Lothon, André, Charles
Biographie
Né le 2 octobre 1809 (mais le 10 février 1809 selon Maitron) à Saint-Louis (Haut-Rhin). Elève de l’Ecole polytechnique. Il fut blessé durant les combats. Selon le rapport que fit Lannoy (voir Lannoy Raignault de, Camille, François), autre élève de la même Ecole et choisi pour établir les droits de chacun des élèves à une récompense honorifique, en fonction de la part prise aux combats de Juillet, et cette part prise en uniforme ou en habits bourgeois, il était du nombre de ceux dont Lannoy disait qu’ils « ont combattu en uniforme dans les journées de Juillet et me paraissent avoir mérité la décoration spéciale ». Dans les Mémoires d’outre-tombe, Chateaubriand rapporte à son sujet : « Le 29 vit paraître de nouveaux combattants : les élèves de l’Ecole polytechnique, en correspondance avec un de leurs anciens camarades, M. Charras, forcèrent la consigne et envoyèrent quatre d’entre eux, MM. Lothon, Berthelin, Pinsonnière et Tourneux, offrir leurs services à MM. Laffitte, Perier et Lafayette. » Alexandre Dumas fut un des tout premiers combattants de la révolution de Juillet. Il en laissa un récit impartial et bien renseigné. Nous empruntons à ses Mémoires, son témoignage concernant Lothon : « [Le 27 juillet] A deux heures, les élèves gradés, sergents et sergents-majors, qui avaient le droit de sortie, s’étaient jetés dans les rues, avaient parcouru tous les quartiers en effervescence, et étaient rentrés à l’Ecole en disant d’après ce qu’ils avaient vu, qu’une collision était imminente. – A cette nouvelle, les têtes s’étaient montées. Vers sept heures, on avait entendu les coups de fusil tirés dans la rue du Lycée, et les feux de peloton de la rue Saint-Honoré. Aussitôt, les élèves s’étaient réunis dans la salle de billard, et, là, ils avaient décidé que quatre d’entre eux seraient envoyés à Laffitte, à La Fayette et à Casimir Perier, pour leur annoncer la disposition de l’Ecole, et leur dire que les élèves étaient prêts à se jeter dans l’insurrection. L’Ecole comptait dans son sein quarante ou cinquante républicains, autant peut-être, à elle seule, que Paris avec ses douze cent mille habitants. Les quatre élèves choisis furent MM. Berthelin (voir Berthelin, Louis, Charles), Pinsonnière (voir Girard-Pinsonnière, Osithe, Edmond), Tourneux (voir ce nom) et Lothon. On avait voulu les empêcher de sortir ; mais ils avaient forcé la consigne, et ils étaient arrivés à neuf heures du soir chez Charras. Charras était en train de brûler le corps de garde de la place de la Bourse, et ne rentra qu’à onze heures et demie. N’importe, il fut décidé qu’on irait immédiatement chez Laffitte. On partit à minuit de la rue des Fossés-du-Temple ; on arriva à minuit vingt minutes à la porte de l’hôtel. On frappa et l’on sonna en même temps ; on avait hâte d’entrer. D’ailleurs, dans l’innocence de leur âme, les cinq jeunes gens se figuraient que Laffitte était aussi pressé d’accepter leur vie qu’ils étaient, eux, pressés de l’offrir. Un concierge maussade ouvrit un guichet. – Que voulez-vous ? demanda-t-il. – Parler à M. Laffitte. – A quel propos ? – A propos de la révolution. – Qui êtes-vous ? – Des élèves de l’Ecole polytechnique. – M. Laffitte est couché. Et le concierge avait fermé la porte au nez des cinq jeunes gens. Charras avait grande envie d’enfoncer la porte ; il en fit même la proposition ; mais, sur les observations de ses camarades, il se contenta de charger le concierge d’imprécations. La manière dont on avait été reçu chez Laffitte n’engageait pas à tenter les autres visites projetées. On convint qu’on se présenterait, le lendemain, chez La Fayette et chez Casimir Perier, mais que, pour le moment, on rentrerait rue des Fossés-du-Temple. On regagna donc l’hôtel Fresnoy ; on s’établit comme on put, les uns sur des matelas, les autres sur des chaises, les autres par terre. Le lendemain, au point du jour, on se rendit chez un professeur de mathématiques, préparateur aux examens de l’Ecole, nommé Martelet. M. Martelet demeurait au n° 16 de la rue des Fossés-du-Temple. Il s’agissait de se procurer des habits bourgeois ; – le pavé du roi n’était pas sûr, en plein jour, pour des jeunes gens portant l’uniforme de l’Ecole. Les cinq amis trouvèrent chez M. Martelet tout ce qu’ils pouvaient désirer. Puis, comme ils craignaient qu’en se présentant de trop bonne heure chez La Fayette, il ne leur arrivât ce qui leur était arrivé en se présentant trop tard chez Laffitte, ils se mirent, pour passer le temps, à faire une barricade. Un perruquier était occupé, dans la maison située en face de celle de M. Martelet, à friser et à poudrer une perruque ; il fut invité par les jeunes gens à se joindre à eux ; mais, soit que les opinions politiques du perruquier s’opposassent à ce qu’il fît des barricades, soit qu’amoureux de son art il trouvât son temps mieux employé à poudrer et à friser des perruques, il refusa. Le hasard voulut que la barricade fût faite et la perruque accommodée juste en même temps. Comme il n’y avait personne pour garder la barricade, on prit, chez le perruquier, une tête à perruque avec son pied ; on la plaça derrière les pavés ; on la coiffa de la perruque fraîchement frisée et poudrée ; on enfonça crânement sur la perruque un chapeau à trois cornes, et l’on confia au mannequin la garde de la barricade, avec défense, sous peine de mort, au perruquier de rien changer aux dispositions stratégiques qui venaient d’être prises. Après quoi, on se dirigea vers la demeure de La Fayette. La Fayette n’était pas chez lui. Les jeunes gens laissèrent leurs noms au concierge, et s’apprêtèrent à reprendre leur odyssée en allant frapper à la porte de Casimir Perier. [Le 29 juillet, place de l’Odéon] Une grave discussion me tira de ma rêverie. On voulait absolument faire Charras général en chef, et Charras ne voulait pas être général en chef. Il désignait Lothon – grand et beau garçon tenant à la fois de l’Hercule et de l’Antinoüs – au suffrage de ses concitoyens. La raison sur laquelle il s’appuyait surtout, c’est que lui était à pied et que Lothon était à cheval ; Lothon, à son avis, avait donc bien plus de droits que lui à être général en chef. En effet, on n’a jamais vu un général en chef à pied. Lothon se défendait comme un diable pour ne pas être investi