Lagrange, Charles
Biographie
Né vers 1804 à Paris. Il fut condamné par la Cour des pairs à vingt ans de prison et à la surveillance à vie pour sa participation à l’insurrection de Lyon en 1834. Il recouvra la liberté à l’occasion de l’amnistie de 1839. Nous empruntons à Biographie parlementaire des représentants du peuple à l’Assemblée constituante de 1848 les indications biographiques suivantes : « […] Tête ardente, grand cœur, voilà comme chacun vous dépeindra Charles Lagrange. Homme de travail, il se livrait au commerce des vins quand éclata la révolution de Juillet ; il prit part à cette lutte glorieuse et ne recueillit de sa bravoure que déception dans la victoire. Aussi se trouva-t-il encore sur tous les autres champs de bataille de la démocratie, et principalement à Lyon, où il se conduisit de telle sorte que beaucoup l’appellent aujourd’hui Charles Lagrange, de Lyon. Dans cette lutte de dix-huit années, Lagrange ne connut pas que le combat, il connut le martyre. Les prisons de la monarchie portent plus d’une fois son nom sur leurs livres d’écrou ; mais à côté du sien il y a ceux de Guinard, Vignerte, Raspail, Kersausie, Baune. La Révolution de Février le trouva au poste d’honneur. Il marcha à la tête des patriotes qui s’emparèrent de l’Hôtel de ville. Témoins de la valeur de Lagrange, les Parisiens l’en ont récompensé, et de la manière la plus digne. A l’assemblée nous le trouvons tel que nous l’avons connu sur le champ de bataille, ardent, fougueux, plein de pensées généreuses, de nobles sentiments. Un des premiers, aux terribles jours de Juin, il veut aller au lieu du danger porter la parole de conciliation ; le premier il demande l’amnistie pour les vaincus : la fraternité doit être sœur de la générosité ! Républicain de principes, il comprend que la République est un édifice superbe qui doit s’élever sur les ruines que font les révolutions, et son vote est acquis à toutes les thèses qui peuvent faire la France belle, heureuse, honorée ! » On peut lire le témoignage suivant du général de Rumigny, aide de camp du roi Louis-Philippe en 1848 : « [Le 23 février 1848 au soir] L’émeute semblait terminée et la joie sincère, lorsque des hommes à figures sinistres et armés de torches vinrent semer l’épouvante dans tous les quartiers par leurs danses et leurs hurlements sauvages. Ils se groupèrent dans les bureaux du National et de la Réforme où les comités d’action étaient en permanence. Après un conseil tenu par les chefs de ces journaux, le mot d’ordre est donné. Lagrange est désigné pour commander une horde d’hommes déterminés. Ils sont munis de torches et portent des armes cachées. Un tombereau tout attelé est placé sous une porte cochère rue Caumartin. On se propose de réitérer ce qui s’est passé lors de la tragique promenade du cadavre d’une femme en juillet 1830. Plusieurs de ceux qui avaient été du premier complot devaient être du second. Arrivés sur le boulevard, Lagrange et ses hommes se placent en face de la troupe qui garde le ministère des Affaires étrangères. En vain ils insultent les soldats en leur passant leurs torches sous la figure, même en essayant de brûler leurs vêtements. Immobiles à leur rang, ces braves les laissent faire. Ils ont ordre de ne pas tirer; ils respectent la consigne. “Cela ne se passera pas ainsi”, s’écrie Lagrange furieux. Un coup de pistolet part en même temps. C’est Lagrange qui l’a tiré. La balle va frapper le cheval du chef de bataillon à la jambe. A cette lâche agression, le soldat de la droite du peloton tire un coup de fusil qui, à l’instant, est suivi du feu de chaque homme du même peloton. Tout soldat qui a été dans le rang pendant quelques mois sait que le feu d’un homme entraîne souvent le feu d’un peloton et d’un bataillon entier, malgré les ordres contraires. C’est un mouvement naturel et nerveux qu’il est difficile de réprimer, surtout lorsque l’attention est distraite par ce qui se passe hors des rangs. Aucun commandement n’avait été donné; l’impulsion des soldats avait été irrésistible devant cette indigne provocation. De nombreuses victimes tombèrent sur le pavé, et Lagrange et ses complices purent s’applaudir du succès de leur horrible complot. Le tombereau, préparé d’avance par les auteurs de cette machination, fut chargé d’autant de cadavres qu’on en put ramasser. Les hommes de la Réforme le promenèrent ensuite dans Paris. Le funèbre cortège, semant sur sa route le mensonge et la calomnie, criait : Vengeance ! Vengeance ! Le Roi fait assassiner le peuple ! Aussitôt le tocsin sonne dans plusieurs paroisses, et le son lugubre des cloches de Saint-Sulpice et de Saint-Germain-l’Auxerrois annonce à la fois la fin de la monarchie et celle du “bonheur de la France” ! […] L’attentat de Lagrange et de ses complices avait changé la face des choses. Ce n’était plus une émeute plus ou moins intense, c’était une insurrection complète, armée et fortifiée. Aux cris de Vengeance ! proférés par les gens qui escortaient le tombereau, les ouvriers répondirent par d’autres cris semblables : Vengeance ! On assassine le peuple ! A bas Louis-Philippe ! L’infernal stratagème de Lagrange portait ses fruits. Il n’y aurait pas de peine assez sévère pour punir un pareil forfait, s’il n’était l’effet de la démence la plus caractérisée. Cependant, l’homme qui en est atteint siège sur les bancs de l’Assemblée nationale et du haut de la Montagne, il peut impunément faire entendre ses protestations hypocrites en faveur des bandits qui ont si bien suivi en juin la leçon de février ! Horreur ! » Il demeurait 4, rue Pizay à Lyon (Rhône) en 1834. Biographie parlementaire des représentants du peuple à l’Assemblée constituante de 1848, Alhoy, Maurice, chez Janet, Paris, 1848, p. 296 ; La République clandestine, 1818-1848, Gilmore, Jeanne, Aubier, Paris, 1997 ; Souvenirs du général comte de Rumigny, aide de camp du roi Louis-Philippe (1789-1860), Paris, Frères éditeurs, 1921, p. 302-304 ; L’Insurrection lyonnaise de novembre 1831, le mouvement ouvrier à Lyon de 1827-1832, Rude, éditions Anthropos, Paris, 1969, p. 701.