Le Roux, Jacques, Nicolas

Biographie


Né le 17 décembre 1771 à Rouen (Seine-Maritime). Ancien inspecteur des travaux publics du département de la Seine pour l’arrondissement de Sceaux. Il adressa la lettre suivante, afin d’être employé sous les ordres du ministère de la Guerre, expliquant : « […] Sous le rapport du talent, M. le maréchal a reçu de lui un mémoire relatif à l’organisation de la garde municipale, ce mémoire se lie à un autre travail du même auteur, remis à M. le général Lafayette, sur l’organisation du personnel et du service de sûreté qui peut facilement être obtenu de la garde nationale de Paris ; ce dernier travail se recommande par les détails dignes de fixer l’attention du ministre en ce qui concerne la tranquillité de la capitale. » Il continuait sa lettre en donnant les indications biographiques suivantes : « De 1789 à 1793, le sieur Le Roux a été employé utilement pour la chose publique et presque gratuitement [il était sans doute aussi commerçant en même temps, N.D.A.] dans les bureaux de la municipalité de Rouen, au retour de deux campagnes de guerre faites à l’armée des Côtes de Brest contre les chouans. Parti de Rouen au commencement de 1793 dans le 1er bataillon, dit de la Montagne, il fut appelé par le représentant du peuple Alquier et nommé secrétaire de la commission pour l’armée. Le certificat de ce député, qui depuis a rempli les fonctions d’ambassadeur dans les premières cours de l’Europe et dont toute la vie politique est honorable, forme le plus précieux des titres offerts à monsieur le ministre en faveur du sieur Le Roux. On y mentionne des missions délicates, remplies avec dévouement. […] Rentré dans ses foyers pour cause de santé, forcé de renvoyer le brevet de capitaine au 8e régiment d’artillerie demandé pour lui par l’illustre général Marceau qui l’avait désigné pour aide de camp, le sieur Le Roux a continué de servir le pays dans les fonctions administratives et judiciaires, ainsi que par divers grades qu’il a obtenus du choix de ses concitoyens dans la garde nationale. Collaborateur du magistrat de sûreté de Rouen en 1807, il a contribué à purger la Normandie de la nombreuse bande de brigands nommés chauffeurs, dont soixante-cinq ont porté leur tête sur l’échafaud. Lors du débarquement de Georges Pichegru, les Polignac et autres, le sieur Le Roux a secondé le colonel aujourd’hui général Guérin dans la rédaction des rapports adressés au gouvernement sur les divers point de la côte de Normandie où s’effectua le débarquement des conspirateurs et sur les recherches confiées à cet excellent et zélé officier ; ces rapports furent appréciés dans le temps. Résidant à Paris depuis 1815, le sieur Le Roux, dont la fortune a été détruite par des pertes commerciales, s’est livré au contentieux des affaires : chef de bureau de l’inspecteur général des travaux publics de Paris en 1822, 1823, 1824 et 1825, il a été placé comme inspecteur du contentieux des travaux des communes de Sceaux en 1827 et 1828. Cette place ayant été supprimée en 1829, le sieur Le Roux, maintenant sans emploi, offre le tribut d’une longue habitude des affaires. Il pourrait être utilement employé comme chef de bureau, inspecteur de services dans l’administration de la Guerre, secrétaire-rédacteur d’une commission, greffier de conseil de guerre et dans toutes les parties de la comptabilité. » Il joignait à sa lettre plusieurs certificats. Le premier était ainsi rédigé : « A Rennes, le 7 fructidor an II de la république française et indivisible. Nous, représentant du peuple, délégué près l’armée des côtes de Brest pour l’exécution de la loi du 27 brumaire, déclarons que le citoyen Le Roux a été attaché pendant dix mois en qualité de secrétaire et que, dans les fonctions importantes dont nous l’avons chargé, il a constamment justifié notre confiance par le patriotisme, la probité, le zèle et l’intelligence dont il a donné des preuves ; et que, dans plusieurs missions très délicates, que son dévouement aux intérêts de la république lui a fait accepter, il a développé