de cette haute dignité. Il n’allait pas moins être obligé de céder, lorsqu’un monsieur s’approcha de lui, et lui dit tout bas : – Oh ! monsieur, si vous ne tenez pas à être général en chef, laissez-moi l’être à votre place... Je suis un ancien capitaine, et je crois avoir des droits à cette faveur. Jamais ambition ne s’était présentée plus à propos. – Ah ! monsieur, dit à son tour Lothon, quel service vous me rendez ! Puis, s’adressant à la foule : – Vous voulez un général en chef ? demanda-t-il. – Oui, oui ! répéta-t-on de toute part. – Eh bien, je vous présente monsieur... un ancien capitaine couvert de blessures, et qui ne demande pas mieux que d’être général en chef, lui. – Bravo ! crièrent cinq cents voix. – Pardon de vous avoir couvert de blessures, mon cher monsieur, dit Lothon en mettant pied à terre et en présentant son cheval au nouvel élu ; mais j’ai cru que c’était le moyen le plus sûr de vous faire sauter par-dessus les grades intermédiaires. – Oh ! monsieur, dit le capitaine enchanté, il n’y a pas de mal ! Puis, à son tour, s’adressant à la foule : – Eh bien, demanda-t-il, sommes-nous prêts ? – Oui ! oui ! oui ! – Alors, en avant marche !... Battez, tambours ! Les tambours battirent, et l’on descendit par la rue de l’Odéon en chantant La Marseillaise. […] [Sur l’attaque du Louvre] Quatre attaques avaient été dirigées sur le Louvre : la première par le Palais-Royal ; la seconde par la rue des Poulies, par la rue des Prêtres-Saint-Germain-l’Auxerrois et par le quai de l’Ecole ; la troisième par le pont des Arts, et la quatrième par le pont Royal. La première était conduite par Lothon, que nous avons, on s’en souvient, quitté à la hauteur de la rue Guénégaud. Frappé d’une balle à la tête, il était tombé évanoui sur la place du Palais-Royal. » Aussi, sur une décision de l’Hôtel de ville d’aller dans la ville de La Fère enlever le 4e régiment d’artillerie en garnison dans cette ville : « Les élèves de l’Ecole n’étaient pas rares à l’hôtel de ville, et tous étaient si braves, qu’il n’y avait pas de choix à faire entre eux. Le général La Fayette envoya Odilon-Barrot chercher les deux premiers venus.
Odilon-Barrot ramena Charras et Lothon.
Charras avait toujours ses cent cinquante ou deux cents hommes campés dans un coin de l’hôtel de ville, et formant un corps à part.
Les deux jeunes gens furent introduits près du général La Fayette ; celui-ci leur expliqua ce dont il était question, et les invita à aller demander au gouvernement provisoire les pouvoirs qui leur étaient nécessaires.
Charras et Lothon se mirent alors à la recherche de ce fameux gouvernement provisoire que j’avais déjà cherché inutilement, et sans doute firent-ils le même sillage que moi, puisqu’ils arrivèrent à cette même grande salle ornée de cette même grande table couverte de ces mêmes bouteilles de vin et de bière – bouteilles vides bien entendu – et habitée par ce même plumitif qui continuait à écrire avec acharnement... Quoi ? Personne n’en a jamais rien su.
Mais, de gouvernement provisoire, pas plus que sur la main.
Odilon-Barrot se mit lui-même à la recherche : le gouvernement provisoire resta aussi inconnu que le passage du pôle Nord.
On s’adjoignit Mauguin.
Mauguin n’en put découvrir davantage.
Ce qu’il y avait de curieux, c’est que ceux-là mêmes qui étaient le plus au courant de la chose semblaient croire à l’existence fantastique de ce gouvernement provisoire.
Lassés de ces recherches inutiles, les deux élèves, toujours accompagnés d’Odilon-Barrot et de Mauguin, revinrent dans la salle à la grande table, aux bouteilles vides et au plumitif.
On se regarda un instant dans le blanc des yeux.
– Mais, enfin, dit Charras, je ne puis cependant pas aller enlever un régiment sans avoir au moins une lettre pour les officiers.
– Je vais vous l’écrire, dit bravement Mauguin.
– Je vous remercie de tout mon cœur, dit Charras. Mais pour des soldats, vous ne serez jamais, quelque mérite et quelque courage que vous ayez, que M. l’avocat Mauguin... J’aimerais mieux une lettre du général La Fayette.
– Eh bien, reprit Mauguin, je vais rédiger cette lettre, et vous la lui ferez signer.
– Bon !
Mauguin prit la plume du scribe solitaire, qui interrompit un instant ses écritures enragées, se leva et alla explorer, les unes après les autres, les vingt-cinq ou trente bouteilles dont la table était encombrée.
L’exploration fut inutile !
– On eût dit qu’il cherchait le gouvernement provisoire.
Cependant, Mauguin écrivait.
A mesure qu’il écrivait, Charras lisait par-dessus son épaule, et, tout en lisant, il secouait la tête.
– Qu’y a-t-il ? lui demanda Odilon-Barrot.
– Oh ! dit Charras assez bas pour ne pas être entendu de Mauguin, il y a que ce n’est pas comme cela qu’on écrit à des militaires... ta ta ta ta ta !..
Sans doute que Mauguin faisait, en même temps et à part lui, la même observation car, tout à coup, il jeta la plume en s’écriant :
– Le diable m’emporte si je sais que leur dire, moi !
– Eh ! mon Dieu, reprit Odilon-Barrot, laissons ces messieurs écrire leur lettre, et contentons-nous de la signer... Ils s’y entendent mieux que nous.
Et l’on passa la plume à Charras.
En un instant la proclamation fut troussée.
Charras en écrivait la dernière ligne lorsque entra le général Lobau (voir Lobau [Mouton] comte de, Georges) ; sans doute, lui aussi cherchait le gouvernement provisoire.
– Ah ! pardieu ! dit Charras, voilà bien notre affaire ! puisque nous avons un vrai général sous la main, faisons-lui signer notre proclamation.
On s’adresse au général Lobau, on lui explique la situation, on lui lit la lettre ; mais le général Lobau tourne la tête.
– Oh ! dit-il, non ! je ne suis pas assez fou pour signer cela.
Et il sortit.
– Hein ? fit Charras.
– Cela ne m’étonne pas, dit Mauguin. Tout à l’heure, ils ont refusé de mettre leur signature à un ordre d’aller enlever les poudres de Soissons.
C’était mon ordre.
– Alors, il recule ? dit Charras.
– Sans doute.
– Mais, sacrebleu ! en révolution, s’écria Charras, l’homme qui recule trahit !... Je vais le faire fusiller.
Odilon-Barrot et Mauguin bondirent.
– Le faire fusiller ! y pensez-vous ?... Faire fusiller le général Lobau, un des membres du gouvernement provisoire !... Et par qui le ferez-vous fusiller ?
– Oh ! que cela ne vous inquiète pas ! dit Charras.
