Perier, Casimir, Pierre
Biographie
Né le 12 octobre 1777 à Grenoble (Isère), fils de Perier, Claude, industriel et propriétaire du château de Vizille. Banquier, régent de la Banque de France en 1822, industriel, un des principaux actionnaires des mines d’Anzin, propriétaire de raffineries, de fonderies et de manufactures, et député. Nous empruntons à l’Histoire de la Restauration de Capdefigue le portrait qu’il a fait de Perier, dans les années de la Restauration, et ainsi rédigé : « La haute industrie professait les opinions bonapartistes ou libérales de la banque ; depuis la chute du grand Empire, elle avait beaucoup perdu de cette vaste consommation qui s’étendait de Hambourg jusqu’à Venise ; M. Casimir Perier pouvait être considéré à Paris, et plus tard, dans la Chambre, comme la vivante expression de ces intérêts et de ces opinions ; caractère spirituel, mais de cet esprit aigre, bilieux, qui éclate plutôt par boutade que par traits élevés et par saillies, ayant par-dessus tout une volonté ferme, une brusque puissance de résolution, capable de protéger une situation difficile dans certaines circonstances, et susceptible de tout compromettre en d’autres. M. Perier était à la tête d’une fortune considérable, acquise par les laborieux et honorables efforts de son père, et accrue par l’esprit d’ordre et de parcimonie ; une haute intelligence et une activité prodigieuse facilitaient toutes les transactions commerciales de M. Casimir Perier. Il n’hésitait jamais devant une affaire lucrative, sans s’inquiéter du caractère intéressé qu’elle pouvait avoir ; et ceci étouffait en lui les pensées grandes et généreuses et souvent de nobles résolutions ! Dans toutes les situations, M. Casimir Perier conservait son esprit industriel ; ce fut toujours le propriétaire de forges, l’exploiteur de mines ; c’était un de ces hommes qui, ayant fatigué sa jeunesse dans une vie d’action et de calcul, n’avait acquis que peu d’instruction ; il n’avait jamais ouvert un livre de science, d’histoire ou de littérature ; et pourtant M. Perier était un homme d’esprit, et sa conversation avait quelque chose d’élégant et de facile. Dans sa position encore obscure en 1816, M. Perier avait un peu déjà de cette bonne opinion de lui-même, de ces manières absolues que la comédie a spirituellement personnifiées : l’obscur commerçant qui réclamait un service n’abordait son cabinet qu’en tremblant ; jamais un mouvement de bienveillance ; jamais même cette générosité sincère ou d’ostentation qu’on retrouvait dans M. Laffitte ; de la colère, et puis une sorte d’insensibilité pour des besoins qu’ils n’avaient jamais sentis, qu’il ne connaissait pas, et qu’il savait encore moins pardonner, tel était son défaut saillant. Il y avait dans cette tête une petite irritation contre les supériorités de naissance et d’esprit, un besoin d’aristocratie pour lui-même, tout en déclamant contre l’aristocratie ! Caractère irritable, maladif, il fallait beaucoup pardonner à son tempérament. M. Perier n’était point membre encore de la Chambre ; mais la Restauration avait pour lui de l’estime et une considération particulière ; il fallait lui rendre cette justice qu’il ne conspirait pas ; il avait plutôt des susceptibilités que des haines contre les Bourbons ; d’ailleurs conspirer compromettait la vie, la fortune ; et M. Perier avait des habitudes trop régulières au sein de sa famille, un trop grand amour de son honneur et de son industrie, pour se jeter dans les hasards et les périls des complots ! » Nous empruntons aux Mémoires d’Alexandre Dumas, un des tout premiers combattants de la révolution de Juillet et qui en laissa un récit impartial et bien renseigné, son témoignage concernant Perier, et ainsi rédigé : « Deux ou trois hommes seulement furent prévenus [de la signature par le roi des ordonnances, N.D.A.]