Soulié, Frédéric, Melchior

Biographie


NĂ© le 23 dĂ©cembre 1800 Ă  Foix (Ariège). Le dossier d’examen de ses droits fut instruit par la Commission des rĂ©compenses nationales de la mairie du (ancien) IIe arrondissement. Il fut dĂ©corĂ© de la Croix de Juillet auprès de la mairie du (ancien) IIe arrondissement. « FrĂ©dĂ©ric SouliĂ©, qui fut dĂ©corĂ© de la Croix de Juillet â€“ “Ce qui, dira-t-il, ne prouve rien, mais enfin je me suis battu 1” – se souvient surtout d’avoir tuĂ© cette nuit-lĂ  un page dans la cour des Tuileries. C’est du moins ce qu’il raconte dans un rĂ©cit prĂ©cisĂ©ment intitulĂ© : Nuit du 28 au 29 juillet, et publiĂ© dans la Mode en octobre. Saisi trop tard par le scepticisme qui a tenu Balzac Ă  l’écart des Ă©vĂ©nements, le narrateur de ce drame s’enfuit “épouvantĂ©, Ă©garĂ©, insensible Ă  tous ces cris de victoire 2. Â»

« 1 Esquisse biographique publiĂ©e le 27 septembre 1847 dans La Presse et citĂ©e par Harold March dans sa biographie de SouliĂ© (p. 340).

2 Janin prĂ©tend que SouliĂ© Ă©tait armĂ© d’un fusil pris dans l’arsenal de l’OdĂ©on : “Que FrĂ©dĂ©ric SouliĂ© se soit battu j’en sus sĂ»r ; qu’il ait fait grand mal Ă  l’ennemi, Dieu soit louĂ©, je ne le crois pas.” Histoire de la littĂ©rature dramatique, t. V p. 69. Il faut dire que Janin, bardĂ© d’une autre arme de l’OdĂ©on, s’en Ă©tait dĂ©barrassĂ© Ă  la vue du danger. Dans le rĂ©cit qu’il fit de sa propre participation aux Ă©vĂ©nements de Juillet, LhĂ©ric, Brunswick donnait les informations suivantes sur SouliĂ© : « […] Mon ami FrĂ©dĂ©ric SouliĂ© (voir SouliĂ©, FrĂ©dĂ©ric, Melchior) et moi Ă©tant avec le colonel Bro (voir Bro, Louis) au poste de la rue Cadet, lui proposâmes de nous emparer avec les quatre ou cinq cents hommes qui nous suivaient des hauteurs de Montmartre, d’oĂą l’on disait que l’armĂ©e royale voulait bombarder Paris. Patrouilles de nuit jusqu’aux Champs-ElysĂ©es, oĂą nous nous attendions Ă  trouver de la garde royale avec Leuven, Livry, Courtin, etc. Â» Sur SouliĂ© et sa collaboration avec Balzac Ă  la Mode, voir chapitre VI, pp. 338-346. Â» In R. Chollet Balzac journaliste, le tournant de 1830, Paris, Kluzksieck, 1983. On trouve une trace de l’activitĂ© de SouliĂ© dans le rĂ©cit que fit Laugier, Adolphe (voir ce nom) de sa propre participation aux combats ; le passage qui fait mention de SouliĂ© Ă©tait ainsi rĂ©digĂ© : « [… Le 28 juillet vers la porte Saint-Denis] J’empĂŞchai deux soldats de la ligne qui portaient des soupes Ă  leurs camarades d’être maltraitĂ©s (plus fort que l’homme avec lequel je fus obligĂ© de me colleter, je l’empĂŞchai de porter la main sur ces soldats ; un de mes amis, M. FrĂ©dĂ©ric SouliĂ©, vint Ă  moi et me dit : “Ces soldats de la ligne, que tu protèges, viennent de tirer sur le peuple aux Petits-Pères. – C’est possible, mais nous devons faire cette distinction, elle nous servira”) […]. Â» Il mourut le 23 septembre 1847 Ă  Bièvres. Nous reproduisons la Notice nĂ©crologique sur Melchior, FrĂ©dĂ©ric SouliĂ©, poète et littĂ©rateur, dĂ©corĂ© de Juillet, mort Ă  Bièvres le 23 septembre 1847, qui laisse de nombreuses indications biographiques : « La littĂ©rature et l’art dramatique sont en deuil. La tombe vient de s’ouvrir pour un de ces vaillants et robustes ouvriers de l’intelligence, dont le talent remarquable dĂ©frayait tous les jours la presse de Paris et les théâtres de France ; un de ces travailleurs infatigables dont la plume facile et la riche et ardente imagination Ă©voquaient Ă  tour de rĂ´le des drames si intĂ©ressants et si sombres, des crĂ©ations si terribles et si fantastiques. FrĂ©dĂ©ric SouliĂ© n’est plus. Il s’est Ă©teint dans toute la force de l’âge, dans toute la verdeur de son talent, au milieu d’un dernier triomphe. Nous laisserons Ă  d’autres, plus habiles que nous, le soin de peindre l’émotion cruelle qu’a causĂ©e une perte si grande, de dĂ©tailler les brillantes qualitĂ©s qui distinguaient entre tous le hardi penseur et le poète que pleure en ce moment le pays tout entier. – Voici comment M. Charles de Matharel s’exprimait dans le journal le Siècle du 27 septembre : “Les lettres, l’art dramatique, la presse viennent de faire une perte douloureuse. L’une des imaginations les plus vives et les plus riches de ce temps s’est Ă©teinte en pleine floraison, en pleine sève, alors que le Siècle venait de lui devoir un beau succès de plus, alors que le théâtre retentissait encore d’un des drames les plus Ă©mouvants qui aient Ă©tĂ© jamais reprĂ©sentĂ©s, la Closerie des GenĂŞts, alors que tous nous attendions de nouveaux fruits de cette infatigable fĂ©conditĂ©.