Et, entraînant Mauguin vers la fenêtre :
– Voyez-vous, dit-il en lui montrant ses cent cinquante hommes, voyez-vous ces gaillards qui sont là-bas autour d’un drapeau tricolore ? Eh bien, ils ont pris avec moi la caserne de Babylone ; ils ne connaissent que moi, ils n’obéissent qu’à moi, et, si le Père éternel trahissait la cause de la liberté – ce qu’il est incapable de faire – et que je leur dise de fusiller le Père éternel, ils le fusilleraient !
Mauguin baissa la tête. Il s’effrayait de ce qu’on eût pu faire avec de pareils hommes.
C’étaient ces hommes, c’est-à-dire les républicains, comme il les appelait, qui avaient donné tant de mal au pauvre Hippolyte Bonnelier.
Une heure après, Charras et Lothon partaient pour La Fère munis d’une lettre signée Mauguin, et d’une proclamation de La Fayette ; cette proclamation ne différait guère de la mienne, laquelle, ainsi qu’on l’a vu, m’avait peu servi, étant restée, pendant tout le temps de mon séjour à Soissons, entre les mains de M. Missa. […] Qu’on me laisse raconter ce qui était advenu de Charras et de Lothon (voir Lothon, André, Charles) ; j’ai quelque plaisir, on le comprendra, à m’arrêter plus longtemps sur ceux de ces hommes dont les noms ne devaient pas s’éteindre avec le feu de la fusillade.
Nous les avons vus s’éloigner de l’hôtel de ville, porteurs d’un ordre de Mauguin et d’une proclamation de La Fayette ; nous avons oublié de dire comment Lothon, que nous avions laissé étendu sur le pavé du Palais-Royal, le 29, se trouvait, le 30, à l’hôtel de ville avec Charras.
Lothon – hélas ! celui-là est mort ! – était un de ces hommes rares dont le cœur est au niveau de la tête, un de ces hommes que la poudre enivre, que le bruit excite, et qui aiment le danger pour le danger lui-même, plus encore peut-être que pour l’honneur qu’il peut rapporter.
Lothon, après être resté une heure à peu près sur le pavé, avait été relevé comme mort ; une balle lui sillonnait l’os du front, et sept autres balles trouaient son chapeau, tombé à côté de lui.
On eût dit que le chapeau était devenu une cible.
Pendant qu’on le transportait pour l’enterrer au Louvre avec les autres, il remua légèrement la tête ; la protestation contre ce qu’on voulait faire de lui, si faible qu’elle fût, était incontestable. Un garde national qui marchait dans le cortège le recueillit, le fit panser, le fit coucher, puis le quitta afin d’aller aux nouvelles, ne se doutant pas qu’un homme qui avait la tête fendue par une balle aurait l’idée de se relever pour retourner au feu, si, par hasard, il y avait encore du feu dans un coin quelconque de Paris.
Ce fut, cependant, la première idée de Lothon.
A peine son étourdissement fut-il un peu dissipé, qu’il se rhabilla, receignit son épée – épée qu’il avait prise au théâtre de l’Odéon, et qui appartenait aux accessoires, ainsi que l’indiquaient sa poignée en croix et son fourreau, dont il avait perdu le bout de cuivre – et, malgré les cris de la femme de son hôte, partit trébuchant comme un homme ivre.
Charras l’avait retrouvé, le soir, en rentrant chez lui. Lothon ne se rappelait qu’à moitié ce qu’il avait fait, et pas du tout où il avait été.
Le lendemain, il s’était trouvé assez bien pour revoir Charras à l’hôtel de ville.
On a vu comment ils furent chargés d’aller enlever le 4e régiment d’artillerie, en garnison à La Fère.
Depuis trois jours, Charras était sans le sou. Au moment où avait éclaté l’insurrection, il était possesseur de quinze francs et d’une lettre de change de cent écus que lui envoyait son père, sur un banquier de Paris ; mais, depuis le 26, toutes les banques étaient fermées, et, à moins que sa lettre de change n’eût été acceptée par Laffitte, il n’eût certes pas trouvé, chez le plus hardi escompteur de Paris, cinquante francs de ses cents écus.
Les quinze francs avaient fait la journée du 26 et celle du 27 ; le 28, on avait mangé où l’on avait pu ; le 29, on avait dîné à la table de l’hôtel de ville, où dînait tout Paris ; enfin, le 30 au matin, Lionel de L’Aubespin (voir Leonel de Laubespin), petit-fils de La Fayette, avait partagé sa bourse avec Charras.
En partant pour La Fère, celui-ci et Lothon se trouvaient à la tête de vingt francs !
On ne prend pas la poste avec cela ; aussi nos deux héros avaient-ils demandé une lettre pour le nouveau directeur des postes, M. Chardel, qui avait été nommé, la veille, par Baude et Arago.
En vertu de cette lettre, M. Chardel leur avait délivré un ordre pour que les maîtres de poste de la route missent des chevaux à leur disposition, et lui-même avait commencé par leur donner les deux meilleurs bidets de son écurie.
Charras et Lothon étaient partis au galop autant que pouvaient le leur permettre les barricades. Ils avaient essuyé trois ou quatre coups de fusil à la barrière, parce qu’on les prenait pour des officiers de la garde royale qui se sauvaient, et étaient arrivés au Bourget chez ce même maître de poste qui, une heure auparavant, venait de me donner des chevaux et un cabriolet.
Le point de départ de la route de Soissons et de celle de La Fère est le même ; seulement, à la hauteur de Gonesse, et à l’endroit nommé la Patte-d’oie, la route se bifurque ; une des branches, celle de droite, conduit à Dammartin, Villers-Cotterêts et Soissons ; l’autre mène à Senlis, Compiègne, Noyon et La Fère.
L’excellent patriote auquel les deux jeunes gens s’adressaient pour lui demander des chevaux de selle s’aperçut facilement qu’ils ne feraient pas – Lothon surtout – la moitié du chemin à franc étrier ; il découvrit un second cabriolet qu’il leur offrit, fit mettre les chevaux, et leur souhaita un bon voyage.
Sans doute, ce souhait, comme celui de bonne chasse, leur porta malheur. Lothon était monté le premier dans le cabriolet, et, pour faire place à Charras, il avait levé son épée. La nuit commençait à tomber : Charras ne voyait point cette épée, dont, comme nous l’avons dit, la pointe sortait du fourreau ; il sentit tout à coup sous l’aisselle le froid glacé du fer, et voulut se rejeter en arrière ; mais Lothon, qui l’avait pris par les épaules, croyant que le pied lui manquait, s’efforçait de l’attirer à lui.
Charras avait beau crier en sentant le fer entrer de plus en plus : “Mais tu me tues, sacrebleu ! tu me tues !” Lothon, n’entendant rien, à cause du bandeau qui lui ceignait la tête et lui fermait en même temps l’oreille, continuait de l’attirer à lui et, par conséquent, de l’enferrer. Heureusement, Charras fit un violent effort, s’arracha des mains de son compagnon, et tomba entre les bras du maître de poste, qui, s’apercevant qu’il se passait dans le cabriolet quelque chose d’extraordinaire, avait secondé les efforts de Charras en le tirant en arrière.