. Ainsi, Casimir Perier, profondément dévoué, à cette époque, comme M. Dupin, comme M. Barrot (voir Odilon-Barrot, Camille, Hyacinthe) et comme tant d’autres, aux Bourbons de la branche aînée – nous le verrons bien, d’ailleurs, tout à l’heure, dans un instant, quand va éclater la révolution de juillet, et qu’il fera tout ce qu’il pourra pour s’opposer au mouvement –, Casimir Perier, en train de dîner à sa maison de campagne, au bois de Boulogne, reçut une petite lettre pliée triangulairement. Il l’ouvrit, la lut, et, pâle, plus que pâle, livide, il laissa tomber ses bras avec désespoir. […28 juillet] Enfin, on avait décidé que cinq députés se rendraient près du duc de Raguse pour lui faire des représentations, et, au besoin, négocier avec lui. – Quatre millions, avait dit Casimir Perier, seraient, à mon avis, bien employés là ! Les cinq députés s’étaient rendus à l’état-major de la place, où se tenait le maréchal : C’étaient MM. Laffitte, Casimir Perier, Mauguin, Lobau et Gérard. […] Mais, enfin, quand le peuple, quand la bourgeoisie, quand la jeunesse des écoles versait son sang à flots, et sans le mesurer, M. Laffitte, M. Mauguin, M. Casimir Perier, M. Lobau et M. Gérard se contentaient de faire, près de l’homme qui mitraillait Paris, une démarche de conciliation ! […29 juillet] Il est vrai qu’en même temps que la commission signait cet injurieux arrêté on venait lui annoncer que la moitié des combattants mourait de faim sur les places publiques, et demandait du pain.
On se tourna d’un mouvement unanime vers M. Casimir Perier, le même qui proposait, la veille, d’offrir quatre millions au duc de Raguse.
– Ah ! Messieurs, répondit-il, j’en suis vraiment désespéré pour ces pauvres diables, mais il est plus de quatre heures, et ma caisse est fermée.
Voilà l’homme qui a été ministre, et qui a gouverné le peuple français ! Voilà l’homme dont les fils ont été ambassadeurs, et ont représenté le peuple français ! [… 31 juillet] On apportait au lieutenant général du royaume la démission des membres de la commission municipale.
Le duc d’Orléans, au bas de la démission de ces messieurs, trouva un ministère tout composé.
Voici ce ministère : Dupont de l’Eure, à la justice ; le baron Louis, aux finances ; le général Gérard, à la guerre ; Casimir Perier, à l’intérieur ; de Rigny, à la marine ; Bignon, aux affaires étrangères ; Guizot, à l’instruction publique. Mais, avant même que cette liste fût arrivée au Palais-Royal, un des nouveaux ministres avait déjà donné sa démission : c’était Casimir Perier.
En jetant les yeux du côté de Versailles, il s’était aperçu que Charles X, qui venait de quitter Saint-Cloud, n’était pas encore à Rambouillet.
C’était bien hardi de se déclarer quand l’ancienne royauté était encore si près de la nouvelle.
L’ambition avait accepté, la crainte refusa.
M. Casimir Perier courut à Bonnelier, et le pria de rayer son nom de la liste.
Il était trop tard : la liste était partie. Bonnelier n’y pouvait rien. Il offrit un erratum au Moniteur, lequel fut accepté faute de mieux.
