Lafaist, Prosper dit Lafaye, Prosper
Biographie
Né le 23 septembre 1806 au Mont-Saint-Sulpice (Yonne). Peintre. Le National en date du 5 août 1830, relatait à son sujet : « M. Prosper Lafaist, peintre, âgé de 22 ans, après avoir contribué les armes à la main à la prise du Louvre et pénétré dans l’intérieur du Musée, a consacré les soins les plus assidus à la conservation des tableaux, qu’il n’a pas quittés de la journée. Le tableau du sacre avait été criblé de balles et avec lui un portrait de Charles X du même auteur, et un Robert-Lefèvre. Ce sont les seules pertes que le Musée ait faites dans cette journée miraculeuse. Nous signalons à la reconnaissance des amis des arts le dévouement de ce jeune artiste et celui de ses compagnons qu’il avait établis à la garde des productions de nos grands maîtres. » Une Semaine de l’histoire de Paris suit ainsi : « Une de ses sentinelles s’étant avancée à une fenêtre de la grande galerie, a été atteinte par un coup de feu parti de la place. Nous regrettons de ne pouvoir citer le nom de ce brave homme, qui est mort en quelques heures. » Le Journal des débats du 13 août 1830 rapporta à son sujet : « Dans des journées il n’y a qu’à admirer, on peut être embarrassé sur le choix des noms honorables et on ne les citera jamais tous ; mais il serait d’une cruelle injustice d’omettre ceux des conservateurs des monuments publics qui font une partie essentielle de notre gloire nationale. Au moment où le Louvre était un champ de bataille et une conquête, M. de Cailleux (voir Cailleux comte de, Alphonse, Achille, Alexandre), secrétaire général des musées royaux a puissamment contribué à préserver la magnifique réunion de chefs-d’œuvre qui étaient confiés à sa garde de toutes les chances de destruction qu’entraînent les événements d’un combat et les suites d’une victoire. M. Daulion, jeune et brave polytechnicien qu’il avait requis dans les rangs des vainqueurs, s’est empressé de s’associer à ses efforts, si bien secondé d’ailleurs par le concours d’une foule d’excellents citoyens dont nous aimerons à citer les noms, et surtout par celui des artistes qui acquittaient si noblement en un jour les soins et l’amitié qu’il leur a toujours témoignés. Nous indiquerons parmi ceux-ci, en regrettant de ne pas les connaître tous, M. Lemaire, statuaire, M. Justin, peintre, rue Galande, n° 15 et M. Laffait (sic), peintre. M. Muller, pompier, rue Saint-Germain-l’Auxerrois, n° 27, a exercé constamment une très utile surveillance, qui a été du plus grand secours. » Le dossier d’examen des droits de Lafaist fut instruit par la Commission des récompenses nationales de la mairie du (ancien) XIe arrondissement. Il devait faire parvenir, en septembre 1830, la lettre suivante au ministre de l’Instruction publique puis à celui de l’Intérieur : « Monsieur le ministre,
»Je ne devais jamais parler moi-même des événements dont je vais rendre compte mais on me ravit une gloire qui m’appartient exclusivement. Il m’est bien permis de réclamer et de faire taire tenir en instance la modestie.
»Après avoir combattu pendant deux heures devant la colonnade du Louvre, après être entré les armes à la main, je compris que je n’avais encore affronté que les moindres périls et que ma tâche commençait à peine.
»Parmi mes compagnons, il se trouvait peu d’amateurs en état de sentir le besoin de protéger les monuments. Je prévis que les chefs-d’œuvre, innocents des troubles, allaient être victimes d’un zèle mal entendu. Je m’arrêtai quelque temps chez messieurs Pesoind illisible et Fontaine, architectes du gouvernement, pour défendre les dessins. Seul au milieu des braves emportés par la victoire, je leur fis entendre que les destructions de cette nature étaient irréparables. Mes exhortations firent l’effet que j’en attendais, et rien ne fut endommagé.
»Tranquille de ce côté, je volai au Musée, où m’appelait ma profession de peintre. En entrant, je trouvais les employés pâles et abattus par la frayeur. Ils ne savaient à qui s’adresser et comment arrêter des individus qui, le pistolet sous la gorge, les forçaient à se taire. Ils me reconnurent aussitôt parce qu’ils m’avaient plusieurs fois faire des études au Musée. A ma vue, le courage leur revint. Ils m’environnent, me prennent les mains et me conjurent de les aider de tout mon pouvoir. Leurs craintes n’étaient pas vaines. Je les rassurai comme je pus, et leur promis de tout prendre sous ma responsabilité. Depuis ce moment, rien n’a été dérangé ; c’est à mon arrivée que le désordre a cessé ; je le dis, cela est, les gardiens en feront foi.