On rentra dans la maison. Charras ôta habit, gilet et chemise. Le fer avait pénétré sous l’aisselle à la profondeur d’un pouce et demi, à peu près ; le sang coulait en abondance. On râpa de l’amadou, on tamponna la plaie avec un mouchoir mouillé, et, grâce à cet appareil maintenu par le bras du blessé, le sang s’arrêta.
Lothon était désespéré, mais son désespoir ne menait à rien. Charras l’invita à l’en tenir quitte.
Au moment où les deux jeunes gens montaient en voiture :
– Avez-vous d’autres armes que vos épées ? leur demanda le maître de poste.
– Ma foi, non ! répondirent-ils.
Alors, le maître de poste alla à une armoire, en tira deux pistolets qu’il chargea et qu’il fourra dans les basques de l’habit de Charras.
J’aurais bien envie de nommer cet excellent homme ; mais qui sait si son patriotisme de 1830 ne lui ferait pas du tort aujourd’hui ?
Les deux blessés s’endormirent, chargeant les postillons de faire mettre les chevaux à la voiture.
En général, les postillons étaient bons patriotes et, quoique, avec ses vingt francs, Charras ne pût leur donner de copieux pourboires, ils s’acquittèrent consciencieusement de la double commission de marcher vite et de relayer promptement.
D’ailleurs, le maître de poste du Bourget avait conseillé aux deux jeunes gens de faire courir un second postillon devant eux ; comme l’ordre de M. Chardel était illimité, il ne leur en coûtait pas davantage.
Tout alla bien jusqu’à la poste de Ribécourt.
A Ribécourt, on réveilla Charras.
– Qu’y a-t-il ? demanda le dormeur en se frottant les yeux.
– Il y a que le maître de poste ne veut pas donner de chevaux, dit le postillon qui courait en avant, et qui avait, sur ce refus, été obligé de s’arrêter.
– Comment ! le maître de poste ne veut pas donner de chevaux ?
– Non ; il dit qu’il ne connaît pas le gouvernement provisoire !
Charras, qui avait si longtemps et si vainement cherché le susdit gouvernement, avait bien envie de dire qu’il ne le connaissait pas non plus ; mais ce n’était pas le moment de plaisanter : le temps manquait.
Il laissa dormir Lothon, qui, ne l’ayant pas entendu lorsqu’il lui criait : “Tu me tues !” n’avait plus le droit de rien entendre, et, sautant à bas du cabriolet, il courut au maître de poste, qui, tout furieux lui-même d’être réveillé à deux heures du matin, se tenait sur le pas de sa porte avec l’intention évidente de faire de l’opposition.
– C’est donc vous qui ne voulez pas me donner de chevaux ? demanda Charras
– Oui, c’est moi.
– Malgré l’ordre du directeur des postes ?
– Est-ce que je connais ça, Chardel ?
– Ah ! vous ne connaissez pas Chardel !
– Non.
Charras tira sa proclamation de sa poche.
– Et connaissez-vous cela ?
– La Fayette ?... Pas davantage !
– Non ?
– Non !
Charras tira ses pistolets de sa poche et, les armant en même temps qu’il les appuyait sur la poitrine du maître de poste
– Ah !... Eh bien, connaissez-vous cela ? lui dit-il.
– Mais, monsieur, s’écria le maître de poste, mais, monsieur, que faites-vous donc ?
– Ce que je fais ? Parbleu ! je vous tue, si vous ne me donnez pas de chevaux !
– Mais, monsieur, que diable ! on ne tue pas les gens comme cela... On s’explique...
– Oui, quand on a le temps, mais je n’ai pas le temps.
Les postillons, placés derrière le maître de poste, grimaçaient dans la pénombre, se frottaient les mains, et faisaient signe à Charras de ne pas lâcher prise.
Sur ce point, ils pouvaient être sans inquiétude.
– Alors, monsieur, si vous le prenez sur ce ton-là, je vais vous donner des chevaux... Mais, faites-y attention, c’est comme contraint et forcé que je vous les donne.
– Qu’est-ce que cela me fait, pourvu que vous me les donniez ?
– Des chevaux pour ces messieurs ! dit le maître de poste en rentrant dans sa chambre et abandonnant le champ de bataille à Charras.
– Et de bons, entendez-vous, postillons ?
– Oh ! soyez tranquille, mon polytechnique, on va vous choisir ça répondit le postillon ; remontez dans votre berlingot, et reprenez votre somme... C’est à Noyon que vous allez ?
– A La Fère.
– C’est tout un.
Charras remonta dans le cabriolet, et sa fatigue était telle, qu’avant que les chevaux fussent attelés, il était rendormi.
Probablement, le postillon tint parole, car, lorsque Charras se réveilla, on avait dépassé Noyon, et le jour commençait à paraître. Ennuyé d’être tout seul à voir lever l’aurore, il poussa Lothon jusqu’à ce que celui-ci se réveillât à son tour.
Le ciel était magnifique ; le matin, comme dit Shakespeare, posait son pied mouillé de rosée sur la cime des collines, et semblait, ainsi qu’un nuage lumineux, descendre dans la plaine ; les feuilles des arbres murmuraient ; les moissons jaunissantes se courbaient élégamment, et, du milieu des épis presque mûrs, l’alouette, fille du jour, s’envolait en battant rapidement des ailes et en faisant retentir l’air de son chant clair et joyeux.
Les paysans ouvraient leurs portes, humaient la brise du matin, et s’apprêtaient à aller, les uns au travail, les autres au marché, ceux-ci à la ville, ceux-là aux champs.
– Diable ! dit Charras, sais-tu que voilà un pays qui n’a pas le moins du monde l’air d’être en révolution ?
– C’est, ma foi, vrai ! dit Lothon.
– Est-ce que tu crois que ces gens-là connaissent Chardel, Mauguin et La Fayette ?
– Je n’en voudrais pas répondre.
– Hum ! fit Charras en s’enfonçant dans une réflexion qui n’était pas précisément couleur de rose.
Lothon profita de ce que Charras réfléchissait pour se rendormir.
On arriva à Chauny.
La tranquillité était aussi grande dans la ville que dans les villages, dans les rues que dans les champs.
De même qu’un plongeur qui s’enfonce sous l’eau sent les différentes couches se refroidir à mesure qu’il pénètre plus avant, de même aussi à mesure qu’on avançait dans la province, on sentait une froideur de plus en plus glaciale succéder à la fièvre de Paris.
Il arrivait à Charras exactement la même chose qui m’était arrivée, à moi : c’est-à-dire qu’il atteignit les portes de La Fère résolu à pousser les choses à bout, mais plein de doute sur la façon dont elles tourneraient.