l’activité la plus soutenue et les talents les plus précieux. Nous déclarons enfin que nous ne serions pas justes envers le citoyen Le Roux si nous nous bornions à attester son patriotisme et son intelligence dans les affaires et si nous ne rendions pas témoignage à son excellent caractère et à la moralité parfaite, qui a toujours dirigé sa conduite. » Signé : Alquier. Le deuxième était rédigé ainsi par le général Guérin : « Le soussigné, maréchal de camp, retraité, certifie que dans l’hiver 1793, il fut appelé par le représentant du peuple Alquier en mission dans les départements d’Ille-et-Vilaine, des Côtes-du-Nord et du Morbihan pour la levée des chevaux de réquisition et pour la sûreté du pays, que sa mission dura jusqu’au mois d’août 1794 ; qu’il avait pour secrétaire de confiance M. Le Roux ; que lui, soussigné, fut employé non seulement à la levée des chevaux mais aussi à plusieurs missions souvent aussi délicates que périlleuses ; que pour ces dernières opérations, le sieur Le Roux l’accompagna, que ce dernier montra dans toutes les circonstances, bravoure, intelligence et activité ; qu’il rendit les plus grands services ; que ces différentes expéditions eurent pour résultats d’enlever la correspondance du général en chef ennemi (le marquis de Puisaye), ses armes trouvées au château de Jouany, commune de Saint-Malo-de-Phily, plusieurs lettres récemment écrites et datées de Jersey et de Londres, un plan pour parvenir à la contre-révolution, à surprendre la ville de Rennes et à l’enlèvement du parc d’artillerie, de plus des notes précieuses sur des personnes de l’intérieur qui devaient faciliter les opérations des ennemis de la république. Le soussigné certifie de plus qu’en 1803, chargé par le premier inspecteur général de la gendarmerie (Maréchal duc de Conegliano) de découvrir les intelligences que pouvaient avoir dans le département de la Seine-Inférieure des conspirateurs débarqués d’Angleterre à la falaise de Béville (Georges Cadoudal, Pichegru, Lajolais, les Polignac et autres), il se trouva dans la nécessité d’avoir un secrétaire discret, dévoué et connaissant bien les habitants du pays, qu’en conséquence il appela M. Le Roux, dont il connaissait les moyens et le zèle, et que ce dernier lui fut très utile. Sous ces divers rapports, il pense que si M. Le Roux obtient une place, il s’y comportera avec toute la probité, la délicatesse et les qualités possibles et désirables. » A Caen le 14 octobre 1830 : Guérin. Il joignait aussi plusieurs certificats, qui attestaient qu’il il avait rempli les fonctions de chef de bureau dans l’administration municipale de Rouen depuis 1789 jusqu’à l’an IV, qu’il n’avait « cessé d’y donner des preuves de sa moralité et a été promu à divers grades de la garde nationale », qu’il avait été élu chef du bureau de l’état civil de la ville de Rouen, fonction qu’il remplit jusqu’à sa démission au commencement de l’an IV, qu’il avait été secrétaire du parquet de sûreté de l’arrondissement de Rouen à partir de 1805 et au moins jusqu’en 1807. Le Roux, le 28 juillet, était à la tête d’une colonne de huit à neuf cents hommes accourus du faubourg Saint-Marceau pour se battre et qui rejoignit le colonel Marchal dans le faubourg Saint-Antoine. Dans son ouvrage, le colonel Marchal, page 41, dit à son sujet : « Ce brave citoyen avait parcouru tout le faubourg Saint-Marceau pour exciter le peuple à s’armer contre Charles X et ses infâmes ordonnances. Son zèle nous valut d’excellents auxiliaires, et connaissant déjà son patriotisme et son dévouement, je compris de suite combien un tel chef pouvait m’être utile. Commandant en effet des forces assez imposantes pour composer un petit corps d’armée, j’avais besoin d’avoir près de moi un homme actif et intelligent, qui pût me servir et de son bras et de ses sages conseils : sous ce double rapport, ma confiance ne pouvait être mieux placée ; et si dans ce moment je me trouvais appelé par les circonstances à faire les fonctions de général, je pus dès lors me regarder comme assisté d’un bon chef d’état-major.

