Pechiné, François, Joseph
Biographie
Né le 23 décembre 1798 à Gray (Haute-Saône). Ouvrier mécanicien, chef d’atelier dans la fabrique de fers creux de Gaudillot-Marquiset. Il fit parvenir, dès le 16 septembre 1830, à la Commission des récompenses nationales la relation de la participation qu’il avait prise aux combats des trois journées. Son récit le plus détaillé était intitulé Exposé sommaire sur les événements de juillet et principalement ceux auxquels j’ai pris part d’une manière active, moi soussigné Pechiné, mécanicien, rue du Faubourg-Poissonnière n° 95, chef d’atelier de la fabrique des fers creux et ainsi rédigé : « A Messieurs les membres composant la Commission des récompenses nationales.
»Messieurs,
»Les graves circonstances qui ont excité l’indignation générale et, par suite, la noble émulation de la plupart des citoyens pendant les glorieuses journées de juillet 1830, beaucoup ont payé de leur vie ce sublime dévouement, beaucoup ont été plus ou moins blessés, enfin la plus grande partie est sortie saine et sauve de cette lutte de la tyrannie contre les libertés publiques (sic).
»Ce grand acte et ses heureuses suites sont d’autant plus dignes de la reconnaissance nationale que le résultat pouvait en être douteux car, sans la persévérance et l’unanimité de sentiments des défenseurs de la liberté, si admirablement reconquise en trois jours, c’en était fait de la France. Elle n’eût été peuplée encore et pour longtemps que d’esclaves ; et ceux d’entre les citoyens qui auraient été convaincus et même seulement soupçonnés d’avoir pris les armes contre le pouvoir actuellement déchu auraient été traités plus inhumainement encore que naguère nos vieux soldats. Dieu sait quelles persécutions leur étaient réservées. Le pouvoir le plus paternel est venu mettre le sceau à cette victoire immense, qui a retenti jusqu’aux extrémités de l’Europe. Des souscriptions de tous les points de la France sont venues au secours des glorieuses victimes de Juillet. Des secours prompts furent sagement distribués. L’avenir des familles privées de leur soutien fut assuré. Le sort des blessés resté incapables de continuer leur état fut également fixé. Des soulagements de tout genre furent généralement donnés à tous ceux qui avaient des droits. La dette de la patrie a été en partie acquittée. Il restait encore une lacune à remplir. Ceux des citoyens qui ont affronté la mort, couru les mêmes dangers et qui pourtant n’ont pas même été blessés : ceux-là ont aussi des droits à la reconnaissance nationale. La plupart sont artisans, peu aisés, les autres, en plus petit nombre, leur position ou leur fortune les met à l’abri de la nécessité, ils doivent participer sinon aux récompenses pécuniaires du moins à des récompenses honorifiques et distinctives. La Commission s’est déjà occupée de cet objet important et nous pourrons transmettre à nos enfants le souvenir de notre gloire passée par les marques d’honneur dont la patrie nous aura reconnus dignes.
»Abordant la question qui est principalement de relater d’une manière sommaire des événements auxquels j’ai pris une part active, j’ai l’honneur de déclarer à la commission que, le 27 juillet 1830, j’ai concouru à commencer la glorieuse révolution, que l’univers admire, que les cris A bas la tyrannie ! et Vive la liberté ! ont souvent été par moi communiqués aux nombreuses réunions de citoyens qui se disposaient à mettre en action ce droit que donne l’oppression et que la liberté justifie.
»Le 28 au matin, j’ai pris les armes, à moi appartenant, et, pourvu d’un kilogramme de poudre et de plus de cinquante balles de calibre, ma carabine de tir expédia souvent la mort dans les rangs ennemis, dirigée par une main habituée à atteindre un but deux fois plus éloigné que la distance à laquelle se trouvaient presque toujours les gardes royales.