M. de Broglie prit sur la liste la place restée vacante par la démission de Casimir Perier. » Il fut l’un des participants aux réunions de députés qui eurent lieu dès le 26 juillet (avec Delaborde, de Schonen, Vassal, Villemain, J. Lefebvre, Daunou, Bernard, Bérard, Bavoux, Chardel, Mauguin, Persil), au domicile de l’un ou de l’autre des députés. On trouve dans la relation que fit Vanborre, Léonard, François, Benoît de sa propre participation aux combats les faits suivants concernant Perier : « […] Le 29, à la tête d’une soixantaine de tirailleurs, s’est battu contre un peloton de gardes royaux qui étaient postés au coin de la rue de la Paix. Ensuite sont entrés dans ladite rue et ont marché contre les deux régiments de ligne, qui avaient en tête le commandant de place, lequel proposa une amnistie de deux heures, que lui et ses braves compagnons d’armes refusèrent d’accepter et exigèrent que les deux régiments missent les armes bas et fraternisassent avec eux. Cette proposition étant accueillie, il s’est rendu chez M. Casimir Perier, député, pour l’engager à venir recevoir la parole d’honneur du commandant, comme quoi il ferait exécuter sa promesse, ce qui n’a pas été […]. » Chateaubriand, dans ses Mémoires d’outre-tombe, laisse le récit suivant sur Perier : « [Le 27 juillet] Vers deux heures la fraction monarchique de la révolution se réunit chez M. Perier, comme on en était convenu la veille : on ne conclut rien. Les députés s’ajournèrent au lendemain, 28, chez M. Audry de Puyraveau. M. Casimir Perier, homme d’ordre et de richesse, ne voulait pas tomber dans les mains populaires ; il ne cessait de nourrir encore l’espoir d’un arrangement avec la royauté légitime ; il dit vivement à M. de Schonen : “Vous nous perdez en sortant de la légalité ; vous nous faites quitter une position superbe.” Cet esprit de légalité était partout ; il se montra dans deux réunions opposées, l’une chez M. Cadet-Gassicourt (voir ce nom), l’autre chez le général Gourgaud (voir ce nom). M. Perier appartenait à cette classe bourgeoise qui s’était faite héritière du peuple et du soldat. Il avait du courage, de la fixité dans les idées ; il se jeta bravement en travers du torrent révolutionnaire pour le barrer ; mais sa santé préoccupait trop sa vie, et il soignait trop sa fortune. “Que voulez-vous faire d’un homme, me disait M. Decazes, qui regarde toujours sa langue dans une glace ?” » Dans son ouvrage, La Restauration, de Roux, rapporte sur Perier les faits suivants : « L’exemple qui décida tout vint du 53e de ligne. Casimir Perier passa pour avoir entraîné ce régiment qui stationnait sur la place Vendôme. La vérité est plus complexe et montre mieux les ressorts secrets qui firent triompher l’insurrection. Une sorte de Vente […section locale de Charbonnerie, N.D.A.] s’était formée dans le régiment et avait envoyé négocier chez Laffitte les conditions de son ralliement. Ces soldats avaient aussi leurs scrupules. Persuadés du crime de l’autorité royale, ils ne voulaient pas se rendre à l’émeute ; ils demandaient la promesse de garder leurs armes, de ne pas être employés contre les autres troupes, enfin ils voulaient un chef militaire à qui obéir. Le général Gerard prétexta qu’il n’avait pas d’uniforme, et ce fut Eugène Laffitte, qui, en grand costume de capitaine des grenadiers de la garde nationale, alla accepter leurs conditions et les amena à l’hôtel de son frère. Le 5e de ligne suivit et comme les députés n’étaient pas prévenus de cette nouvelle recrue, ils se curent poursuivis par un régiment fidèle et s’enfuirent d’abord. Mais la péripétie étaie décision, l’exemple de la défection était donné. » Après la défaite des troupes royales, Perier aurait caché des gendarmes à son domicile, pour les préserver de vengeances ou d’exactions (retrouver les sources…). Dans son Histoire de dix ans, Louis Blanc rapporte les faits suivants sur Perier : « [Après la prise du Louvre] Le général Wall ayant aperçu M. Auguste Billiard, poussa son cheval vers lui et lui dit :“Monsieur, connaissez-vous Casimir Perier ? Il importe de le prévenir sans retard que le roi désire lui parler.” M. Billiard courut chez