»Je résolus aussitôt de faire à la fois une double attaque ; j’ordonnai aux deux colonnes d’ouvriers qui venaient de nous arriver des faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marceau, de se diriger par les quais vers les portes de la caserne des Célestins pour les enfoncer et pénétrer de vive force, dans les cours, tandis qu’avec ma colonne j’entrerais par la porte qui donne dans la rue du Petit-Musc : mes ordres furent exécutés, tant d’une part que de l’autre, avec une ardeur et une activité dont j’eus lieu d’être satisfait : nous fîmes irruption dans la caserne par les deux issues : effrayés de cette attaque simultanée et ayant déjà fait l’épreuve de notre courage et de notre intrépidité dans la rue Saint-Paul et aux environs, d’où nous les avions précipitamment chassés, tous les officiers du corps, redoutant la colère du peuple qu’ils avaient si violemment excitée, se retirèrent, laissant à la caserne les cuirassiers et les sous-officiers. Nous nous emparâmes, sans éprouver aucune résistance, des sabres et des pistolets de ce corps. Quelques cuirasses et des casques brillants servirent à armer et couvrir la tête de plusieurs de nos braves combattants, qui s’égayaient entre eux, à la vue de ce bizarre accoutrement. […] Pendant ce terrible combat, le citoyen Leroux fut constamment à mes côtés ; après les Suisses survinrent d’autres troupes en grand nombre, qui nous forcèrent à nous replier. Dans ce moment critique, les braves dont j’étais entouré ne pouvaient suffire pour faire face à l’ennemi ; ma force la plus considérable consistait dans une multitude combattant sans ordre, sans chef et sans discipline. Voyant cette masse imposante de troupes, cette multitude se retira en désordre et une grande partie quitta momentanément le champ de bataille : dans ce moment terrible, je courus les plus grands risques ainsi que les braves de ma colonne, qui ne m’abandonnèrent jamais depuis que nous avions fait connaissance.

»Ce fut dans ce moment surtout que je dus reconnaître combien était importante pour moi la présence du citoyen Leroux, pour la direction d’une entreprise aussi périlleuse. Je le vis accourir avec précipitation au-devant de cette foule d’hommes que la frayeur avait saisis, et qui nous abandonnaient au moment du plus grand danger, et où j’avais le plus pressant besoin de forces considérables pour opposer à des attaques redoutables.

»Doué d’une certaine facilité pour parler au public. il excitait cette masse d’hommes effrayés à reprendre courage ; par les exhortations les plus énergiques, il cherchait à les rallier autour de nous, en leur montrant pour exemple et pour modèle tous les braves de ma colonne, ce noyau inexpugnable qui nous entourait et combattait sans relâche, leur retraçant la honte et le déshonneur dont ils se couvriraient si, par leur abandon, nous étions forcés de succomber sous des forces supérieures. Son zèle et son éloquence obtinrent un beau triomphe. Ce généreux citoyen parvint ainsi à rallier et ramener au combat la majeure partie de ces masses qui se dispersaient ; bientôt j’aperçus sur ses pas des groupes nombreux et des masses serrées qui venaient nous renforcer. Tout en soutenant le combat, j’avais été forcé de perdre du terrain et de me replier en assez bon ordre avec ma colonne, en descendant la rue Saint-Antoine jusque près la Vieille-Rue-du-Temple.

»Là nous fûmes chargés par les cuirassiers de la garde qui se trouvaient postés de ce côté.

»J’avais fait prendre position à ma troupe, en la divisant en plusieurs pelotons qui occupaient les débouchés de toutes les rues adjacentes à la rue Saint-Antoine, aux alentours du terrain que j’occupais près la Vieille-Rue-du-Temple.

»A l’aide des nombreux renforts que le citoyen Leroux venait de me ramener, en les ralliant de nouveau, je pouvais donner à mes forces un grand développement et prendre toutes les positions que la localité m’offrait ; et après avoir ainsi fait mes dispositions, je donnai ordre à mes combattants de ne faire feu dans leurs positions respectives que lorsque l’ennemi se trouverait près d’eux ; en ordonnant ainsi la décharge presque à bout portant, et pour ménager nos munitions n’ayant pas là de coffret pour les renouveler, mon dessein était d’ailleurs de rendre nos premières attaques aussi meurtrières et aussi terribles qu’il était possible, afin d’effrayer par ce redoutable choc un ennemi habile dans ses manœuvres, et qui, si je lui en avais laissé le temps, aurait pu prendre ses avantages sur des masses incohérentes et dépourvues de toute organisation, seul moyen d’assurer une longue résistance et de soutenir un engagement de quelque durée.

»Aussitôt que le feu eut commencé sur divers points, il s’étendit bientôt de proche en proche, et la troupe ennemie se déployant, croyant sans doute nous rompre plus facilement si elle parvenait à nous entamer dans quelques-unes de nos positions, fut aussitôt assaillie par une fusillade générale ; ce feu terrible, bien dirigé, dut nécessairement faire de grands ravages dans les rangs d’une troupe compacte, et qui se trouvait resserrée dans un étroit espace. Cette position, qu’il est facile de comprendre d’après la connaissance des lieux, ne pouvait être que désavantageuse à la troupe que nous combattions.