»Au moment où je faisais descendre par les gardiens le portrait de Charles X peint par Gérard, un individu illisible la baïonnette en avant pour le déchirer. Je pris cet homme par le collet de son habit et le tirai en arrière. Je saisis son fusil, qu’il avait tourné contre moi. Peu à peu, je parvins à le calmer, en lui représentant que nous combattions pour la même cause, que s’il prenait le droit de détruire, moi je prenais celui de défendre. Et que c’était contre les Suisses qui se repliaient du côté des Tuileries et non contre une toile insensible qu’il fallait diriger sa colère. Ce brave jeune homme devint par mes soins un des plus ardents défenseurs des tableaux. Un second entre par une autre porte, il fut placé dans une autre galerie. Environ un quart d’heure après, il s’approche sans défiance d’une des fenêtres mais les nôtres encore incertains tirèrent sur lui trois coups de fusil, un seul l’atteignit ; l’infortuné se traîne dans une salle, où les gardiens se mettent à le soigner. Une des sentinelles lui retira du dos un morceau de plomb brun. Ce malheureux fut porté à l’ambulance de la rue de l’Arbre-Sec par un gardien nommé Dubœuf, qui fut le voir le lendemain et, instruit par un médecin qui le soignait que son existence était à son terme. J’ignore le nom de ce jeune homme mais son souvenir sera longtemps gravé dans mon esprit.
»Enfin, à force d’attirer à moi les survenants, je composais une garde assez forte pour maintenir l’ordre parmi ceux qui arrivaient par la porte qui conduit du château à la grande galerie. Ceux-ci étaient encore plus emportés que les autres. Ils voulaient détruire les tableaux représentant des saints. J’eus la plus grande peine à les en détourner, puis j’en fis comme les autres, des factionnaires dévoués. L’un était boiteux, mal mis, l’autre était horloger. Placés à la porte, ils eurent ordre de moi de ne laisser entrer personne ou bien, en cas de violence, de faire déposer les armes à l’entrée. Il faut leur rendre justice, ces deux hommes empêchèrent un désordre j’en suis sûr inévitable ; personne n’est entré.
»Je courais d’un poste à l’autre. Je faisais descendre les tableaux ; j’encourageais mes fidèles soldats improvisés qui, de leur côté, me promettaient de verser jusqu’à la dernière goutte de leur sang.
»Je demande pardon à monsieur le ministre si je parle de moi en des termes peu modestes, j’y suis forcé. Notre position devint des plus critiques. D’effroyables décharges nous annoncèrent que les Suisses revenaient. En effet, nous les vîmes reparaître au bout de la rue Froidmanteau, c’est-à-dire à la porte principale du Musée. Il nous parut évident qu’ils avaient dessein de rentrer au Louvre. Dans ce pressant danger, nous déchargeâmes nos fusils de leur côté. Ils tuèrent un homme sur la place. Un instant après j’allais visiter encore une fois mes compagnons et je déclarai aux gardiens que tout étant tranquille et me trouvant épuisé de fatigue de la veille et de celle du jour même, il était inutile que je restasse plus longtemps. Ils m’assurèrent, de leur côté, que je pouvais le faire sans compromettre la sûreté du Musée.
»Je n’avais pas la force d’emporter mon fusil, je le confiai à l’un des gardiens, qui me promit de me le rendre le lendemain. En me retirant, j’aperçus dans la galerie plusieurs hommes parmi lesquels était un jeune élève de l’Ecole polytechnique et monsieur Cailleux, que je reconnus ; ils ne firent aucune attention à moi. Ils passaient comme en se promenant, descendirent peu de temps après. M. Cailleux et ce même élève remontèrent avec quelques gardes nationaux qui venaient doubler les postes que j’avais établis.
»Pendant deux heures, monsieur le ministre, les faits se sont passés tels que je viens de vous les raconter. Les employés sont là pour confirmer au besoin mon récit. Ce que je regrette c’est de n’avoir pas pris les noms de mes compagnons mais nous ne pensions guère à ces illisible tant il est vrai que notre conduite était désintéressée.
»Maintenant, monsieur le ministre, comment se fait-il que les journaux ont substitué d’autres noms au mien et à ceux de mes compagnons. J’ai dans ce moment une brochure sous les yeux intitulée Histoire populaire de la révolution de 1830, page 32 (le passage est ainsi rédigé : « Dans la partie du Musée, les portes étaient à peine forcées que plusieurs artistes, M. Devéria, peintre, M. Lemaire, statuaire, armés aux dépens des soldats de la garde, se mirent avec M. Cailleux, à la tête des gardiens du Musée, et aux cris de vive la Charte et la Liberté, engagèrent le peuple armé à évacuer la galerie. On n’aura point à regretter la perte des chefs-d’œuvre des arts. Une seule balle a frappé le tableau de l’entrée d’Henri IV à Paris, dans la chaleur de la première attaque ; quant au pâle tableau du sacre de Charles X, il a été mis en lambeaux. »), [où il est écrit] que plusieurs artistes se mirent avec monsieur de Cailleux à la tête des gardiens ; sans doute quand je fus parti, quand la tranquillité avait été rétablie mais mon nom n’y figure pas non plus que la mort du brave, victime de son dévouement.
»Dans le Journal des débats du 13 août, on voit un article où monsieur le secrétaire général paraît comme le défenseur du Louvre ; ici on m’a fait l’honneur de me signaler après les noms que je déclare n’avoir pas vu au moment du danger mais mon nom, défiguré, se trouve comme pour remplir la ligne indiquée au journaliste (voir le texte cité plus haut).
