Laffitte, Jacques

Biographie


Né le 24 octobre 1767 à Bayonne (Pyrénées-Atlantiques). Banquier. Dans Le Parti libéral sous la Restauration, Thureau-Dangin a laissé le portrait suivant de Laffitte, et qui semble le plus vrai : « M. Laffitle était moins ennemi des Bourbons que Manuel. Il était plutôt mécontent que factieux. Encore pouvait-on se demander d'où venait son mécontentement. Tout lui avait réussi. Fils d'un charpentier de Bayonne, arrivé à Paris les mains vides, il était devenu rapidement le plus riche banquier de France. A ne considérer que la bienveillance souriante, un peu légère, mais facilement généreuse de son caractère, on ne voyait rien en lui de ces convictions ardentes, de ces partis pris de doctrine ou de situation, de ces déceptions irritées, de ces amertumes envieuses qui font ordinairement les révolutionnaires. Il avait reçu beaucoup d'avances du gouvernement royal mais il avait vite reconnu que dans cette cour de haute noblesse il ne pourrait pas, même avec son argent, avoir le premier rang. Son orgueil, qui ne savait se contenter à moins, se retourna alors vers la popularité. Il chercha à se créer une clientèle politique dans la petite bourgeoisie. Il se fit libéral comme les fermiers généraux du dix-huitième siècle s'étaient faits beaux esprits ou petits-maîtres. Devenu le Mécène des opposants de tous bords, il réunissait, dans son salon ou autour de sa table, à Paris ou à la campagne, aussi bien les débris du personnel impérial que les nouveaux venus de la presse de gauche, ayant d'ailleurs, aux yeux de tous, cet incomparable mérite d'avoir la bourse constamment ouverte. Cherchant l'importance plus que le pouvoir, moins ambitieux que vain, il voulait être surtout entouré, flatté, et il semblait au comble de ses désirs, quand, dans son royal château de Maisons, il pouvait raconter à ses convives que M. de Talleyrand lui avait dit : “On est bien important, monsieur, quand on a comme vous à sa disposition un bourg pourri tel que Paris.” Il aimait à la fois éblouir par son faste et poser pour l'austérité civique. Dans celte dernière partie du rôle, il apportait même un peu de cette niaiserie vaniteuse dont certains railleurs ont fait le ridicule distinctif du bourgeois de 1830 ; c'est à croire parfois qu'il a une sorte de parenté avec Jérôme Paturot ou M. Prudhomme. Quelqu'un lui faisait un jour compliment de son château : “C'est une demeure de grand seigneur, lui disait-on. – Non, monsieur, répondait-il, c'est la demeure d'un citoyen qui possède1.” M. Laffilte était cependant loin d'être un sot. Homme d'affaires hardi et habile, esprit vif, ouvert, causeur affable, il avait en toutes choses une facilité gracieuse qui lui avait valu plus d'un succès. Mais ces qualités étaient gâtées par une légèreté présomptueuse, qui venait toujours de sa vanité. Il croyait facilement que son influence ou sa séduction étaient irrésistibles. Se flattant de tout surmonter ou de tout concilier, il ne s'inquiétait pas des obstacles, ne prévoyait jamais les revers, traitant du reste ses propres affaires comme celles de l'Etat. Les unes et les autres devaient en souffrir. Le duc de Richelieu qui, dans sa fière et pauvre honnêteté, goûtait peu le millionnaire courtisan du peuple, disait de lui : “Ce banquier ambitieux se croit le roi des halles, et n'est qu'un écervelé, ne sachant ni ce qu'il veut, ni ce qu'il fait, capable de ruiner la France et de se ruiner lui-même par vanité.” Ce fut une prédiction. Après avoir fait une royauté nouvelle par une émeute, et avoir failli la perdre par son ministère, M. Laffitte devait mourir ruiné, aigri, n'ayant plus aucune considération politique, compromis dans une opposition révolutionnaire contre le gouvernement qu'il avait fondé, et “demandant pardon à Dieu et aux hommes d'avoir concouru à la monarchie de Juillet”. » Selon Histoire de la révolution de 1830 et des nouvelles barricades, « L’honorable M. Laffite a mis 500.000 francs à la disposition de la commission municipale, pour satisfaire aux premiers besoins. » Sur les sentiments que lui inspira la nomination du duc d’Orléans comme roi des Français, et dont il fut un des principaux artisans, il devait dire dans ses Mémoires : « Nous sortîmes ensuite de l’Hôtel de ville, et je quittai le duc d’Orléans et son cortège. Ma conscience ne me reprochait rien. J’avais fondé, il est vrai, une dynastie nouvelle ; mais je lui trouvais quelque chose de légitime ; je venais de faire un roi ; mais ce roi avait juré́ de respecter et de faire triompher des