»Une circonstance, que je dois rapporter, vint encore fortifier et compléter nos formidables moyens d’attaque et de défense. Les habitants de ce quartier, ceux surtout situés vers la place Baudoyer, prirent part à notre querelle et firent cause commune avec nous. Attaquée sur tous les points, assaillie par toutes les issues, la troupe se vit encore en butte à des périls d’un nouveau genre : du haut de leurs fenêtres, ces habitants firent pleuvoir sur la garde royale une grêle de pavés, de bouteilles, des pièces de marbre, et jusqu’à des commodes et autres meubles qu’ils lançaient au milieu de la troupe ; ce qui dut nécessairement augmenter le désordre dans les rangs de nos ennemis, déjà bien affaiblis par les ravages que leur occasionnait notre terrible fusillade.

»Après un combat des plus acharnés nous forçâmes l’ennemi à la retraite ; le combat que nous venions de livrer et la position que j’avais choisie avaient outre mes succès, un autre avantage : c’était d’empêcher la jonction de ces troupes avec celles qui venaient d’être dirigées du côté de l’Hôtel de Ville. […] Les plus intelligents de mes braves, dont j’avais fait autant de chefs, je crois devoir les nommer ici pour les signaler à la reconnaissance publique, car ils ont puissamment coopéré aux succès extraordinaires que j’ai obtenus dans cette brillante journée. Je dois placer en tête le citoyen Leroux. […] »Le Roux avait remis ses pièces à la Commission des récompenses nationales. Elles furent perdues et Le Roux ne s’en aperçu qu’au bout de cinq mois qu’il les avait déposées. Il renouvela sa demande de la décoration : « […] Vétéran de cette noble cause (de la liberté, N.D.A.), j’invoque votre équité pour faire honorer mes dernières années de la décoration des braves. Mes anciens services m’eussent depuis longtemps valu la croix de la Légion d’honneur. Je ne l’ai pas briguée parce que ce signe fut entaché du despotisme impérial et, depuis, prodigué aux satellites des Bourbons et aux vils agents de leur police. » Le 12 janvier 1831, il rédigea une notice, qui relatait sa participation aux combats, et la faisait adresser à Guinard, commissaire des récompenses nationales pour le (ancien) IIe arrondissement. Elle était ainsi rédigée : « Monsieur, Vous avez reçu hier la visite de M. le colonel Marchal, qui a eu la douleur d’apprendre que les pièces qu’il a produites, tant pour lui que pour moi et les braves qu’il avait distingués sous ses ordres les 27 et 28 juillet, ne se trouvaient pas : le colonel y a suppléé, autant qu’il était en lui, en remettant une copie qu’il avait heureusement conservée et qui lui fut rendue par l’honorable et si vivement regretté Benjamin Constant, qui l’honorait d’une estime toute particulière. Exhaler les expressions de la plus vive indignation contre la suppression de ces pièces est chose fort superflue et il faut plutôt y remédier en retraçant brièvement les faits que chacun de nous a droit d’invoquer pour justifier l’opinion que la Commission est appelée à émettre. Voici, en ce qui me concerne, le récit fidèle et trop bien gravé dans ma mémoire pour ne pas être facilement reproduit. Journée du 27 juillet. Après avoir passé une heure au cabinet littéraire de la Tente (capitaine Gautier) au Palais-Royal, je descendis vers 11 heures dans le jardin, où de nombreux groupes écoutaient la protestation des journalistes contre la violation et la perte de nos libertés et dissertaient plus ou moins vivement sur la résistance à opposer. Je reconnus là bon nombre d’ouvriers typographes et je dis mon mot avec énergie, en prédisant que la violence ne tarderait pas à être employée au nom de nos tyrans. Je provoquai à la résistance, ma voix sonore, animée par les sentiments libéraux que je professe, eut sans doute quelque influence. J’engageai mes auditeurs à se diviser à la première approche des satellites, gendarmes et autres, qui étaient en bataille dans la cour d’Orléans et de se porter dans les quartiers populeux et les faubourgs, pour y prêcher la résistance et se montrer en force si les charges qui avaient déjà eu lieu se reproduisaient. Bientôt les gendarmes et gardes royaux paraissent, des vieillards paisibles assis sur les bancs du pourtour du jardin, des enfants sont forcés de se retirer. Les passages des grilles, trop