»J’ai resté longtemps aux environs de la porte Saint-Denis et Saint-Martin. Le 28 au matin, un poste de gendarmes venait d’être désarmé. Il était composé de vingt-cinq hommes. Le peuple les reconduisait sous sa protection, en les invitant à ne plus reparaître. Ils arrivèrent à la caserne Saint-Martin depuis la rue Saint-Denis par la rue du Ponceau. Un fort détachement était rassemblé en armes dans la cour. Après qu’on leur eut rendu leurs camarades, ils sortirent et sommèrent le peuple de se retirer, marchèrent de front sur la porte Saint-Martin et firent une décharge. Un homme avec lequel je m’entretenais fut frappé d’une balle, qui lui cassa l’épaule droite. Je fis feu sur les gendarmes. Je désarmai un officier en lui prenant son épée et je m’en affublai. Les groupes s’augmentaient. Les hommes armés se multipliaient. Les marchands d’armes, obligés de donner toutes celles qu’ils possédaient. Les boulevards furent occupés par la ligne et le 3e de la garde. La porte Saint-Denis était surmontée d’hommes qui y avaient apporté deux voitures de meulière. Ils furent cernés, pris ou tués. Les boulevards, excepté celui Montmartre, étaient inabordables. Il était dangereux de passer du faubourg à la rue Poissonnière. J’y passai cependant. Un officier de lanciers fut tué près de la rue Bonne-Nouvelle sur le boulevard. La garde royale avait une ambulance sur la chaussée. Je me dirigeai par la rue Poissonnière, rue du Caire, des Filles-Dieu et Bourbon-Villeneuve. De ces différents points, je tirai sur les ennemis occupant le carré Saint-Denis et la porte. On entendait la canonnade de l’hôtel de ville et des quais. Je parvins à joindre la place du Châtelet et je tirai encore sur les cuirassiers et les Suisses, qui rétrogradaient du côté du Louvre. La nuit vint. Je la passai à l’Hôtel de ville. La place était couverte de cadavres. Le général Lafayette était établi à l’Hôtel de ville depuis quelque temps. Le matin à 9 heures (29 juillet), j’allais à l’archevêché. On dévastait tout. Les meubles furent jetés à la rivière. La grille du Palais de justice était découronnée. J’arrivai au Pont-Neuf. Les Suisses s’étaient retranchés dans les gazons du Louvre. Je tirai sur eux pendant une heure. Ensuite je me plaçai à la barricade de la rue des Poulies et, garantis par la pompe, nous obligeâmes les Suisses à rentrer dans le Louvre. Ils firent feu sur nous par les fenêtres. On leur répondait sur tous les points de la colonnade. Un homme passait, tenant un cheval par la bride, devant le pont des Arts, en face de la porte du Louvre. Cet homme fut grièvement blessé de plusieurs coups de feu, son cheval fut tué. Il se débattit longtemps, il faisait des efforts inouïs, nous nous approchâmes de lui et parvînmes à le ramener. Je me dirigeai ensuite par la place des Trois-Mairies à l’église Saint-Germain. Je tirai quelques coups de fusil sur les Suisses qui paraissaient aux colonnes. Je montai par une petite porte à droite en entrant dans l’église et j’arrivais dans la façade, où une ouverture était cassée et de là je tirai encore. Quelque temps après, le peuple se précipita sur la porte d’entrée du Louvre. Je descendis précipitamment et je pénétrai dans la cour par la petite grille de gauche. On avait tenté en vain d’ouvrir la porte du milieu. La cour du Louvre fut bientôt remplie. On entrait par la rue du Coq et le pont des Arts. Des Suisses qui venaient d’être tués à cette porte furent jetés à la rivière. Trois autres, tués la veille et étendus dans la cour, étaient déjà en putréfaction, tant la chaleur était excessive. La porte de l’Horloge s’ouvrit. Des canons nous attendaient au Carrousel. Deux coups furent tirés. Il y eut plusieurs tués et beaucoup de blessés. On s’empara de ces canons et on se disposa à pénétrer dans les Tuileries. Toute la troupe avait rétrogradé. De tous les côtés de la place, le peuple débouchait. On brisa la grille ouvrant (sic). On escalada celle des trottoirs. Les Suisses et gardes royaux tiraient depuis les fenêtres. Le feu cessa. On pénétra dans le château par toutes les issues. Un élève de l’Ecole polytechnique, tué, venait d’être transporté dans les salons. On brisa les meubles, les glaces, on jeta les fauteuils par les fenêtres. Le feu continuait toujours rue de Rohan. J’y allais, je m’embusquai dans une des petites rues qui aboutissent au passage Beaujolais et je tirai quelques coups de fusil a découvert. Un homme fut tué à côté de moi. En même temps, je fus atteint d’une balle au mollet droit. J’étais légèrement blessé. Je retirai la balle qui était restée. On me procura de l’eau-de-vie et, avec mon mouchoir, j’achevai de me panser. Je souffrais peu. Je me disposais à retourner chez moi. En passant devant le musée, je vis une affiche écrite à la main, par laquelle on invitait des citoyens et surtout des artistes à former un poste pour la conservation du musée. Je m’y installai. Je fis plusieurs factions, tant au-dehors qu’au-dedans et me retirai, accablé de fatigue, ma jambe étant considérablement enflée, il était 9 heures du soir. Voilà, sommairement, ce que j’ai fait, vu et comme il m’a paru important de soumettre cet exposé à la commission, le tout étant conforme à la vérité. » Il joignait plusieurs certificats. Le premier était ainsi rédigé : « Je certifie et affirme à tous ceux à qui il appartiendra que le sieur J.