En approchant de la ville, il réveilla Lothon, qui dormait toujours. Bientôt on allait se trouver en face du 4e régiment d’artillerie ; la situation était assez sérieuse pour qu’on ne l’abordât point les yeux fermés.
La porte était ouverte ; les deux jeunes gens allèrent droit au corps de garde surveillant cette porte.
Lothon, avec son bandeau noir sur l’œil, son chapeau, que sa blessure le forçait de placer sur l’oreille, paraissait dix ans de plus qu’il n’avait ; en outre, son épée du temps de François Ier le vieillissait encore de trois siècles.
Charras, de son côté, renvoyé de l’Ecole polytechnique depuis quatre mois, avait, depuis quatre mois, laissé pousser ses moustaches, qui n’étaient point tolérées à l’Ecole ; Charras, avec son habit d’emprunt trop long et trop large, avec son épée de gendarme soutenue par un baudrier au lieu d’un ceinturon, avec son pantalon, tout couvert du sang d’un Suisse qui, déjà fort endommagé, s’était, pour ne pas être achevé entièrement, jeté dans ses bras, Charras ressemblait beaucoup plus à un bandit qu’à un honnête homme.
Mais, à coup sûr, ni l’un ni l’autre, pour des yeux exercés, ne ressemblait à un élève de l’Ecole polytechnique.
Cependant tout alla bien tant qu’on resta dans la voiture. On avait abaissé la capote du cabriolet, et les soldats du poste pouvaient voir la cocarde tricolore de Lothon et le flot de rubans aux trois couleurs qui, sur le chapeau de Charras, avait remplacé la manche de son Suisse, ornement très bien porté à Paris, mais trop excentrique pour la province.
Les couleurs magiques produisirent leur effet : la sentinelle présenta les armes, et le maréchal des logis venu à l’ordre appela Lothon mon officier.
– Eh bien, dit Charras à Lothon, il me semble que, jusqu’à présent, cela ne va pas mal ?
– Oui, dit Lothon ; mais c’est avec le colonel qu’il faudra voir...
– Eh ! sacrebleu ! on verra, dit Charras.
– Tu vas tâcher d’être éloquent, j’espère ?
– Sois tranquille... En avant Marengo, Austerlitz, Iéna, la Grande Armée, le diable et ses cornes ! Il faudra bien que je l’attendrisse, ou il aura le cœur cuirassé d’un triple acier.., comme dit Horace.
– Et s’il a le cœur cuirassé d’un triple acier ?...
– Alors... Ah çà ! mais sais-tu bien que tu m’embêtes, avec tous tes si !
– N’importe ! réponds encore à celui-là : S’il ne s’attendrit pas ?
– Eh bien, est-ce qu’il ne nous reste pas le crucifix à ressorts du maître de poste du Bourget ?... On en jouera ! on dirait, ma parole d’honneur, que tu n’en sais pas l’air, toi ?
– Si fait !
– En ce cas, pourquoi avouasses-tu ?
– Je voulais savoir si tu étais bien décidé.
– Tiens, cette farce !
Ce dialogue, comme on le comprend bien, se passait en aparté, tandis que le maréchal des logis, qui devait conduire les jeunes gens chez le colonel, était allé faire sa toilette militaire.
Il revint et monta dans le cabriolet, qui repartit au grand trot des chevaux, pour ne s’arrêter qu’en face de la maison habitée par le colonel.
A la porte, Charras, en homme de conscience, passa un des pistolets à Lothon.
– Bon ! dit Lothon, merci... Donne-moi l’autre à présent.
– Pour quoi faire ?
– Pour voir s’ils sont en bon état, s’ils n’ont pas perdu leur amorce... Enfin, donne-le-moi.
– Le voici.
– Descends maintenant... Tu vois bien que le maréchal des logis t’attend ?
Charras sauta à bas du cabriolet. On monta au premier.
A la porte, Charras se retourna vers Lothon.
– Et le pistolet ?
Lothon avait fourré le pistolet dans sa poche.
– Il est bien où il est, dit-il ; va toujours.
– Comment, il est bien où il est !
– Oui, va donc !
Et il poussa Charras dans l’antichambre.
Lothon, par hasard, en ce moment-là, plus prudent que son camarade, venait de le désarmer.
Le lieu était mal choisi pour une querelle, et surtout pour une querelle de ce genre.
Les deux jeunes gens continuèrent leur chemin en dialoguant des yeux, mais muets, du reste, et, cinq secondes après, ils se trouvèrent dans le salon du colonel.
Le colonel Husson était un homme de quarante ans, à la figure vigoureusement accentuée, à la physionomie ferme et fière, un vrai type de soldat.
Il causait avec un des chefs d’escadron du régiment.
Il reçut nos deux messagers d’un ton poli mais réservé.
– Qu’y a-t-il pour votre service, messieurs ? demanda-t-il après les premiers compliments échangés.
Charras, en quelques mots, raconta l’histoire des trois jours, la prise du Louvre, la fuite du roi, la nomination du gouvernement provisoire toute la révolution enfin.
Les deux officiers écoutaient le récit d’autant plus froidement qu’il avançait vers sa fin.
Charras crut que c’était le moment de tirer les deux papiers de sa poche.
Il les présenta tous deux au colonel.
L’un était sous enveloppe et cacheté : c’était la lettre de Mauguin ; l’autre tout simplement plié en quatre : c’était la proclamation de La Fayette.
Le hasard fit que le colonel commença par briser le cachet et rompre l’enveloppe : il tomba sur la lettre de Mauguin.
Il en lut les premières lignes, puis passa à la signature.
– Magin... Magnin... Qu’est-ce que c’est que cela ? dit-il.
– Mauguin, reprit Charras ; M. Mauguin... membre du gouvernement provisoire, quoi !
– Mauguin ? répéta le colonel en regardant le chef d’escadron.
– Oui, un avocat, répondit celui-ci.
– Un avocat ! dit le colonel avec un accent qui fit frissonner Charras.
– Ah ! dit tout bas celui-ci à Lothon, je crois que nous sommes flambés !
– Et moi, j’en suis sûr ! dit Lothon.
– Le pistolet, alors !... le pistolet !
– Attends donc... il sera toujours temps.
En effet, le colonel lisait la seconde dépêche. Le nom du général La Fayette parut corriger un peu la mauvaise impression produite par le nom de Mauguin.
Si l’on eût eu une troisième lettre signée d’un second général, on était sauvé.
Malheureusement, la troisième lettre manquait.
– Eh bien, messieurs ? demanda le colonel après avoir lu la seconde lettre.
– Eh bien, colonel, répondit nettement Charras, le gouvernement provisoire a cru nous envoyer à des patriotes ; il paraît qu’il s’est trompé, voilà tout.
– Et vous savez, messieurs, à quoi cette erreur vous expose ?
– Parbleu ! dit Charras, à être fusillés.
– Je suis obligé de vous quitter, messieurs ; vous allez me donner votre parole que vous ne chercherez pas à quitter cette chambre.