»Veuillez, monsieur le ministre, me suivre encore un instant et je vais, je crois, vous donner le mot de l’énigme. Cette malveillance date de plus loin. L’année dernière, il y avait une grande quantité de copies du portrait de Charles X à faire, pour divers départements. J’en demandai quelques-uns à M. de Cailleux. Il me les refusa avec une arrogance qui m’intimida au point que je n’osais plus reparaître dans le Musée. Je compris que je n’avais pas été bien noté par ses gens et qu’il fallait plus que du talent pour être bienvenu auprès de monsieur le secrétaire. Outre cela, au moment où j’étais occupé à ranger mes satellites, les employés du Musée me prièrent de descendre lui parler. Moi qui sentais toutes les conséquences funestes que pourrait entraîner mon absence, je leur répondis que cela était impossible et puis j’étais honteux de paraître devant cet homme qui m’avait brutalisé, tête nue, sans cravate, tout noir de poudre. C’est donc pour un motif de respect que je ne suis point allé prendre ses ordres.
»Le lendemain, quand j’allais chercher mon fusil, les gardiens m’assurèrent avoir fait un rapport très fidèle à monsieur le secrétaire. Au même instant, je le rencontre et le salue. Loin de me parler quoiqu’il me reconnût, il ne me rendit pas même le salut. Je me retirais, piqué d’une pareille entrevue.
»Cependant je lisais avec un vif plaisir dans les journaux, les actions, lest traits de courage qui avaient eu lieu dans les trois jours de Juillet. Le 5 août, je vis dans le National un article qui me concernait dans trois ou quatre phrases générales. Ma conduite y était signalée, en gros d’une manière assez fidèle. Le lendemain, quoique M. de Cailleux ne m’ait point mandé pour monter la garde avec les artistes, mes camarades, j’allais le remercier de la bonté qu’il avait eu de parler de moi dans son rapport aux journaux du National. Il me répondit qu’il n’y avait pas de quoi le remercier et me félicita sur mon courage. Je me retirais, très satisfait des procédés de monsieur de Cailleux. Mais, monsieur le ministre, concevez-vous quel fut mon étonnement quand je sus, d’une manière certaine, qu’il n’était pas l’auteur de l’article ; maintenant comment expliquer la réception de monsieur le secrétaire des musées royaux, quel motif avait-il en me laissant croire que c’était lui qui m’avait signalé. Je n’ose pas vous exposer mes soupçons.
»Je demande pardon à monsieur le ministre d’avoir si longtemps arrêté son attention sur des faits qui me sont personnels et sur la cause de l’oubli dans lequel ils ont été ensevelis jusqu’ici. J’ai tout raconté avec la franchise et la simplicité de mon caractère, j’en appelle à la conscience des hommes employés au Musée ; ils ont tout vu et la chose est assez remarquable pour qu’ils m’en aient des obligations particulières. Ils pourront tout dire (autant du moins qu’ils pourront le faire sans blesser un homme qu’ils craignent et croient avoir intérêt de ménager). Moi-même, je m’expose à de nouvelles inimitiés, aussi j’y ai longtemps réfléchi. Je me suis fait plus d’une fois violence avant d’en venir à une démarche si contraire à mes intérêts. Voici ce qui m’a déterminé.
»Je ne sais si le voile qu’on a tiré sur ma conduite et celle de mes compagnons s’est étendu jusque sur le brave tombé à mes côtés. J’ai donc voulu mettre en ce cas l’autorité à même de reconnaître sa famille ; sans doute beaucoup se présenteront mais moi et les hommes qui ont pris soin de lui pourront les questionner sur son âge, sur son costume. Quelle dette les arts auraient acquitté si on pouvait deviner la vérité. De mon côté je demande que les faits soient rétablis dans leur intégrité, et la vérité mise au grand jour.
»Puisque ici, comme partout ailleurs, le peuple a tout fait pourquoi rougir de le confesser mais monsieur de Cailleux aime mieux sans doute couvrir les siens d’une gloire dérobée que de rendre justice à ceux qui n’ont jamais fait auprès de lui l’humble révérence.
»Je ne doute pas que monsieur le ministre ne fasse droit à ma réclamation. Dans tous les cas, je dirais partout, en regardant mon fusil J’ai fait mon devoir, advienne que pourra. Recevez etc. » Son nom n’apparaît pas dans les listes de décorés ou de médaillés. Lafaist mourut le 3 mars 1883. Le National, 5 août 1830 ; Journal des débats du 13 août 1830 ; Une Semaine de l’histoire de Paris, dédié aux Parisiens, par M. le baron de L*** L*** [lire Etienne, Léon Lamothe Langon, N.D.A], Stuttgart, chez Charles Hoffmann, libraire, 1830, p. 207-208 ; Une Semaine de l’histoire de Paris, dédié aux Parisiens, par M. le baron de L*** L***, imprimerie Coulon, Bruxelles, 1830, p. 202 ; Archives de Paris, VD6 631 n° 1.