Hingray, Charles, Joseph
Biographie
Né le 24 octobre 1795 (parfois mais par erreur le 24 octobre 1796) à Epinal (Vosges). Imprimeur du National, et « passait pour être républicain », selon Chambolle dans ses Mémoires. On trouve la note suivante le concernant et qui donnait des indications sur sa conduite pendant les journées de Juillet : « M. Hingray, imprimeur du National, était aux eaux d’Enghien, en convalescence, quand la révolution de Juillet éclata. Il accourut et prit une part active aux événements. Les proclamations publiées au nom du gouvernement provisoire et le Globe sortirent de ses presses. Pour ce faire, il encourut le 45e mandat d’arrêt de M. Camille Caillard. Le 30 juillet, le gouvernement provisoire lui donna conjointement avec M. Martin-Maillefer (voir Martin-Maillefer, Pierre, Daniel) la mission de propager l’insurrection parisienne dans les provinces de l’Est, en y portant le drapeau tricolore. » Alexandre Dumas fut un des tout premiers combattants de la révolution de Juillet. Il en laissa un récit impartial et bien renseigné. Nous empruntons à ses Mémoires, son témoignage concernant Hingray : « [Le 1er août] Je venais de quitter l’hôtel de ville lorsqu’une députation républicaine y arriva ; elle aussi avait rédigé sa proclamation. M. Hubert (voir Hubert, Jean-Louis), ancien notaire, un des hommes les plus honorables que j’aie connus, et qui vient de mourir, laissant toute sa fortune à des hospices, à des établissements de bienfaisance, et aux citoyens poursuivis pour leurs opinions démocratiques, était chargé de présenter cette adresse au général La Fayette.
La voici :
“Le peuple, hier, a reconquis ses droits sacrés au prix de son sang ; le plus précieux de ces droits est de choisir librement son gouvernement ; il faut empêcher qu’aucune proclamation ne soit faite qui désigne un chef, lorsque la forme même du gouvernement ne peut être déterminée.
”Il existe une représentation provisoire de la nation, qu’elle reste en permanence jusqu’à ce que le vœu de la majorité des Français ait pu être connu.”
On voit que tout le monde prenait au sérieux la fabuleuse et invisible trilogie La Fayette, Gérard et Choiseul.
Les membres de la députation étaient Charles Teste (voir Teste, Charles, Antoine), Trélat (voir Trélat, Ulysse), Hingray, Bastide (voir Bastide, Jules), Guinard (voir ce nom) et Poubelle (voir Poubelle, Jean, Nicolas).
Hubert, le chef de la députation, la précédait, portant au bout de sa baïonnette la note qu’on vient de lire.
La députation fut admise à l’instant même ; chez le général La Fayette, nul ne faisait antichambre.
La discussion fut vive ; La Fayette ignorait toutes les menées orléanistes, et protestait avec la candeur de l’ignorance.
Les républicains, de leur côté, affirmaient avec toute la vigueur de l’instinct.
– Général, dit Hubert, par les balles qui trouent le plafond au-dessus de votre tête, nous vous adjurons de prendre la dictature !
On en était à ce point ; le général allait peut-être céder, quand on lui annonça que M. de Sussy demandait à lui parler.
Les républicains se tenaient là, inquiets, ombrageux, pleins de doute, semblant interroger du regard le général, et le sommer de redire tout haut ce qu’on venait de lui dire tout bas.
Le général comprit qu’il ne s’agissait point de biaiser à cette heure ; d’ailleurs, son âme droite, son cœur loyal répugnaient à toute dissimulation.
– Faites entrer M. de Sussy, dit-il à haute voix.
– Mais, général, c’est à vous seul que M. de Sussy désire parler.
– Faites entrer M. de Sussy, répéta le général ; je suis ici au milieu de mes amis.
M. de Sussy entra et fut forcé de dire quelle cause l’amenait.
Cela tombait bien : il venait annoncer au général La Fayette la révocation des ordonnances, la nomination du ministère Mortemart, Gérard et Casimir Perier, l’arrivée de M. de Mortemart à Paris, et, enfin, le refus que venait de faire la Chambre, qui s’occupait de la royauté du duc d’Orléans, de recevoir les nouvelles ordonnances signées par Charles X à trois heures du matin – juste au moment où le duc d’Orléans dictait à Oudard la fameuse note qui avait mis MM. Thiers et Mignet si fort en émoi.
Ainsi les choses s’expliquaient ; tous les jeux s’abattaient à la fois sur la même table : le jeu de Charles X, nommant le ministère Mortemart, Gérard et Casimir Perier ; le jeu de M. Laffitte, proposant le duc d’Orléans au suffrage de la nation ; et, enfin, le jeu des républicains, pressant La Fayette d’accepter la dictature.
On eût fait la chose exprès et l’on eût arrêté l’heure, qu’on n’eût certes pas mieux réussi.
Il s’ensuivit alors, dans la salle où venaient de se heurter des intérêts si puissants, un instant de trouble qui faillit être fatal à M. de Sussy !
Bastide l’avait pris au collet, et allait tout simplement le jeter par la fenêtre, lorsque Trélat le retint.