Casimir Perier : il était absent. [Peu après] Une colonne d’insurgés entrait dans la rue de la Paix par la rue Neuve-Saint-Augustin. Un courageux citoyen, M. Froussard (voir ce nom ?), la précédait et arrivait en courant, son fusil en bandoulière et un pistolet dans chaque main. Après avoir menacé le général Wall, il s’adressa militairement aux troupes, les conjurant de se rappeler leur origine, et que leurs ennemis, dans cette horrible lutte, c’étaient leurs frères. Profitant de l’hésitation des soldats, plusieurs hommes du peuple s’étaient peu à peu approchés des rangs, et du sein de cette foule animée sortaient mille exhortations énergiques ou touchantes. Bientôt l’entraînement devint irrésistible, et les soldats répandus le long de la rue de la Paix mirent leurs crosses en l’air. Casimir Périer, qui se trouvaient chez M. Noël, son notaire, dans une maison située à l’angle de la rue de la Paix et de la rue Neuve-Saint-Augustin, aperçoit d’une fenêtre le mouvement de la garde ; il descend rapidement, se fait reconnaître, et au milieu des cris dont on salue sa présence, un capitaine brise son épée. Casimir Perier comprit bien alors de quel côté penchait décidément la fortune, et il se rendit en toute hâte chez M. Laffitte. A peine était-il arrivé, que M. Auguste Billiard courut à lui : “Je suis chargé de vous dire que Charles X désire conférer avec vous.” Casimir Perier répondit à cette proposition par un refus hautain. Déjà son âme appartenait au succès. » Sur Casimir Perier et Sébastiani, Bérard, un des députés présents à Paris pendant la semaine de Juillet et qui participa à organiser les réunions des députés, porta sur les deux hommes le cruel jugement suivant : « J’ignore quel était le fond de leur pensée, mais ce que je sais bien, c’est que tous leurs efforts ont été employés à entraver le mouvement révolutionnaire, et qu’ils l’eussent même tout à fait arrêté si cela eût été en leur pouvoir. Il y a dans leur conduite, et particulièrement dans celle de Perier, des mystères que le temps seul pourra dévoiler, et que son défaut de courage n’explique même pas suffisamment. » On peut lire dans le manuscrit de Victor Crochon le passage suivant le concernant : « [29 juillet vers 10 heures du matin] La fortune réservait à deux anciens officiers, qui avaient combattu sous les couleurs nationales, l’honneur de fournir aux deux régiments l’occasion de donner un libre cours aux sentiments qui les animaient. Le capitaine Carton, du 5e, vieux grenadier de l’immortelle armée d’Egypte, avait été, dès la veille, placé à l’embranchement des rues de la Paix et Neuve-des-Petits-Champs. Derrière lui, le sous-lieutenant Bésuchet barrait la rue Neuve-des-Capucines ; ils se trouvaient ainsi à peu de distance de la place Vendôme. Le capitaine Hamon (capitaine depuis le 5 mars 1814) avait été placé également dans la rue de la Paix, à la hauteur de la rue Neuve-Saint-Augustin, plus près du boulevard. Vers les 8 heures du matin, une assez vive fusillade s’était engagée entre les patriotes et la garde royale dont un fort détachement était sur le boulevard. A chaque instant, des blessés étaient transportés à l’état-major de la place. Après deux heures de combat, affaiblis par leurs pertes nombreuses, les gardes royaux battent en retraite. La population s’avance en foule par les rues de la Paix, Neuve-Saint-Augustin et Neuve-des-Petits-Champs. Le général Wall, inquiet de ce mouvement, porte en avant le 53e et l’arrête à la hauteur du détachement commandé par le capitaine Carton, sur qui des citoyens venaient de tirer ; mais décidé à se faire tuer plutôt que de répandre le sang des patriotes, au lieu de riposter, il avait fait reployer son peloton, dont la plupart des soldats avaient, la nuit précédente, déchargé leurs fusils. Le capitaine Hamon voit le peuple s’avancer lentement ; il ne fait aucune disposition pour l’arrêter. Près de là, se trouvait un citoyen, dont la voix s’était souvent fait entendre à la tribune nationale en faveur de nos institutions. Il avait tenté inutilement, la veille, de mettre un terme à tant de scènes de carnage. Plus heureux en ce moment, il juge qu’en fournissant