étroits, permettaient difficilement à la foule de se dissiper et d’ailleurs les esprits étaient déjà fort agités. Enfin le jardin est évacué, un citoyen frappé d’un coup de baïonnette est emporté par le passage du traiteur près le café Valois et beaucoup de citoyens, indignés, courent aux armes. Des courses indispensables pour affaires m’occupent jusqu’à l’heure du dîner. Sorti sur les 6 heures avec Mme Juville, ma parente, nous voyons sur le boulevard de la Madeleine près l’hôtel Polignac contre le temple inachevé, une grande démonstration de force. Des charges de gendarmerie avaient lieu dans la rue Neuve-du-Luxembourg, un citoyen percé de coups de sabre est porté de l’autre côté du boulevard ; je fais d’inutiles efforts pour me dégager du bras de ma parente, qui persiste à rester avec moi mais après avoir vu sur divers points les hostilités engagées, je ramène ma parente au logis, me promettant de sortir seul le lendemain. 28 juillet. A 5 heures du matin, je parcours les divers points où, la veille, le sang français avait coulé. Je me glisse à travers les troupes et me rends au Luxembourg, dont le jardin était encore fermé, ce qui me priva des armes qu’un ami qui habite un des logements accessoires du palais m’aurait fournies. N’ayant sur moi qu’un pistolet de poche, je me jette à travers le faubourg Saint-Marceau. Les soldats de ligne de la caserne de Lourcine étaient déjà en campagne, des groupes d’ouvriers se trouvaient disséminés dans quelques rues. je m’y introduisis mais sans succès étant absolument inconnu dans ce quartier. Cependant frappé de l’idée que les faubourgs Saint-Marceau et Saint-Antoine sont naturellement partie active dans une révolution de Paris, je persiste et, dans la rue Contrescarpe-Saint-Victor quarante ou cinquante ouvriers, dont quelques tanneurs, me prêtent attention. On entendait, de ce point élevé, les coups de fusil qui se tiraient sur le pont au Change et sur les quais. J’eus le bonheur de déterminer trente ou quarante de ces braves, sans armes, à m’accompagner sur le pont de la Tournelle pour joindre les faubouriens de Saint-Antoine, que j’affirmais être au prise avec la garde. Vainement avait-on objecté ne pas avoir d’armes. Tant mieux disais-je aux braves, il nous suffit d’avoir des mains au bout des bras, nous courrons en masse sur les pelotons, quelques-uns succomberont mais le soldat serré de près est vaincu et nous aurons des armes. J’ai vu dans la Vendée nos canons arrachés de nos mains par des paysans sans armes. Enfin la troupe se grossit au point que j’avais cinq cents braves avec moi en traversant l’île, où dix hommes des ports se joignirent à nous. A peine avions-nous franchi le Pont-Marie, que j’entends des coups de fusil dans les environs de la caserne des Célestins, qui se trouvait en effet attaquée par des braves. J’obtins de ma troupe de faire halte et je m’avançais en éclaireur dans la rue Saint-Paul. Les assaillants de la caserne, repoussés en ce moment par une charge de cuirassiers, faisaient retraite en tirailleurs, beaucoup d’eux étaient armés de fusils brillants qu’ils venaient d’enlever au 50e de ligne, dont ils avaient envahi la caserne à l’Ave Maria. Dans le tumulte de cette retraite, j’entends une forte voix qui m’était connue, rappeler le peuple à la charge. Je vois, l’épée haute et couvert d’une blouse grise, le brave colonel Marchal, que sa haute stature, son courage et sa mine martiale avaient improvisé général du peuple. Je cours à lui, quatre mots d’explication, une course vers mes hommes et leur arrivée dans la rue Saint-Paul, tout cela fut l’affaire de deux minutes. Le commandant Marchal ordonne à son fils de me suivre avec vingt-cinq à trente hommes armés. Les miens avaient quelques bâtons et outils. On se procure quelque pioches et je file le long du quai pour attaquer la porte de la caserne donnant sur l’arsenal. Un détachement de cuirassiers vient pour protéger ce point menacé mais, après quelques coups de carabine et de sabres dont je ne vis pas un grand effet, ces militaires, abandonnés de leurs officiers, rentrent dans la rue de la Mule et se renferment dans la caserne. Le commandant Marchal, en bon ordre, continue son attaque et après une lutte de trois quarts d’heure entre en vainqueur dans la première cour pendant que, de mon côté, je parviens