– Notre parole ?... Allons donc !... Faites-nous fusiller, si vous voulez ; vous prendrez la responsabilité de l’exécution devant le gouvernement provisoire ; mais nous ne donnons pas notre parole.
– Tout au moins, vous rendrez vos épées ?
– Non, non, non
Le colonel se mordit les lèvres, dit quelques mots tout bas au chef d’escadron, et s’apprêta à sortir.
Charras fit un mouvement en arrière, de manière à toucher Lothon ; puis, tout bas :
– Le pistolet ! donne donc le pistolet, sacrebleu ! dit-il ; tu vois bien que ce b.... -là va nous faire fusiller !
– Bah ! répondit Lothon, à la guerre comme à la guerre !
– Tu en parles bien à ton aise, toi, animal ; tu es déjà à moitié mort, et on ne fera que t’achever... Mais, moi, à part le trou que tu m’as fait, comme un imbécile que tu es, je me porte bien, et je ne veux pas me laisser égorger comme un poulet !
– Eh ! tiens-toi donc tranquille !... On ne fusille pas les gens ainsi sans dire gare, que diable !
Pendant ce temps, le colonel sortait, et les deux messagers restaient avec le chef d’escadron.
Le chef d’escadron paraissait meilleur prince que le colonel ; il était évidemment resté, par ordre de son chef, pour faire causer les deux jeunes gens, et savoir si tout ce qu’ils avaient dit était bien vrai.
Comme tout était vrai, il n’y avait pas de danger qu’ils se coupassent.
D’ailleurs, Lothon avait laissé tout le poids de la conversation à Charras ; couché sur une espèce de canapé, au bout de cinq minutes, il s’était endormi.
Au milieu de l’entretien de Charras et du chef d’escadron, un officier entra.
– Camarade, dit-il en s’adressant à Charras, je viens de la part du colonel, à qui vous n’avez pas voulu donner votre parole... Ma consigne est de ne point vous perdre de vue ; mais, comme je ne suis pas un gendarme, ma foi !...
Il détacha son sabre, et, le jetant sur un fauteuil :
– Vous ferez ce que vous voudrez !
– Monsieur, dit Charras, notre intention n’est pas le moins du monde de quitter La Fère, et la preuve, tenez...
Il montra à l’officier Lothon, qui dormait à poings fermés.
Au bout d’une heure, le colonel rentra. Il paraissait fort agité, surtout fort irrésolu.
Tout à coup, s’arrêtant devant Charras :
– Je parie que vous avez faim ? dit-il.
Charras haussa les épaules.
– Quelle singulière question me faites-vous là !
– Ah ! dit le colonel, c’est qu’il ne faut laisser personne mourir de faim, pas même ses prisonniers.
– Oui, mieux vaut les engraisser pour les fusiller après, n’est-ce pas ? dit Charras.
– Qui parle de vous fusiller ?... Voyons, cria le colonel en ouvrant la porte, le déjeuner...
On apporta, comme au théâtre, une table toute servie. Le colonel dérogeait à ses habitudes, et déjeunait dans son salon, au lieu de déjeuner dans la salle à manger ; ou plutôt il ne déjeunait pas, il faisait déjeuner, car lui ne se mit point à table.
Charras réveilla Lothon.
Lothon était de fort mauvaise humeur d’être réveillé, d’autant plus qu’il ignorait pourquoi on le réveillait.
Lorsqu’il sut que c’était pour déjeuner, il s’adoucit.
On venait d’achever les côtelettes, quand la porte s’ouvrit vivement, et qu’un homme d’une cinquantaine d’années parut ; il était vêtu d’un uniforme.
– Pardon, colonel, dit-il, mais je suis le lieutenant-colonel du génie Duriveau, commandant en second à l’Ecole polytechnique sous l’Empire... On me dit que vous retenez prisonniers deux de mes anciens enfants, et je viens voir cela.
Puis, s’adressant à Charras et à Lothon :
– Bonjour, messieurs, dit-il, soyez les bienvenus.
– Les bienvenus ? répéta le colonel.
– Oui, oui, c’est moi qui leur dis cela... Et, à vous, colonel, je vous dis que vous n’avez pas le droit de retenir ces messieurs ; ils viennent, m’a-t-on dit, envoyés par le gouvernement provisoire... Ce sont des parlementaires, et le droit des gens s’oppose à ce qu’on arrête les parlementaires.
Et, en disant cela, il secoua la main de Charras de telle façon, que celui-ci jeta un cri : sa blessure venait de se rouvrir.
– Qu’est-ce ? demanda le lieutenant-colonel Duriveau.
– Ce n’est rien, ce n’est rien, dit Charras ; c’est que j’ai un trou sous le bras.
– Oui, et il paraît que votre ami a un trou à la tête... Il faudrait d’abord faire panser tout cela, colonel.
– J’y ai songé, monsieur, répondit le colonel, et je ne sais pas comment le chirurgien-major n’est pas encore ici.
En ce moment, le chirurgien-major entra.
– Tenez, monsieur, dit le colonel, voici les jeunes gens dont je vous ai parlé... Voyez s’ils ont besoin de votre secours.
Charras voulait refuser ; mais le lieutenant-colonel Duriveau lui fit signe de se laisser faire, et il emmena dans la chambre voisine le colonel et le chef d’escadron.
Le chirurgien-major pansa d’abord la tête de Lothon ; la balle avait glissé sur l’os, qu’elle avait contourné et laissé à nu. Il fallait être endiablé pour ne pas être dans son lit après avoir reçu un coup pareil.
Le chirurgien-major voulut saigner le blessé ; mais celui-ci s’y opposa formellement.
– Je puis, d’un moment à l’autre, avoir besoin de mes deux bras, dit-il ; laissons-les donc intacts... La tête est déjà bien assez malade !
Puis vint le tour de Charras.
– Peste ! monsieur, lui dit le chirurgien-major, vous avez de la chance ; une ligne ou deux plus à gauche, vous aviez l’artère coupée.
– Et quand on pense, dit Charras en montrant Lothon, que c’est cette brute qui a manqué faire ce beau coup-là avec son épée à la François Ier !
– Allons, dit Lothon, voilà que tu vas recommencer à crier pour ta chienne d’artère, qui n’est pas même coupée... Je ne te savais pas si douillet que cela !
Charras se mit à rire.
Le lieutenant-colonel Duriveau entra.
– Tout va bien, dit-il à demi-voix à Charras. Du reste, je ne vous quitte pas d’une minute, que vous ne soyez hors de la ville.
Il venait d’y avoir réunion d’officiers, et les officiers avaient décidé qu’avec ou sans la participation du colonel, ils feraient adhésion au gouvernement provisoire.
Au bout d’une demi-heure, le colonel revint.
– Messieurs, dit-il, vous allez me donner votre parole d’honneur de quitter La Fère à l’instant même, et vous serez libres.
– Moi, dit Charras, je ne vous donne rien du tout.