institutions républicaines ; j’avais donné un nouveau maître à la France ; mais c’était un homme sur le dévouement et la générosité́ duquel je croyais pouvoir compter ; je pensais, de bonne foi, que la France allait être guidée dans les voies pacifiques et honorables du progrès et de la liberté́, et cependant mon cœur était profondément ému. Hélas ! loin d’ouvrir une carrière nouvelle à la liberté, je venais de la comprimer. Lafayette, que je vis quelques heures après, m’avoua également que, sans craindre les résultats à venir, son âme n’était pas plus tranquille que la mienne. Cet homme, plein d’une bonne foi naïve avait, comme moi, manqué de perspicacité. Plus tard, il répondit à Armand Carel, lui reprochant sa conduite dans cette journée fameuse. – Que voulez-vous, mon ami ? à cette époque, je croyais le duc d’Orléans bon et honnête !” » Le dossier d’examen de ses droits fut instruit par la Commission des récompenses nationales du (ancien) IIIe arrondissement. Il fut décoré de la Croix de Juillet auprès de la mairie du (ancien) IIIe arrondissement. Laffitte apostilla la demande de Drouault, Pierre, René, pour tenter de faire valoir ses droits à une décoration. Il apostilla, le 30 janvier 1831, un certificat délivré en faveur de Smulikowski, par le maréchal Gerard et le général Pajol, comme quoi Smulikowski avait rendu des services à l’état-major du général Gerard dans les trois journées de Juillet. Il apostilla ainsi, le 4 mai 1831, une lettre de Lamarque, Marcelin, Michel, simple grenadier au 16e régiment d’infanterie de ligne et qui désirait obtenir une sous-lieutenance : « Je réunis mon témoignage à celui de M. le colonel Poque. Le grade qu’il demande c’est justice ; il n’y a qu’à l’entendre pour l’en juger digne. » L’Echo français du 10 août 1830 nous apprend que « la rue d’Artois a pris le nom de rue Laffitte. On sait que l’hôtel de l’honorable député y est situé ». On peut lire dans le Journal du maréchal de Castellane, cette appréciation, en mars 1833, sur les embarras financiers de Laffitte : « M. Laffitte aurait fait banqueroute depuis longtemps, si le Roi n’était pas venu à son secours ; la souscription en sa faveur ne se monte encore qu’à cent trente-deux mille francs. Il y a là-dessus une créance de cent mille francs abandonnée par M. Aguado, dont probablement celui-ci aurait eu de la peine à tirer un sou. Les journaux libéraux prônent cette souscription ; au train dont elle va, elle ne dépassera pas cinq cent mille francs dans toute la France. On jette feu et flamme contre le Roi de ce qu’il ne fait rien pour ce grand citoyen ; les gazettes révolutionnaires déchirent Louis-Philippe à ce sujet ; les carlistes ne le ménagent pas davantage : tout cela bien à tort. Le loyal et honnête M. Laffitte devrait être le premier à éclairer le public. Sous le ministère de M. Casimir Périer, M. Laffitte fut au moment de remettre son bilan. M. Casimir Périer avait de la grandeur dans l’âme ; il fut trouver le roi, et lui exposa qu’après les services rendus à sa personne par M. Laffitte à l’époque de la révolution de Juillet, il ne pouvait se dispenser de le tirer d’embarras. M. Laffitte avait acheté la forêt de Breteuil 4.500.000 francs ; le roi devait, d’après M. Périer, la payer dix millions, et cela fut fait. Plus tard on vint dire au roi que son cautionnement était nécessaire à M. Laffitte pour treize millions, sur lesquels M. Laffitte lui fournirait six millions de bonnes hypothèques. Cela fait une somme de 12.500.000 francs dont le roi a obligé ce banquier, car il sera obligé de payer les sept millions pour lesquels il n’a pas d’hypothèques. Il est curieux qu’après cela on imprime partout que le roi Louis-Philippe ne fait rien pour M. Laffitte et qu’il est ingrat envers lui. Il paraît que le roi ne se soucie pas qu’on réponde dans les journaux à ce sujet. Sa Majesté est en ce moment poursuivie pour 2.600.000 francs dus pour les intérêts de deux ans des treize millions ; la liste civile de 1832 est endettée de trois millions, grâce à M. Laffitte et aux voyages du Roi. Sa Majesté est obligée en ce moment de suspendre ses travaux ; je tiens ces détails du maréchal Gérard. » Hourmat apporte les précisions suivantes : « Lors de ses obsèques, à l’église Saint-Roch et après le discours de Pierre Laffitte, frère aîné du défunt, Arago rappela la vie de celui qui fut “le fils de ses œuvres”, l’honnêteté et la générosité proverbiale du banquier… Thiers devait parler mais Garnier-Pagès prit la parole : ce ne furent que des déclamations violentes