à introduire mes braves par la porte du quai. Les cuirassiers en bataille dans la deuxième cour capitulent et nous fournissent des casques, des cuirasses, sabres et mousquetons. Je ne pus avoir qu’un pistolet d’arçon, que j’ai, le lendemain, donné à un brave qui se portait en reconnaissance sur un ordre du commandant. La caserne prise, la foule était bien augmentée. Ce fut alors que je pus seconder efficacement le chef qui nous guidait à la victoire. Nous nous portâmes au boulevard de la porte Saint-Antoine. Il y eut fort à faire, d’abord avec la gendarmerie et les cuirassiers ; repoussé deux fois jusqu’à l’église Saint-Paul, le commandant me donna l’ordre de me porter avec douze ou quinze cents hommes à travers la place Royale pour déboucher sur le boulevard par la rue du Pas-de-la-Mule, mais ma jonction avec le brave Marchal n’eut lieu que vers 10 heures et demie du matin. Le commandant, me voyant trop bien vêtu, me procura une blouse, que voulut bien me donner un brave ouvrier, à qui je fis accepter 5 francs. Je n’ai plus retrouvé cet homme, qui aura peut-être péri dans cette journée meurtrière car nous n’avons cessé de combattre jusqu’à 5 heures de l’après-midi et lorsque les Suisses et cuirassiers eurent été forcés de passer le pont d’Austerlitz. Les détails de cette sanglante lutte de six heures contre ces forcenés de Suisses, que nous avons rompus quatre fois et qui se sont ralliés et nous ont fait périr bien des nôtres sont consignées dans la notice de M. Marchal. Je dois finalement dire que, vers midi, sur son ordre itératif, me voyant tombé de lassitude et de besoin, je parcourus les rues du Marais pour trouver quelques aliments. Je lui rendis compte de ce que j’avais vu. La garde nationale de la VIIe légion se montrait ; il y en avait bien cinquante à soixante à la mairie et ils bloquaient les gendarmes de la rue des Francs-Bourgeois, quelques-uns avaient des uniformes. Enfin vers 6 heures du soir, débarrassés des Suisses, que le commandant faisait traquer dans les chantiers de la Rapée et dont plusieurs furent jetés à la Seine, nous nous séparâmes, avec rendez-vous le soir ou la nuit chez moi, rue Coquenard. J’avais engagé ceux de nos braves qui avaient encore de la bonne volonté à descendre les quais jusqu’à l’Hôtel de ville dont nous avions entendu la canonnade. Notre victoire à nous était d’avoir débarrassé les quais et empêché la jonction des Suisses avec la partie de l’armée ennemie sur la place de Grève. Enfin, harassé, sans argent, ayant donné tout ce que j’avais pour abreuver nos braves, je revins chez moi, où je rentrai à 8 heures. J’avais donné ma blouse à une pauvre femme dans la rue de Bercy près le marché Saint-Jean. Le commandant Marchal arriva à 9 heures et demie chez moi. J’avais évité toute communication avec mes voisins habitants de la maison, redoutant les conséquences dans le cas où la cause du peuple eût succombé car il y avait une comtesse et une marquise dans mon escalier et M. Marchal approuva ma réserve. Ce brave officier, père de famille, n’avait pas voulu rentrer chez lui, de crainte de n’avoir pas la liberté d’en sortir comme il eût voulu le lendemain. Il s’était contenté de faire dire par son fils qu’il était vivant et non blessé. Alexandre Marchal, son fils, s’était battu comme un lion. Il avait débarrassé un sergent suisse de sa giberne et de son fusil et c’était un de nos meilleurs officiers. Le commandant passa une partie de la nuit à se reposer et sortit avant le jour. Tout le quartier était en mouvement pour les barricades mais nous avions à cœur de retrouver nos braves faubouriens auxquels rendez-vous était assigné à 5 heures du matin à la fontaine de l’Eléphant. 