-F. Pechiné, demeurant Faubourg-Poissonnière n° 95, a combattu en ma présence au Palais-Royal et aux environs pendant la journée du 29 juillet 1830 et qu’en outre il m’a été démontré que les jours précédents il avait également pris part aux affaires de la porte Saint-Martin et boulevards environnants, en foi de quoi je me plais à rendre hommage à la vérité en l’attestant par le présent. » Signé, le 17 septembre 1830 : Clément, marchand de vins, chasseur de la garde nationale, demeurant 101, rue du Faubourg-Poissonnière, « attestant spécialement l’avoir vu tirer sur les Suisses retranchés au coin de la rue de Rohan depuis la place du Palais-Royal ». Le deuxième certificat : « Je, soussigné, certifie à qui de droit que le sieur Jean-François Pechiné (sic), locataire chez moi, a fait partie des défenseurs de nos libertés publiques pendant les journées des 28 et 29 juillet, qu’il ne rentrait chez lui le soir que pour prendre des aliments et des munitions. Etant absent de chez moi pendant une partie de ces mémorables journées, la déclaration de ces faits a pour base les renseignements que j’ai recueillis des personnes qui habitent ma maison et le quartier, renseignements qui au surplus sont en harmonie parfaite avec les sentiments patriotiques du sieur Pechiné. » Signé le 18 septembre 1830 : Pauvret, chevalier de la Légion d’honneur, demeurant 95, rue du Faubourg-Poissonnière. Le troisième : Je, soussigné, certifie que le nommé Pechiné, mécanicien, demeurant Faubourg-Poissonnière n° 95, est sorti de chez lui le 28 juillet 1830 au matin, armé d’un fusil et l’ai vu revenir le 29 juillet suivant au soir et qu’en outre il est parvenu à ma connaissance que le susnommé avait combattu pour la liberté. » Signé, le 16 septembre 1830 : Ignou, perruquier-coiffeur, chasseur dans la IIIe légion de la garde nationale, demeurant 84, rue du Faubourg-Poissonnière. Le quatrième : « Je, soussigné, déclare qu’il est à ma connaissance que le sieur Jean-François Péchiné (sic), mon chef d’atelier, âgé de trente-deux ans, est sorti de chez lui, Faubourg-Poissonnière n° 95, le 28 au matin, armé d’une carabine, et n’est rentré que le 29 au soir, que pendant les deux jours il a combattu pour la liberté, tant sur le boulevard Poissonnière et porte Saint-Denis que rue de Rohan et à la prise du Louvre et des Tuileries. » Signé, le 18 septembre 1830 : Gaudillot-Marquiset, ancien élève de l’Ecole polytechnique, propriétaire-gérant de la fabrique des fers creux à Paris. Le cinquième : « Je certifie que M. Pechinet (sic), mécanicien, rue du Faubourg-Poissonnière n° 95, a été de service au Musée pendant la journée du 29 juillet dernier, où il est resté depuis 2 heures et demie après-midi jusqu’à 9 heures du soir et qu’il a contribué au maintien du bon ordre et de la tranquillité. » Signé, au musée du Louvre, le 13 septembre 1830 : Cailleux (voir Cailleux, Alphonse, Achille, Alexandre), secrétaire général des musées, gouverneur provisoire du Louvre. Le dossier d’examen de ses droits fut instruit par la Commission des récompenses nationales de la mairie du (ancien) IIe arrondissement. Il reçut la médaille de Juillet auprès de la mairie du (ancien) IIe arrondissement. En 1831, à l’occasion des fêtes anniversaires de Juillet, il reçut (sous le nom de Pechini, François, Joseph), auprès de la mairie du (ancien) IIe arrondissement, vingt-cinq francs de gratification, à titre de décoré mais non blessé. Il demeurait 95, rue du Faubourg-Poissonnière en 1830-1831. Etat nominatif des citoyens auxquels sera décernée la médaille instituée par la loi du 13 décembre 1830 sur les récompenses nationales, Bulletin des lois, 2e partie, ordonnances, n° 104 bis ; Etat nominatif des citoyens auxquels sera décernée la médaille instituée par la loi du 13 décembre 1830 sur les récompenses nationales, Le Moniteur universel, 19 juin 1831 ; Archives de Paris VD6 173 n° 1 (il signe une lettre François, Joseph et une autre J. F.) ; Archives de Paris, VD6 631 n° 1 couverture du dossier de Suberbie, Mathieu ; Archives nationales F/1dIII/34, Commission des récompenses nationales, état des sommes payées en dépenses diverses pour le compte de cette commission, du 8 octobre 1830 au 31 octobre 1831 par la mairie du (ancien) IIe arrondissement ; Archives nationales F/1dIII/39 Commission des récompenses nationales, noms des citoyens proposés pour la médaille (ancien) IIe arrondissement.