et injurieuses contre la politique du gouvernement de Juillet et le Phare de Bayonne n’y vit “qu’une tirade démagogique digne des clubs révolutionnaires”… Les cordons du poêle avaient été tenus par Béranger, d’Argout et Exelmans pairs de France, Sauzet président de la Chambre des députés, Thiers, Odilon Barrot, Arago, députés. Mais si le peuple de Paris avait conduit au champ du repos le fils d’un charpentier de Bayonne, avec en tête du cortège les Rouennais “fiers de leur enfant d’adoption”, le journal radical bayonnais pouvait regretter que “les Bayonnais qui auraient dû occuper la place d’honneur fussent perdus dans la foule”. » Dans la Biographie universelle, on peut lire le passage suivant, et dont il est fait souvent état concernant Laffitte : « [Le 26 mai 1844] Peu d’instants avant sa mort il dit aux personnes qui l’entouraient : “qu’il demandait pardon à Dieu et aux hommes de la part qu’il avait prise aux événements qui ont changé la face de la France et profondément ébranlé les fondements de la société.” » De Dreux-Brézé indique que ce fut le 14 juin à la Chambre que Laffitte demandait pardon à Dieu et aux hommes de la part qu’il avait pu prendre à la révolution de Juillet (retrouver l’année). Laffitte demeurait 19, rue d’Artois en 1830 ; 19, rue Laffitte en 1831. Histoire de la révolution de 1830 et des nouvelles barricades, par F. Rossignol et J. Pharaon, Paris, chez Vimont, Levavasseur et Urbain-Canel, 1830, nom des personnes qui se sont particulièrement distinguées p. 274, 379 ; Souvenirs de J. Laffitte, racontés par lui-même, et puisés aux sources les plus authentiques, tome deuxième, Bruxelles et Leipzig, Muquardt, p. 132-133 ; Ordonnance du roi contenant publication des noms des citoyens qui ont obtenu la Croix de Juillet, Bulletin des lois, 2e partie, ordonnances, n° 104 bis ; Etat nominatif des citoyens auxquels sera décernée la Croix de Juillet, instituée par la loi du 13 décembre 1830, sur les récompenses nationales, Le Moniteur universel, 2 mai 1831 ; Bayonne au temps de la Monarchie de Juillet, Hourmat, publication de la Société des sciences, lettres et arts de Bayonne, 2004 ; le Phare de Bayonne, 2 et 5 juin 1844 ; la Sentinelle de Bayonne, 4 juin 1844 ; Archives de Paris VD6 92, Mairie du (ancien) Ier arrondissement in dossier Drouault, Pierre, René ; Archives nationales F/1dIII/39 Commission des récompenses nationales, noms des citoyens qui ont mérité la décoration spéciale, (ancien) IIIe arrondissement (par erreur sous le nom de Lafitte, Jacques) ; Archives nationales F/1dIII/76 in dossier Smulikowski ; Archives nationales AB/XIX/15 papiers des Tuileries, décorés de juillet 1830, citoyens qui ont pris part aux événements de 1830 in dossier Barré, Jean, Joseph, Josse (où il apostille une demande présentée par ce dernier) ; Archives nationales F/1dIV/B/3 in dossier Barré, Jean, Joseph, Josse (où il apostille la même demande) ; Archives de la préfecture de police AA 378 in dossier Chevalier, Jean-Baptiste ; Archives de la préfecture de police AA 396 in dossier Lamarque, Marcelin, Michel ; Archives de la préfecture de police AA 399 in dossier Maitrejean (où Maitrejean affirmait qu’on pouvait demander à Delaborde tout renseignement le concernant sur sa participation aux combats de Juillet) ; Biographie universelle ou Dictionnaire historique des hommes qui se sont fait un nom, de Feller, Paris, chez Leroux, Gaume et Outhenin Chalandre, 1840, tome V, p. 83 ; Documents historiques ou discours de M. le marquis de Dreux-Brézé, pair de France, Paris, Gosselin, tome deuxième, 1842, p. 71 ; Journal du maréchal de Castellane, 1804-1862, tome troisième (1823-1831), Paris, Plon, 1895, p. 73 ; La Banque en France au XIXe siècle, Gille Bertrand, Droz, Genève, Paris, 1970, p. 29, 46, 88, 92, 93, 111-117, 119, 121, 123, 125-126, 135, 178, 193, 217, 224, 226 ; Le Parti libéral sous la Restauration, Thureau-Dangin, Plon, Paris, 1888, p. 51-54.

1.

Un autre jour, M. Laffitte, causant avec le duc de Lévis, s'oublia jusqu'à l'appeler deux ou trois fois par son titre ; “Où avais-je la tête ? reprit-il ; sachez bien que si je vous ai donné du monsieur le duc, c'est par pure courtoisie, car je n'y suis point obligé. – Oh! mon Dieu, répondit malignement son noble interlocuteur, soyez tranquille ; je n'ignore pas du tout qu'à vos yeux nous sommes, nous autres, de vieilles médailles effacées ; et vous, messieurs, vous n'aimez que les lingots.” (Charles Brifaut, Passe-temps d'un reclus.)

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