29 juillet. Le commandant était parti à 3 heures. Je ne l’ai rejoint qu’à 6 heures et demie. J’avais pris ce qui me restait d’argent et, de son côté, sa journée lui avait coûté soixante francs. Nous en étions à la vie et à la mort. Les larmes et les prières de ma parente ne purent me retenir. Il fallait vaincre et je savais bien que la partie était à plus d’à moitié gagnée. Armé d’un petit sabre, rougi autrefois par le sang des Vendéens, je n’oublie pas le pistolet de la conquête et me voilà par les rues désertes des Faubourg-Poissonnière, Saint-Laurent, Saint-Denis, Saint-Martin et du Temple, arrivé à la pointe du jardin de Beaumarchais. Tous ceux qui avaient du cœur au ventre était déjà au boulevard et à la Grève. On vint me dire qu’un gendarme blessé et secouru avait annoncé l’évacuation de l’Hôtel de ville et la retraite de l’ennemi sur le Louvre. J’aperçois au milieu de deux à trois milles braves, un certain groupe ou brillaient des casques de cuirassiers. Je vois mon cher colonel Marshal, qui semblait m’attendre. Nous marchons et après bien des difficultés vaincues, nous arrivons à la Porte-Saint-Martin. Le récit de M. Marchal donne tous ces détails, à l’exception de mon excursion dans le faubourg Saint-Martin pour y rallier les quinze cents à deux mille hommes qui nous échappèrent pour aller saccager la caserne des gendarmes du faubourg. Je ne m’y pus parvenir et ne rejoignis notre corps fidèle qu’à la porte Montmartre. Cette excursion fut bien pénible et sans succès. J’ai couru le plus grand danger par l’exaspération des quelques mauvais sujets qui voulaient piller et croisèrent dix fois la baïonnette sur ma poitrine. Enfin nous arrivâmes au boulevard, de conserve avec le 5e de ligne, qui fraternisait avec nous et nous donna quelques cartouches et des baïonnettes, qui furent placées au bout des perches arrachées sur le boulevard. Je me reporte ici au récit du brave Marchal, que je n’ai quitté que pour exécuter ses ordres. J’ai veillé pour que nos hommes, en prenant possession de l’état-major de la place (place Vendôme) ne pénétrassent pas dans la Chancellerie où tout était exposé sans défense. Dans notre reconnaissance, poussée jusqu’à la plaine de Villiers, près Neuilly, nous avons constaté la présence de l’artillerie, qu’il était important d’empêcher d’arriver à prendre position sur la montagne. Rien ne peut décrire le tourment que s’est donné le brave commandant, sans soldat dans cette nuit d’anxiété pour nous deux qui connaissaient le danger et tout l’avantage que l’ennemi pouvait retirer dans sa défaite d’une position prise sur la butte Montmartre et défendue par les débris de ses régiments, qui, en se mettant en communication avec Saint-Denis, aurait eu des vivres et aurait mitraillé la capitale avec des prunes rougies à la forge ambulante, que j’ai bien reconnue le 29 à 7 heures et demie du soir dans la plaine, chemin de la Révolte. M. Marchal s’était mis en rapport avec M. Alexandre Laborde, qui a certifié sa notice ainsi que le général Pajol qui s’est rendu son intermédiaire auprès du ministre de l’Intérieur. J’omettais de dire que, le 28, après avoir pris quelques aliments, je me rendis chez le général Exelmans pour l’engager à se mettre à notre tête. Malheureusement ce brave général était absent. Le lendemain 29, il s’est entremis utilement pour faire cesser le feu de la garde sur le boulevard de la Madeleine. Tel est le récit de ma faible coopération aux grandes journées. J’ose croire, monsieur, que dans la soixantième année de mon âge, ce n’était pas trop mal employer les quarante-huit heures des 28 et 29 juillet. En attendant le résultat de votre équité, recevez mes cordiales salutations. » Il joignait à sa demande, le certificat suivant signé de Marchal : « Journées des 28 et 29 juillet, soirée et nuit du 6 août. Je, soussigné, Jean-Baptiste Marchal, ancien officier de cavalerie, domicilié à Paris, passage Choiseul n° 44, certifie et atteste que, dans les journées des 28 et 29 juillet dernier, M. Le Roux, Jacques, Nicolas âgé de cinquante-neuf ans, ancien inspecteur des travaux publics, demeurant à Paris rue Coquenard n° 33, a puissamment concouru avec moi à diriger les masses des braves qui ont combattu sous mes ordres et a fait tous les sacrifices pour maintenir l’ordre et le respect des propriétés ; que sur tous les points où j’ai dirigé la colonne des bras nus, qui m’avaient proclamé leur chef, entre autres au combat prolongé du 28, à l’attaque des casernes de l’Ave-Maria et des Célestins, et sur la place de la Bastille et les environs, ainsi qu’à la défense opposée de 29 au développement de l’artillerie ennemie et de la cavalerie sur le boulevard des bains chinois (boulevard des Italiens, N.D.A.) ; dans les périlleuses reconnaissances faites, dans la soirée du 29, depuis la butte Montmartre jusqu’à la porte Maillot du bois de Boulogne, M. Le Roux, soit qu’il ait combattu avec moi, soit