à la ligne l’occasion de donner un libre cours aux sentiments de patriotisme dont elle est animée, il hâtera la fin de cette guerre intestine. Une demi-heure auparavant, le peuple l’ayant reconnu au milieu d’un groupe, l’avait accueilli par des acclamations. Ainsi, fort de la popularité dont il jouissait alors et de l’influence qu’exercera son nom, il s’approche de l’officier : “Capitaine, lui dit-il, vous vous conduisez en bon Français ; comment vous appelez-vous ? – Hamon, et vous Monsieur ? – Casimir Perier.” Et aussitôt l’honorable député serre étroitement dans ses bras ce soldat-citoyen. Puis, se tournant vers le peuple, il s’écrie d’une voix forte : “Français ! Français ! je réponds de tout, ne versez plus de sang ! Je réponds de tout au nom des députés de la France !” La multitude, émue d’un spectacle si touchant, présage heureux du prompt triomphe des libertés publiques, fait retentir l’air des cris de Vive la ligne ! Vive le 5e ! Vive Casimir Perier ! Les fenêtres jusqu’alors fermées s’ouvrent comme à un signal donné ; elles se garnissent d’habitants des deux sexes, qui joignent leurs acclamations à celles du peuple. Le brave Hamon qui, le mardi au soir, n’écoutant que la voix de l’humanité, avait osé résister à des ordres sacrilèges, et dont le cœur était oppressé des scènes de carnage qu’il aurait voulu pouvoir arrêter au prix de son sang, le brave Hamon, touché de cet accueil patriotique, abandonne le parti du despotisme ; la joie la plus vive brille dans ses regards ; il commande, d’une voix forte et émue, de remettre la baïonnette, d’élever les armes en signe de paix. Avec quel enthousiasme il est obéi par des soldats qui n’avaient cessé de partager ses sentiments ! Cependant le 53e reçoit l’ordre de faire feu ; après des ordres réitérés, le peloton de grenadiers de ce régiment couche en joue mais reste dans cette attitude ; puis ces braves grenadiers, d’un mouvement spontané, mettent l’arme au pied, en s’écriant : “Le 5e n’a pas fait feu, nous ne le ferons pas non plus !” En vain, trois officiers supérieurs répètent-ils l’ordre successivement ; en vain, le général Wall, se flattant que son autorité sera plus respectée, commande-t-il lui-même le feu ; le moment si impatiemment attendu par les Parisiens était enfin arrivé où l’amour de la patrie et de la liberté devait l’emporter dans les cœurs français sur l’empire de vieilles habitudes de discipline militaire. Les grenadiers restent immobiles ; sourds aux injonctions répétées de leurs chefs, ils se refusent d’être plus longtemps les dociles instruments du despotisme. La plus grande partie du 5e était sur la place Vendôme, derrière le 53e. On voyait bien qu’une vive agitation régnait dans la rue de la Paix mais on en ignorait le motif : quelques soldats de ce régiment quittent leurs rangs pour s’informer de ce qui se passe ; ils reviennent bientôt en courant, et s’écrient : “Le 53e refuse de faire feu, il fraternise avec le peuple. – Tant mieux, répond-on de toutes parts.” Cependant la foule se pressait contre ce régiment. Des soldats livraient eux-mêmes leurs fusils, ou se les laissaient prendre sans opposer la plus légère résistance. Les citoyens, ayant en quelque sorte leur cause gagnée, témoignaient toute leur joie, et les appelaient leurs amis, leurs frères. Le colonel, M. Cosseron de Villenoisy, calculant les conséquences de ce mouvement d’enthousiasme, craignit que son régiment ne fût entièrement désarmé ; il se décida à se replier sur la place Vendôme, afin de tenir sa troupe en masse et les rangs bien serrés. Mais le peuple, plein de confiance et ne redoutant plus rien, le suivait de près. Les soldats entrèrent en pourparlers avec les citoyens et quelques-uns livrèrent encore leurs armes. M. Cosseron de Villenoisy réunit alors les officiers ; ils déclarèrent unanimement qu’il fallait annoncer au peuple que le régiment ne ferait plus feu, quels que fussent les ordres qu’on pût lui envoyer. Alors le colonel, s’avançant de quelques pas, jura sur l’honneur que ses soldats ne tireront plus. Au même instant, ceux-ci forment leurs armes en faisceaux. Il serait impossible de décrire l’enthousiasme de la