Je reviendrai plus d’une fois sur Bastide, et je dirai quel homme plein de franchise, de courage et de loyauté c’était et c’est encore.
Comme tous les mouvements extrêmes, celui-ci amena sa réaction.
Cette réaction eut pour résultat de laisser M. de Sussy sortir tranquillement, sous la conduite du général Lobau, lequel ouvrit la porte en accourant au bruit infernal qui se faisait dans le cabinet de La Fayette.
Les républicains se retrouvèrent seuls avec le général.
Ils renouvelaient leurs instances auprès de lui, quand on vint les avertir que M. de Sussy, introduit dans le sein de la commission municipale, y exposait au moment même les nouvelles propositions de Charles X, auxquelles la commission municipale ne paraissait nullement hostile.
Il ne s’agissait plus de discuter avec La Fayette et d’écouter ses théories sur le gouvernement constitutionnel en France et le gouvernement républicain aux Etats-Unis, la question de vie ou de mort se débattait à la commission municipale.
Il s’agissait de courir à la commission municipale.
On y courut.
La porte était fermée.
On frappa.
Personne ne répondit.
Deux ou trois coups de crosse de fusil ébranlèrent violemment la porte, qui s’ouvrit enfin, et qui, en s’ouvrant, montra M. de Sussy exposant ses raisons aux membres de la commission municipale, lesquels paraissaient les écouter avec la plus grande faveur.
Cette apparition de six ou huit hommes armés et connus pour la vigueur de leur caractère jeta l’épouvante au milieu de l’assemblée ; on se leva, on s’éparpilla, on voulut avoir l’air de ne rien faire de décisif.
Pendant ce temps, Hubert sentit qu’on lui glissait un papier dans la main.
Il se retourna et reconnut M. Audry de Puyraveau, le seul véritable patriote de la commission.
– Prenez cette proclamation, lui dit vivement celui-ci ; elle a failli être signée, il y a une heure, par la commission municipale... L’arrivée de M. de Sussy a tout remis en question... Montez sur une borne, lisez la proclamation, répandez-la, imposez-la... Ils signeront si vous leur faites peur.
A la bonne heure ! cette façon d’agir rentrait dans la politique des vainqueurs du Louvre. Tous descendirent rapidement les degrés de l’hôtel de ville ; Hubert monta sur une borne, appela le peuple à lui, et, entouré de ses compagnons, il lut à haute voix la proclamation suivante comme émanée de la commission municipale.
Ecoutez bien, car c’est la seule manifestation républicaine sérieuse qui ait été faite en 1830.
Ecoutez bien, car elle va vous dire où en étaient, à cette époque, les esprits les plus avancés.
Ecoutez bien, car elle vous apprendra quels étaient les vœux de ces hommes qu’on a persécutés pendant dix-huit ans, sous prétexte qu’ils voulaient bouleverser la société.
Après avoir lu cette proclamation – qu’il est bon de comparer à celle de MM. Thiers et Mignet – relisez la Déclaration des droits de l’homme de 1789, et vous verrez que les républicains de 1830 étaient en arrière de cette Déclaration.
“La France est libre.
”Elle veut une constitution.
”Elle n’accorde au gouvernement provisoire que le droit de la consulter.
”En attendant qu’elle ait exprimé sa volonté par de nouvelles élections, respect aux principes suivants :
”Plus de royauté.
”Le gouvernement exercé par les seuls mandataires élus de la nation.
”Le pouvoir exécutif confié à un président temporaire.
”Le concours médiat et immédiat de tous les citoyens à l’élection des députés.
”La liberté des cultes.
”Plus de culte de l’Etat.
”Les emplois de l’armée de terre et de l’armée de mer garantis contre toute destitution arbitraire.
”Etablissement des gardes nationales sur tous les points de la France ; la défense de la constitution leur est confiée.
