne saurais décrire. L’un d’eux s’appuyait sur mon épaule, son corps chancelait. Je lève la tête, mes regards se portent sur une croix !... Où l’avait-il eue ? Peut-être à Marengo, peut-être à Austerlitz car trois chevrons étaient adaptés à sa manche et sa figure était couverte de rides ! C’était un soldat de la Vieille Armée, il me le dit. Celui-là eut confiance en moi. Il rejoignit ses camarades. Je ne dirai pas quelle fut sa reconnaissance envers moi : c’était celle d’un malheureux retiré intact d’un bâtiment incendié. On marche. Mais à peine avions-nous fait deux cents pas que les pièces d’artillerie qui, lors de notre départ étaient restées immobiles sur le pont, s’avancèrent subitement et au grand galop sur nous. Quelques voix s’élèvent et disent : “On va nous charger à mitraille, sauvons-nous !!” Ce cri d’alarme spontané met le désordre à son combe. Toute espèce de défense en masse devient impossible. Soldats repentants, citoyens protecteurs, spectateurs imprudents, tout le monde enfin se jetait à travers les champs, et les groupes parsemés cherchaient un asile contre les coups furieux des cannibales. Pour moi, frappé d’abord de terreur, je suivais le mouvement général. Mais, ensuite, la raison vint, comme un coup de foudre, porter dans mon âme un rayon de lumière, un instant de froide réflexion… A quoi bon, me dis-je, tenter de franchir quelques dizaines de pas ? De vastes champs ne nous environnent-ils pas ? Avons-nous des barricades ? Nos ennemis n’ont-ils pas de la cavalerie ? Si nous devons périr nous périrons toujours. Qu’importe de mourir deux minutes plus tôt deux minutes plus tard ? Je reste là. Là, c’était sur un tertre qui entourait un arbre placé sur la route. Armé d’un fusil, coiffé d’un bonnet de grenadier, j’attendais la mort ou la vie… Le groupe ennemi, qui de loin semblait un nuage de poussière, allait rapidement. J’aperçois… quoi ? Un canonnier à cheval, la figure contractée, arrivant sur moi le sabre au poing… Victoire ! Victoire mes amis ! Vive la charte ! Vive la France libre !!! dit-il. Je croyais rêver mais je me trompais… La main du soldat pressait la mienne et il allait à d’autres… Moi, chargé de mon fusil, presque écrasé par le poids de cette arme et de mon bonnet de grenadier, je courus à la pièce de canon qui, rapide comme le vent, s’éloignait de lieux empoisonnés par la présence de quelques milliers d’assassins… J’étais sur l’affût, entouré d’amis qui déploraient le rôle odieux que leur avaient fait jouer des hommes indignes. Mais jetons un coup d’œil autour de nous… La route est trop étroite pour contenir la foule qui s’était rassemblée comme par enchantement. Quelle brusque transition ! Au morne silence interrompu seulement par quelques cris affreux, succèdent, cinq minutes ensuite, des cris de joie et d’allégresse. Une fête est improvisée ; il n’y manque rien : des brocs de vin, du pain, tout, de tous côtés, à la disposition de quiconque a soif ou faim. Le patriotisme seul et non la vénalité les offre à la déesse de la liberté. D’un autre côté, au milieu de la foule, que voyons-nous ? une mère, une sœur, qui presse contre son cœur un fils, un frère qu’elles croyaient perdu ! perdu et couvert d’infamie ! Déjà la nouvelle de la défection de l’avant-garde s’était répandue. La foule grossissait et partout même sympathie, même enthousiasme. Des élèves de l’Ecole polytechnique venaient à nous. L’un d’eux, monté sur un cheval, réclame le silence ; on obéit. Il donne lecture aux soldats de la proclamation Gerard. Quand il eut fini, je lui montrai un papier imprimé, chiffonné et empreint de boue et de sueur : c’était la proclamation qu’il venait de lire. Un signe approbateur qui s’adressait à moi me rendit heureux. Trois quarts d’heure ensuite, j’étais au Courrier français, où j’annonçais le premier le fait que je viens de relater. » Sa lettre était apostillée, comme contenant des faits vrais, par Blanc, Edmond, avocat à la Cour de cassation. Le