multitude et avec quelle vivacité elle exprimait les espérances que lui donnait la conduite des officiers et des soldats de la ligne. Dès ce moment, le peuple, les 5e et 53e régiments se confondirent. On s’empressa de toutes parts d’apporter des rafraîchissements aux soldats, exténués de faim et de fatigue. Le général Wall est bientôt entouré ; on l’engage à descendre de cheval, il s’y refuse ; un jeune homme lâche sur lui un coup de pistolet ; il le manque : “Jeune homme, dit le général avec un sang-froid imperturbable, allez au tir apprendre à tirer le pistolet.” La foule, touchée de cette réponse, lui ouvre un passage, et il s’éloigne. » Il fut décoré de la Croix de Juillet auprès de la mairie du (ancien) IIIe arrondissement. Président du conseil des ministres, il prêta son serment de décoré de Juillet, le 16 mai 1831 à la mairie du (ancien) Ier arrondissement. Ce serment était ainsi libellé : « Je jure fidélité au roi des Français, obéissance à la charte constitutionnelle et aux lois du royaume. » En 1831, il félicita Bessas-Lamegie, Auguste, et en ces termes de sa nomination comme chevalier de la Légion d’honneur : « […] Quant à moi, monsieur, ancien député de Paris, témoin pendant tant d’années de vos patriotiques efforts pour le succès de la cause nationale, je suis heureux que le poste où la confiance du roi m’a placé m’ait fourni l’occasion de lui signaler vos titres à sa bienveillance […] » En novembre 1831, il était ministre de l’Intérieur et déposa plainte pour diffamation contre les journaux le National et la Tribune, qui les avaient accusés d’avoir embrigadé des ouvriers pour assommer les manifestants, le 14 juillet 1831. L’article du National était ainsi rédigé, en date du 15 juillet 1831 : « Jusqu’ici du moins le ministère avait assez compté sur la force armée et la garde nationale pour ne s’appuyer que sur elle ; mais il a senti qu’il lui fallait une milice plus digne de lui. Toute la journée on a embrigadé dans le faubourg Saint-Antoine, au vu et au su de tout le monde, de soi-disant ouvriers sans travail ; on leur promettait trois francs par tête pour assommer les jeunes gens qui se désignaient eux-mêmes aux coups en portant la cocarde au chapeau et des rubans de juillet à la boutonnière. On ne manquera pas de dire demain dans le Moniteur que c’étaient de simples et bons ouvriers, cédant là leur seule indignation et au bon sens ; mais ce que nous avançons ici, nous le prouverons devant le tribunal, si l’on ose nous attaquer, et nous en portons le défi. Les 1.500.000 francs de la police ont servi aujourd’hui à payer les assommeurs, quand il y avait dix mille hommes sous les armes et que les environs de Paris étaient garnis de troupe. » A l’issue de l’audience, et devant le nombre de dépositions de témoins qui appuyaient la réalité des embrigadements, les deux gérants des journaux furent acquittés. Après sa mort, la duchesse de Maillé devait donner sur son compte l’appréciation suivante : « Assez riche pour être désintéressé, il s’était dévoué par pur patriotisme à gouverner et régulariser une révolution qu’il n’avait pas désirée, car il était légitimiste par raisonnement, comme tous les gens éclairés en France, qui aiment véritablement leur pays. Il avait été jeté dans l’opposition par les maladresses de la Restauration, par l’impertinence, la morgue et la nullité d’un grand nombre de ses agents, ou des courtisans qui révoltaient sa jalousie bourgeoise contre l’aristocratie de naissance et décourageaient son ambition par l’impossibilité de se rapetisser au niveau de plusieurs d’entre eux qui passaient pour les plus influents. Mais il comprenait l’importance du principe que représente M. le duc de Bordeaux ; et il fut le dernier qui abandonna la légalité pour entrer dans la révolution, mais lorsque le sacrifice fut consommé, Casimir Perier comprit combien il attirerait de maux sur la France et il se dévoua à en arrêter le cours. » Nous empruntons au Nouveau Dictionnaire des girouettes la notice biographique qui lui est consacrée et ainsi rédigée : « De 1799 à 1800, officier d’état-major dans le génie militaire en Italie, voué depuis lors au commerce.