”Ces principes, pour lesquels nous venons de risquer notre vie, nous les soutiendrons, s’il le faut, par l’insurrection légale.” » Le dossier d’examen de ses droits fut instruit par la Commission des récompenses nationales de l’arrondissement de Sceaux. Il fut décoré de la Croix de Juillet auprès de l’arrondissement de Sceaux. En juillet 1831, le sous-préfet de Sceaux faisait savoir au préfet de la Seine que la croix restait conservée dans ses bureaux, soit parce qu’il avait négligé de répondre à l’invitation de la retirer soit parce que le sous-préfet ne connaissait pas son adresse. Il fut l’un des témoins cités par la défense dans l’affaire du Procès des quinze, en janvier 1832, procès intenté contre les membres les plus influents de la Société des Amis du peuple, pour complot ayant pour but d’instaurer la république. La cour ayant décidé que le témoin ne serait pas entendu, sa déposition fut ainsi retranscrite par la Société des amis du peuple : « L’imprimeur d’un journal est rencontré dans la rue Poissonnière par un officier d’état-major de la garde nationale, conduisant une troupe de dragons : Dragons ! s’écrie l’officier, sabrez-moi cet homme ! Le citoyen indigné saisit aussitôt la bride du cheval et invite l’officier à lui donner son adresse ; car, ajouta-t-il, c’est ainsi qu’un homme prouve qu’il a du cœur et qu’il n’est pas un lâche assassin. L’officier déconcerté, voyant que les dragons ne sabraient pas, changea son apostrophe impertinente en représentations officieuses. Je n’écoute pas plus vos représentations que vos menaces, répondit le citoyen menacé ; voilà mon adresse, j’attends demain votre réponse. Le lendemain, M. Hingray reçoit un message lui apportant des excuses au nom de M. Charles Laffitte, fils de M. Eugène Laffitte. Les voilà tous ! des excuses en particulier, des assassinats en masse. » Dans le récit que fit Merlin, Charles, Henri de sa propre participation aux combats de Février 1848, on trouve les indications suivantes concernant Hingray : « […] 23 et 24 février. C’est moi qui fit battre le rappel à minuit et demi dans la nuit du mercredi avec le capitaine Hingray, aujourd’hui colonel […]. » Il demeurait rue Saint-Marc à Paris en 1831. On trouve dans le Larousse du XIe siècle, cette notice biographique le concernant (avec une litho de lui) : « Il fait ses études de droit à Paris où il est reçu avocat en 1820. Il prend part à toutes les luttes du libéralisme sous la Restauration. En même temps, il fonde une importante maison de librairie et d’édition dans la capitale. Sous la monarchie de Juillet, il s’associe à tous les efforts du parti radical et contribue par-là, pour sa modeste part, au triomphe de la République en 1848. Elu colonel de la Xe Légion de la Garde Nationale, il est en effet cité, en tant que tel, pour sa conduite exemplaire lors des journées des 22, 23 et 24 février qui renversèrent Louis-Philippe. Au même moment, il fonde à Paris le premier groupement spécifiquement vosgien, le Club démocratique des Vosges, dont il est le président. Autour de lui se réunissent, deux fois par semaine, Boulay de la Meurthe fils, Albert Montémont, Victor Pégrou, Vadet, frère de l’imagier, Ballon, Guilgot, etc... En tant que libraire, il édite le Catéchisme de l’homme libre de son compatriote Prosper Thomas. Fort de sa réputation de démocrate, il se présente dans les Vosges aux élections pour l’Assemblée constituante et est élu représentant du peuple avec 66 977 voix. Dès lors, il siège parmi les modérés, vote en faveur de l’amendement Grévy, dénonçant l’institution d’un président de la République au suffrage universel, et généralement pour toutes les propositions démocratiques non socialistes. Il fait en 1849 une opposition vigoureuse à la politique de Louis-Napoléon, dont il signe la mise en accusation à propos de la campagne de Rome. Non réélu sous la Législative, il vit ensuite dans une retraite absolue, ne s’occupant plus que de ses affaires commerciales, ce qui lui vaut de ne pas être compris dans les proscriptions consécutives au coup d’état du 2 décembre 1851. Cependant, fidèle à ses idées politiques et philosophiques, il sort de sa réserve en 1870 au moment du referendum sur l’Empire libéral. Alors qu’il était mortellement malade, il se fait porter au bureau de vote pour déposer un non dans l’urne. Sur son lit de mort, il ordonne que ses funérailles soient purement civiles refusant ce qu’il appelait, aux dires de Pierre Larousse, les hypocrisies de la dernière heure. » Bibliothèque historique de la Ville de Paris, manuscrits, 8-ms-1025, ouvrage de Victor Crochon, f° 75-77 ; Retours sur la vie, Appréciations et Confidences sur les hommes de mon temps, Chambolle, Paris, Plon-Nourrit, 1912, p. 67-68 ; Mes Mémoires, Alexandre Dumas, tome VI, cinquième série, nouvelle édition, Paris, Lévy frères, 1867 ; Histoire de France d’Anquetil, continuée depuis la révolution de 1789 jusqu’à nos jours, Léonard Gallois, tome V, à l’Administration de libraire, 1846, p. 17 ; Etat nominatif des citoyens auxquels sera décernée la Croix de Juillet, instituée par la loi du 13 décembre 1830 sur les récompenses nationales, Bulletin des lois, 2e partie, ordonnances, n° 104 bis ; Etat nominatif des citoyens auxquels sera décernée la Croix de Juillet, instituée par la loi du 13 décembre 1830, sur les récompenses nationales, Le Moniteur universel, 2 mai 1831 ; Archives de Paris VD6 3, liste des décorés de la Croix de Juillet de l’arrondissement de Sceaux ; Archives de Paris VK3 13, lettre du sous-préfet de Sceaux au préfet de la Seine en date du 16 juillet 1831 (sous le nom d’Haignray) ; Archives de Paris VK3 46 ; Archives nationales F/1dIII/39 Commission des récompenses nationales, noms des citoyens qui ont mérité la décoration spéciale, arrondissement de Sceaux ; Archives de la préfecture de police AA 402 in dossier Merlin, Charles, Henri ; Procès des quinze, publié par la Société des Amis du peuple, Paris, Auguste Mie, 1832.