que, d’après mes ordres, il ait exécuté des reconnaissances propres à prévenir l’occupation de la butte Montmartre par l’artillerie ennemie, dans la nuit du 29 au 30, a montré la plus constante et la plus infatigable énergie. J’atteste de plus, qu’averti par plusieurs de mes braves faubouriens de Saint-Antoine qu’ils allaient se réunir le 6 août pour marcher sur la Chambre des députés et en expulser les partisans de Charles X, j’ai invité M. Le Roux à m’accompagner pour empêcher tout excès et que, d’après une invitation qui me fut faite par l’honorable patriote et député, Benjamin Constant, de rétablir le calme, nous y sommes parvenues quoique avec beaucoup de peine ; que ces efforts ont été réitérés le lendemain jusqu’au moment où la Chambre a pu sortir paisiblement, pour porter à notre roi-citoyen la charte modifiée, qui exclut du trône à la branche aînée des Bourbons. » Signé, le 4 septembre 1830 : Marchal. Le Roux sollicita un emploi au ministère de la Guerre. Il reçut la médaille de Juillet auprès de la mairie du (ancien) IIe arrondissement (sous le nom de Leroux, Jacques, Nicolas sur les listes du Bulletin des lois, sur celles du Moniteur universel et sur celles de la Commission des récompenses nationales). Il signa, le 26 octobre 1830, le certificat suivant en faveur de Fleury, Jacques : « Je, soussigné, ancien inspecteur des travaux publics du département de la Seine, pour l’arrondissement de Sceaux, domicilié à Paris, rue Coquenard n° 33, certifie que dans les journées 28 et 29 juillet, m’étant placé sous le commandement du colonel Marchal, pour diriger la défense des braves ouvriers que j’avais réunis dans le faubourg Saint-Marceau et ayant joint le commandement sur les 8 heures du matin, au moment où il venait de prendre la caserne de l’Ave-Maria et où il se disposait à repousser et à renfermer dans leur caserne des Célestins les cuirassiers de la garde qui venaient de faire plusieurs charges meurtrières sur le peuple, j’ai distingué parmi les plus courageux de ces braves ouvriers le nommé Jacques Fleury, mort le 21 de ce mois à l’Hôtel-Dieu des suites de la blessure grave qu’il avait reçue en combattant contre les Suisses sur le quai Pelletier, ce qui ne l’empêchait pas de combattre et que ce brave, malgré son état, nous a servi de lieutenant pour diriger les pelotons improvisés sur le champ de bataille ; que sur la place de la Bastille, Jacques Fleury a montré la plus grande intrépidité, ralliant les fuyards et que le lendemain 29 malgré sa blessure, il a persisté à nous accompagner au boulevard de la Madeleine, jusqu’au moment où les barricades formées sous le feu de l’ennemi ont fermé le passage à l’artillerie et qu’il y a lieu d’accorder à la veuve et aux trois enfants de ce brave les récompenses nationales déterminées par la loi. » En 1831, à l’occasion des fêtes anniversaires de Juillet, il reçut, auprès de la mairie du (ancien) IIe arrondissement, vingt-cinq francs de gratification, à titre de décoré mais non blessé. Le Roux demeurait 59, place Cauchoise à Rouen en 1807 ; 25, rue Coquenard en août 1830 ; 33, rue Coquenard en octobre 1830-1831. Etat nominatif des citoyens auxquels sera décernée la médaille instituée par la loi du 13 décembre 1830 sur les récompenses nationales, Bulletin des lois, 2e partie, ordonnances, n° 104 bis ; Etat nominatif des citoyens auxquels sera décernée la médaille instituée par la loi du 13 décembre 1830 sur les récompenses nationales, Le Moniteur universel, 19 juin 1831 ; Histoire populaire de la révolution de juillet, récit des combats qui eurent lieu sous le commandement du colonel Marchal pendant les trois journées, Marchal, Colonel, impr. de Mme de Lacombe (Paris), 1834, p. 40-41, 49-54, 60-61, 68, 81-82, 85, 86-87, 99 ; Archives de Paris VK3 47 ; Archives de Paris VD6 173 n° 1 ; Archives nationales F/1dIII/34, Commission des récompenses nationales, état des sommes payées en dépenses diverses pour le compte de cette commission, du 8 octobre 1830 au 31 octobre 1831 par la mairie du (ancien) IIe arrondissement ; Archives nationales F/1dIII/39 Commission des récompenses nationales, noms des citoyens proposés pour la médaille (ancien) IIe arrondissement ; Archives nationales F/1dIII/55 in dossier Fleury, Jacques.

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