»Oui nous ne sommes que six ici (dans la Chambre ), répondait-il aux trois cents esclaves de Villèle, mais nous avons derrière nous trente millions de Français. Il disait vrai alors. Aujourd’hui, combien de voix lui répondraient ?
»M. Perier, sous les Bourbons, aspirait au portefeuille. Ses espérances furent vives en 1828. Martignac vint au pouvoir ; alors il se tut : on prétendit que sa poitrine était malade ; mais il nous a montré en novembre dernier, quand il a pris, pour succéder à M. Lafitte, la présidence de la Chambre, refusée deux mois plus tôt, ce qu’on doit penser de ces maux de poitrine.
»Sorti de l’opposition, ayant quinze ans combattu les Bourbons, il a l’audace et l’aveuglement de rêver une monarchie pareille à la leur. Il pousse la royauté nouvelle dans les voies de celle qui a péri en juillet; et pourtant c’est lui qui disait, en 1828, à M. de Labourdonnaye : “Si, quand les hommes sont tombés, vous vous taisez sur les choses, on dira que vous n’avez vu avec joie les hommes tomber que pour vous enrichir de leurs dépouilles.”
»On remarqua aussi qu’à l’époque du voyage d’un auguste personnage, comme on disait alors, dans le département de l’Aube, M. Perier le reçut dans son château avec un luxe tout financier et avec un empressement qui ne sentait pas l’opposition. L’hôte royal, surpris de tant de noblesse et de dignité dans un plébéien, s’écria : “Mais il est né cet homme-là !” L’auguste souverain ne put trouver qu’une croix d’honneur et une admission dans les quadrilles de la cour, pour reconnaître le fastueux accueil de son sujet. Un ministère n’eût été que justice si le monarque eût été plus généreux et la cour moins exigeante. Les espérances nobiliaires de M. Casimir sont mortes avec la royauté de quatorze siècles, et ce n’est pas un de ses moindres griefs contre les hommes de Juillet.
»Quand cette funeste révolution éclata, le nom de M. Perier revint tout d’un coup à la mémoire de Charles X, et il résolut de le prendre pour médiateur entre lui et le peuple qu’il faisait mitrailler. Si les Parisiens n’eussent pas été si prompts à la vengeance, M. Casimir eût été ministre quelques mois plus tôt.
»Certes, ce n’est pas à son courage dans les trois journées qu’il doit cette place éminente : il était alors aussi tremblant qu’il est fier aujourd’hui. Le 26, lorsque quarante-cinq journalistes dévouaient leur tête en signant une protestation, il empêchait quelques-uns de ses collègues, réunis chez lui, de suivre cet exemple. Agité, hors de lui, écoutant à peine , ne répondant pas, ses amis craignaient pour sa raison.
»Le lendemain, quelqu’un dans une autre réunion, lui ayant demandé pourquoi il avait empêché ses collègues de protester : “Prétendez-vous, s’écria-t-il d’une voix tonnante, me rendre responsable des événements terribles qui se préparent ? C’est épouvantable, et je ne pourrai le supporter.”
»Son tempérament irascible et bilieux le porte souvent à des boutades peu parlementaires, et il n’a pas un ami qui le rappelle à la pudeur !