– Comment, vous ne me donnez rien du tout ?
– Non.
– Vous vous engagez bien au moins à ne pas me faire d’émeute dans mon régiment ?
– Pas davantage... Vous êtes encore bon, vous ! nous venons au nom du gouvernement constitué ; c’est nous qui sommes le pouvoir, et vous qui êtes la rébellion. C’est nous qui pourrions vous faire un mauvais parti pour nous avoir arrêtés, et vous nous demandez encore notre parole d’honneur de quitter La Fère, de ne pas essayer de soulever votre régiment, de ne pas... Allons donc ! faites-nous fusiller, ou lâchez-nous !
– Eh bien, dit le colonel, allez vous faire f....
Et il leur tendit la main en riant.
Les deux jeunes gens lui serrèrent la main, et ils sortirent, accompagnés du lieutenant-colonel Duriveau, qui, selon sa promesse, ne les quittait pas plus que leur ombre.
La ville était dans une agitation facile à comprendre.
L’officier qu’on leur avait donné pour gardien était descendu avec eux, et, après leur avoir serré la main à la porte, était parti à toutes jambes pour rejoindre ses camarades.
Le cabriolet était retourné à la poste.
On se rendit à la poste.
A tout moment, sur leur route, les jeunes gens recevaient des marques manifestes de sympathie.
Arrivés à la poste, ils furent rejoints par le chef d’escadron.
– Messieurs, leur dit-il, le colonel vous prie en grâce de partir ; il vous donne sa parole d’honneur que lui et son régiment adhèrent au gouvernement provisoire... Mais laissez-lui au moins le mérite de l’adhésion.
– Oh ! s’il en est ainsi, dirent ensemble Charras et Lothon, en route !
– Un instant, dit le lieutenant-colonel Duriveau, où en sommes-nous comme argent ?
Charras retourna ses poches. Il ne lui restait pas tout à fait cinq francs, des vingt francs de L’Aubespin.
– Combien voulez-vous ? dit le lieutenant-colonel en tirant de ses goussets plusieurs rouleaux de pièces de cinq francs.
– Cent francs, dit Charras.
– Ce sera-t-il assez ?
– Parbleu ! nous sommes bien venus avec vingt.
– Allons, va pour cent francs.
Et il passa un rouleau à Charras, qui le cassa comme il eût fait d’un bâton de chocolat, et en donna la moitié, ou à peu près, à Lothon.
– Maintenant, le cabriolet et les chevaux ! crièrent les deux jeunes gens.
– Oh ! quant à la poste d’ici à Chauny, cela me regarde, et c’est moi qui vous conduis, dit en retroussant ses manches un vigoureux boucher à la figure joviale, et qui stationnait devant la poste avec sa petite charrette suspendue sur les brancards, et dont cinq ou six bottes de paille formaient les banquettes ; – et je dis, ajouta-t-il, que vous n’aurez jamais été si lestement conduits !
– Eh bien, soit, camarade ! dirent Charras et Lothon en prenant place près de lui. – Hé ! vous, postillon, suivez-nous avec le cabriolet ! crièrent-ils. – Adieu, colonel !
– Adieu, mes enfants !
– En route ! cria le boucher en faisant claquer son fouet, et Vive la Charte ! Vive La Fayette ! Vive le gouvernement provisoire !... A bas Charles X, le dauphin, Polignac et tout le tremblement !...
Houp !...
Et, en effet, ainsi que l’avait promis le boucher, la charrette partit rapide comme une trombe.
A Chauny, on se sépara du boucher, et on remonta en cabriolet.
Le lendemain, à dix heures du matin, c’est-à-dire une heure après moi, Charras et Lothon arrivaient à l’hôtel de ville, juste au moment où le général La Fayette, toujours galant, baisait la main de mademoiselle Mante, qui, accompagnée de M. Samson et d’un troisième sociétaire, venait mettre la Comédie-Française sous la protection de la Nation.
Cette députation fut cause que les deux jeunes gens attendirent une demi-heure, et qu’en attendant, ils apprirent ce qui s’était passé depuis leur départ : c’est-à-dire que le duc d’Orléans était lieutenant général, et que Louis Philippe allait être roi.
– Ah ! c’est comme cela, s’écria Lothon à Charras ; eh bien, tu vas voir ce que je vais lui dire, au père La Fayette !
Ce fut au tour de Charras d’essayer de calmer Lothon.
Mais Lothon ne voulait pas se calmer : sa blessure, la chaleur l’exaltation, le peu de vin que l’on avait bu, le refus de se laisser saigner tout cela lui avait donné le transport.
Une fièvre cérébrale se déclarait.
Il entra dans la chambre où était La Fayette, bousculant tous ceux qui voulaient s’opposer à son passage. Je l’ai dit, La Fayette était soigneusement gardé.
Charras suivit Lothon.
Alors, croisant ses bras sur sa poitrine, son chapeau troué de sept balles jeté à terre, le front bandé par sa cravate noire, les yeux étincelant de fièvre, les joues pourpres de colère, le jeune homme demanda compte au vieillard, en termes qu’il faudrait avoir sténographiés pour pouvoir les reproduire, de cette liberté achetée au prix de tant de sang, que le peuple lui avait confiée, et qu’il venait de se laisser arracher par la ruse et l’ambition des courtisans.
C’était si beau, si grand, si éloquent, si formidable, si inouï de poésie, de folie même, que personne n’osait l’interrompre.
– Général, disait tout bas Charras à La Fayette, pardonnez-lui... Vous le voyez, il a le transport au cerveau.
– Oui, oui, disait La Fayette.
Puis, à Lothon :
– Mon ami... mon jeune ami !... allons, allons... calmez-vous !
Alors, se retournant :
– N’y a-t-il pas ici un médecin pour saigner ce jeune homme ? demanda-t-il.
Lothon entendit la proposition.
– Me saigner ? s’écria-t-il. Oh ! non, non ! Puisque la liberté est perdue à nouveau, ce n’est pas sous la lancette d’un médecin que mon sang doit couler... c’est sous les baïonnettes de la garde royale, c’est sous les balles des Suisses... Laissez-moi mon sang, général : tant que les Bourbons sont en France, branche aînée ou branche cadette, j’en ai besoin !... Viens, Charras, viens !
Et il s’élança hors de la salle, laissant La Fayette tout pensif et tout troublé.
Peut-être cette voix qui venait de retentir à l’oreille du général répondait-elle directement à la voix de sa conscience ; peut-être s’était-il déjà fait à lui-même les reproches que Lothon venait de lui faire ?
– Qu’on me laisse seul, dit-il.