dossier d’examen de ses droits fut instruit par la Commission des récompenses nationales du (ancien) XIIe arrondissement. Le jury de la Commission des récompenses nationales donnait la mention suivante de sa participation aux combats : « Le 27, aux rassemblements du Palais-Royal. Le 28 et le 29, n’ayant pu se procurer un fusil, il s’occupait à charger ceux des autres. Le 30, au pont de Sèvres, fut lire sept à huit fois aux troupes la proclamation du gouvernement provisoire ; il y demeura malgré les menaces d’un capitaine de lui passer son sabre à travers le corps. Il parvint à ramener plusieurs militaires. Lorsque des canonniers vinrent pour se joindre à eux, chacun prit la fuite ; il fut le seul qui les abordât et monta sur une pièce de canon, tenant son bonnet en l’air pour donner le signal du ralliement. Il parvint à réunir les fuyards et les conduisit au camp de Vaugirard, accomplissant ainsi la promesse qui leur avait été faite qu’ils n’avaient aucun danger à redouter de la part du peuple. » Le registre des délibérations du jury de la Commission des récompenses nationales, contient les indications suivantes sur sa participation aux combats : « Le 30, au pont de Sèvres, fut lire sept ou huit fois la proclamation du gouvernement provisoire afin d’engager la garde royale à se réunir au peuple ; il y demeura malgré qu’un capitaine le menaçât de lui passer son sabre à travers du corps. Ils parvinrent à en faire débaucher trois cents ; lorsque des canonniers partaient pour se joindre à eux, il se hasarda d’aller à eux ; monta sur une des pièces et, levant son bonnet en l’air, parvint à rallier tous les fuyards et à les accompagner jusqu’au camp de Vaugirard. Il avait assuré aux soldats, qui n’avaient rien à craindre du peuple. Le 27, aux rassemblements du Palais-Royal ; le 28 a pris part moralement. Le 29 au quai de l’Institut, n’ayant point de fusil, s’occupait à charger ceux des autres. » Le jury de la Commission des récompenses nationales, chargé d’examiner les droits de chacun à une récompense, se prononça, dans sa séance du 1er mars 1831, à deux voix pour la croix, trois voix pour la médaille et deux voix pour une mention puis, par révision en date du 26 mars 1831, il se prononça à six voix pour la croix, trois voix pour la médaille et aucune voix pour une mention. Il fut décoré de la croix de Juillet auprès de la mairie du (ancien) XIIe arrondissement. Il demeurait 25, rue Guénegaud en 1831. Ordonnance du roi contenant publication des noms des citoyens qui ont obtenu la croix de Juillet, Bulletin des lois, 2e partie, ordonnances, n° 104 bis ; Etat nominatif des citoyens auxquels sera décernée la croix de Juillet, instituée par la loi du 13 décembre 1830, sur les récompenses nationales, Le Moniteur universel, 2 mai 1831 ; Archives de Paris VD6 639 n° 5, liste générale alphabétique ; Archives de Paris VD6 682 n° 3 (sous le nom de Ducrox, Hypolite) ; Archives de Paris VK3 17, deux feuillets séparés de décorés de la croix de Juillet auprès du (ancien) XIIe arrondissement ; Archives de Paris VK3 33 Commission des récompenses nationales, mairie du (ancien) XIIe arrondissement, états nominatifs et listes de noms soumis à la Commission des récompenses nationales (1830-1831) (XIIe arrondissement ancien), en date du 1er mars 1831, idem Commission des récompenses nationales, mairie du (ancien) XIIe arrondissement, le 1er mars 1831 et le 26 mars 1831, jury pour l’examen des demandes de récompenses honorifiques (sous le nom de Ducrox, Hippolyte), idem états nominatifs et listes de noms soumis à la Commission des récompenses nationales (1830-1831) (XIIe arrondissement ancien), en date du 26 mars 1831 ; Archives de Paris VK3 34, liste de 829 noms, accompagnés d’observations sur les exploits des impétrants ; Archives de Paris VK3 43 ; Archives nationales F/1dIII/39 Commission des récompenses nationales, noms des citoyens qui ont mérité la décoration spéciale, (ancien) XIIe arrondissement.