»Cette instabilité de caractère le jette aussi dans les plus étranges contradictions. L’adversaire fougueux de la Restauration est aujourd’hui son servile imitateur. Le 13 décembre 1817, il réclamait la liberté illimitée des journaux, et aujourd’hui, en deux mois, il intente plus de cinquante procès à la presse périodique. Il n’a cessé de demander, pendant dix ans, la réduction du budget, et il porte maintenant son budget à 1.600 millions, et 1.500.000 francs de dépenses secrètes. Il reprochait à Villèle l’ignominie de son attitude dans la cause des Grecs, et il laisse égorger ces braves Polonais, nos alliés naturels. Il criait après le servilisme des fonctionnaires de la Restauration et il ressuscite ses théories à propos des associations patriotiques. Envers les patriotes, il est tout draconien : amendes, destitution, prison, échafaud même, il n’est rien qu’il ne demande contre eux. Jamais la Restauration elle-même n’avait songé à prendre dix-neuf têtes d’un seul coup. Il fallait, pour une telle exigence, toute la modération du juste milieu. (Notes et jugements de la société Aide-toi, le ciel t’aidera.) »
Souvenir glorieux du Parisien, précis historique des journées des 26, 27, 28, 29, 30 et 31 juillet 1830, par P. G. Prosper L***, nouvelle édition revue et augmentée, Paris, chez l’auteur, place Saint-André-des-Arts, n° 26 et chez les principaux libraires, p. 113 ; Histoire de la révolution de 1830 et des nouvelles barricades, par F. Rossignol et J. Pharaon, Paris, chez Vimont, Levavasseur et Urbain-Canel, 1830, Nom des personnes qui se sont distinguées dans les mémorables journées p. 276 ; Souvenirs historiques sur la révolution de 1830, Bérard, Paris, Perrotin, 1834, p. 86 ; Bibliothèque historique de la Ville de Paris, manuscrits, 8-ms-1025, ouvrage de Victor Crochon, f° 464-470 ; Ordonnance du roi contenant publication des noms des citoyens qui ont obtenu la Croix de Juillet, Bulletin des lois, 2e partie, ordonnances, n° 104 bis ; Etat nominatif des citoyens auxquels sera décernée la Croix de Juillet, instituée par la loi du 13 décembre 1830, sur les récompenses nationales, Le Moniteur universel, 2 mai 1831 ; Archives de Paris VK3 41 in dossier Barthe, Charles, Laurent, Emile (sur les ordres écrits qu’il donna à ce dernier pour diriger les mouvements de résistance) ; Archives de Paris VK3 54 in dossier Vanborre, Léonard, François, Benoît ; Archives de Paris 9AZ 3 (9AZ 181) in dossier Gaibroy (signature autographe d’un certificat) ; Archives de Paris VK3 27 Mairie du (ancien) Ier arrondissement, décorations de Juillet, registre et certificat de prestation de serment ; Archives nationales F/1dIII/39 Commission des récompenses nationales, noms des citoyens qui ont mérité la décoration spéciale, (ancien) IIIe arrondissement (sous le nom de Casimir-Périer, Pierre) ; Archives nationales F/1dIV/B/8 in dossier Bessas-Lamegie, Auguste ; Histoire de la Restauration et des causes qui ont amené la chute de la branche aînée des Bourbons, Capdefigue, chez Wouters, Raspoet et cie, Bruxelles, 1843, tome 2, pp. 35-36 ; Mes Mémoires, Alexandre Dumas, tome VI, cinquième série, nouvelle édition, Paris, Lévy frères, 1867 ; Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe, Le Livre de poche, Paris, 1973, tome 3, p. 168 ; Chronique de juillet 1830, Rozet, Paris, Barrois et Duprat, 1832, tome 1, p. 109 ; Histoire de dix ans, 1830-1840, Louis Blanc, Paris, Pagnerre, 1841, tome I, p. 265 ; La Restauration, marquis de Roux, Paris, Fayard, 1930, p. 330-331 ; La Manière forte, Casimir Perier et la révolution de 1830, Lucas-Dubreton, Paris, Grasset, 1929 ; Cour d’assises de la Seine, procès du National et de la Tribune, embrigadement de faux ouvriers le 14 juillet ; préventions de diffamation envers MM. Casimir Perier et Vivien, Grenoble, imprimerie de Barnel, décembre 1831 ; La Gazette des tribunaux, 30 novembre 1831, 1er et 2 décembre 1831 ; Mémoires, un regard sur le monde (1832-1851), duchesse de Maillé, Lacurne éditeur, 2012, p. 71 ; Nouveau Dictionnaire des girouettes, Nos grands hommes peints par eux-mêmes, pairs, hommes d’Etat, hommes de lettres, généraux, évêques, chansonniers, préfets, journalistes, statuaires, ministres, députés, ambassadeurs, vaudevillistes, etc., par une girouette inamovible, à Paris, Lerosey, libraire, Palais-Royal, 1831, p. 468-471 ; La Banque en France au XIXe siècle, Gille Bertrand, Droz, Genève, Paris, 1970, p. 32, 187, 209.