Et, avant qu’on eût fermé la porte, on le vit appuyer dans ses deux mains cette belle et noble tête sur laquelle la République, par la voix de ses enfants, venait d’appeler l’anathème de la postérité. » Dumas cite aussi le nom de Lothon parmi ceux des combattants qui ont le plus contribué à la victoire de Juillet : « Ceux qui ont fait la révolution de 1830, ce sont ceux que j’ai vus à l’œuvre, et qui m’y ont vu ; ceux qui entraient au Louvre et aux Tuileries par les grilles rompues et les fenêtres brisées ; c’est, hélas ! – qu’on nous pardonne cette funèbre exclamation, la plupart d’entre eux sont morts, prisonniers, exilés aujourd’hui ! – c’est Godefroy Cavaignac, c’est Baude, c’est Degousée, c’est Higonnet, c’est Grouvelle, c’est Coste, Guinard, Charras, Etienne Arago, Lothon, Millotte, d’Hostel, Chalas, Gauja, Baduel, Bixio, Goudchaux, Bastide, les trois frères Lebon – Olympiade, Charles et Napoléon, le premier tué, les deux autres blessés à l’attaque du Louvre –, Joubert, Charles Teste, Taschereau, Béranger... Je demande pardon à ceux que je ne nomme pas et que j’oublie ; je demande pardon aussi à quelques-uns de ceux que je nomme, et qui aimeraient peut-être autant ne pas être nommés. Ceux qui ont fait la révolution de 1830 c’est cette jeunesse ardente du prolétariat héroïque qui allume l’incendie, il est vrai, mais qui l’éteint avec son sang ; ce sont ces hommes du peuple qu’on écarte quand l’œuvre est achevée, et qui, mourant de faim, après avoir monté la garde à la porte du Trésor, se haussent sur leurs pieds nus pour voir, de la rue, les convives parasites du pouvoir, admis, à leur détriment, à la curée des charges, au festin des places, au partage des honneurs. » Lothon faisait partie lui-même de la sous-commission chargée d’examiner les droits à une récompense honorifique des anciens élèves de l’Ecole, passés depuis sous-lieutenants d’artillerie et de génie de l’Ecole d’application de Metz ; cette sous-commission était composée, outre lui-même, de Charras (voir Charras, Jean-Baptiste, Adolphe), Leymarie (voir Leymarie, Jean, Léonard, Repaire), Liedot (voir Liedot, Antoine, Louis), Lebœuf (voir Lebœuf, Edmond), Forgeot (voir Forgeot, Julien, Etienne), Gouguet (voir Gouguet, Jean, Charles), Guillot (voir Guillot, Léon), Mitrécé (voir Mitrèce, Isidore, Pierre, Charles). Il fut décoré de la Croix de Juillet auprès de la mairie du (ancien) XIIe arrondissement. Il signa un certificat pour attester du courage montré par Camille Clermont pendant les trois journées et durant l’expédition de Rambouillet. Il signa le certificat suivant en faveur de Pesquy, Marc, Antoine, Joseph : « Je certifie que M. Pesquy a traversé la cour des Fontaines à travers la fusillade pour aller me chercher des secours quand j’ai été blessé à l’attaque du Palais-Royal. » Il signa le certificat suivant en faveur de Chaudier, Louis, Rousseau, François et Yves, Georges : « Je certifie que les nommés Chaudier, Louis (voir ce nom), Rousseau, François (voir ce nom) et Yves, Georges (voir ce nom) étaient avec moi à l’attaque du Palais-Royal et qu’ils sont dignes de la gratification. » Il signa le certificat suivant en faveur de Mouton-Dufraisse, Claude, Zacharie : « Je certifie que le pétitionnaire se trouvait avec moi à la prise des maisons adjacentes à la place du Palais-Royal, et qu’il m’a aidé à sauver plusieurs malheureux soldats que la fureur du peuple voulait sacrifier. » Il signa un certificat en faveur de Guittard, Nicolas, Gilles, attestant que ce dernier « s’est trouvé à l’attaque du Louvre et du Palais-Royal et qu’il a vaillamment combattu ». Il signa le certificat en faveur de Magniadas, Antoine : « Je certifie avoir vu le dénommé ci-dessus au fort de la fusillade sur plusieurs points, particulièrement au Louvre et sur la place du Palais-Royal, où il n’a pas ménagé sa personne. » Il signa en faveur de Baudry, Auguste, Pierre le certificat suivant : « Je certifie avoir à l’Hôtel de ville M. Baudry, où il a montré beaucoup de zèle et d’activité. » Il signa, sans doute en août 1830, le certificat suivant en faveur de Molinary, François, Joseph : « Je certifie que le nommé Molinary, François, Joseph, ancien sous-officier, se trouvait avec moi à l’attaque du Louvre, des Tuileries et du Palais-Royal et que partout il a bien fait son devoir. » Il était sous-lieutenant d’artillerie et de génie de l’Ecole d’application de Metz en 1831. En 1847, il était capitaine directeur de l’Ecole de tir de Saint-Omer. Il demeurait à l’Ecole de Metz en 1831. Il mourut en 1847. Histoire de la révolution de Paris depuis le 26 juillet jusqu’au 31 août 1830, Paris, chez Philippe libraire, rue Dauphine, 20, 1830, p. 212 ; Rapport de M. Sensier, ancien notaire, commissaire du IIe arrondissement chargé de constater le nombre des victimes et les faits mémorables des glorieuses journées des 27, 28 et 29 juillet 1830, Paris, imprimerie de Ambr. Firmin Didot, 24, rue Jacob, 1830, p. 39 : Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe, Le Livre de poche, Paris, 1973, tome 3, p. 177 ; Ordonnance du roi contenant publication des noms des citoyens qui ont obtenu la Croix de Juillet, Bulletin des lois, 2e partie, ordonnances, n° 104 bis ; Etat nominatif des citoyens auxquels sera décernée la Croix de Juillet, instituée par la loi du 13 décembre 1830, sur les récompenses nationales, Le Moniteur universel, 2 mai 1831 ; Archives de Paris VD6 173 n° 1 in dossier Mouton-Dufraisse, Claude, Zacharie ; Archives de Paris VD6 277 in dossier Chaudier, Louis ; Archives de Paris VD6 278 in dossier Pesquy, Marc, Antoine, Joseph ; Archives de Paris VK3 17, Témoignages, rapports, notes sur les élèves de l’Ecole polytechnique ; Archives de Paris VK3 45 in dossier Guittard, Nicolas, Gilles ; Archives de Paris VK3 48 in dossier Magniadas, Antoine ; Archives nationales F/1dIII/39 Commission des récompenses nationales, noms des citoyens qui ont mérité la décoration spéciale, (ancien) XIIe arrondissement ; Archives de la préfecture de police AA 371 in dossier Baudry, Auguste, Pierre ; Archives de la préfecture de police AA 396 in dossier Lalouël, Michel, Denis ; Archives de la préfecture de police AA 403 in dossier Molinary, François, Joseph ; Le Censeur, journal de Lyon, 21 juin 1847, p. 3 ; Journal militaire officiel, Bulletin des nominations et promotions, année 1847, premier semestre, Paris, chez Anselin et Dumaine, 1847, p. 160.