”FrĂ©dĂ©ric SouliĂ© est mort bien jeune encore, et en reportant nos souvenirs sur les Ĺ“uvres qu’il a laissĂ©es, nous avons peine Ă  comprendre comment si peu d’annĂ©es ont suffi Ă  faire Ă©clore ces productions si nombreuses, ces crĂ©ations tour Ă  tour terribles et charmantes, ces romans auxquels la curiositĂ© publique fut si ardemment attachĂ©e, ces drames accueillis par tant d’applaudissements populaires.

”L’émotion profonde qu’a causĂ©e cette mort soudaine, Ă  nous surtout, qui, soldat obscur dans la mĂŞlĂ©e dont il Ă©tait l’un des chefs les plus glorieux, avons vu de près cet esprit si actif, cette haute raison, ce noble et grand cĹ“ur, ne nous permettrait pas, en fussions-nous capable, d’apprĂ©cier avec tout le calme nĂ©cessaire ce talent si variĂ©, si souple, si Ă©nergique ; ce que nous voulions seulement, c’était rendre un public hommage, avant que la tombe ne soit fermĂ©e, Ă  l’ami, au poète, Ă  l’un des maĂ®tres de la littĂ©rature contemporaine. Nous avions donc Ă©crit au bon et excellent Achille Collin, le secrĂ©taire de SouliĂ©, qui depuis quinze ans ne l’a pas quittĂ©, pour qu’il voulĂ»t bien nous rĂ©vĂ©ler le plus possible de dĂ©tails sur la fin de notre ami, de notre frère de lettres, si toutefois il peut ĂŞtre permis Ă  l’un de nous de se parer de ce titre. La lettre de notre confrère nous a arrachĂ© des larmes, nous n’avons pas osĂ© en extraire un mot, nous la donnons Ă  nos lecteurs ; elle a Ă©tĂ© Ă©crite au courant de la plume, avec la fièvre, les yeux mouillĂ©s. Tous les gens de cĹ“ur, tous ceux qui aimaient SouliĂ©, c’est-Ă -dire tous ceux qui l’ont connu, la liront en sanglotant : « Que vous dirai-je, mon cher ami ? L’histoire de ce pauvre et excellent FrĂ©dĂ©ric SouliĂ© ; je ne la sais plus, je ne sais maintenant que sa mort. Ses Ĺ“uvres, vous les connaissez toutes ; des dĂ©tails pour une biographie, j’aurais peine Ă  la coordonner, et je ne veux pas trop me souvenir ; il y a deux jours, j’étais plein de sa vie, aujourd’hui je ne suis plein que de sa mort, je ne puis vous parler que de sa mort.

»VoilĂ  bientĂ´t trois mois que sa mort a commencĂ©, aussitĂ´t que la maladie l’a touchĂ©, il s’est senti perdu ; il n’a plus parlĂ©, il n’a plus agi, il n’a plus pensĂ© que dans la prĂ©vision de sa fin inĂ©vitable. Une funeste certitude s’était emparĂ©e de lui. En vain essayait-il de la repousser, encore ne la repoussait-il que par l’énergie de la prière. Il demandait Ă  Dieu de ne pas encore compter le nombre de ses jours ; il le suppliait de le laisser vivre deux ans, un an encore, le temps d’achever les dessins qu’il avait Ă©bauchĂ©s, d’écrire les choses dont il allait emporter le secret ; le temps de dire ce dernier mot d’un talent nouveau qui lui avait Ă©tĂ© rĂ©vĂ©lĂ©, mais qu’il n’avait pas encore dit.

»Cette prière ne devait pas ĂŞtre exaucĂ©e, mais Dieu, qui connaĂ®t seul toutes ses grâces, lui rĂ©servait sans doute une consolation meilleure. La religion le visita en mĂŞme temps que la mort. Dès ce moment, il ne fut plus que sĂ©rĂ©nitĂ©, qu’affection douce et que tendresse. Nos soins ne pouvaient plus le sauver, il ne s’abusait pas, mais il les aimait, et s’attachait Ă  nous en payer tous par de bonnes paroles. Il nous disait Ă  chaque instant : Je ne suis pas un roi, je ne suis pas un prince, et jamais prince ni roi n’a Ă©tĂ© servi comme je suis servi, n’a Ă©tĂ© entourĂ© comme je suis entourĂ©.

»Il est vrai que nous avons bien luttĂ© avec le mal, et s’il nous a vaincus, du moins n’a-t-il jamais surpris notre vigilance. Deux jours après l’invasion de la maladie, deux mĂ©decins prenaient leur poste Ă  son chevet, et il ne demeura plus une heure sans avoir l’un ou l’autre attentif sur ses jours : M. MassĂ©, M. Boileau, se partageaient les veilles. L’un Ă©tait de garde auprès de lui du soir au matin, l’autre du matin au soir, et toujours tous deux se rencontraient avec M. RĂ©camier, qui venait en consultation le matin et le soir. Outre les deux docteurs, amis et mĂ©decins tout ensemble, FrĂ©dĂ©ric SouliĂ© avait auprès de lui une sainte sĹ“ur de Notre-Dame-de-Bon-Secours. Si la nuit semblait devoir ĂŞtre calme, c’était BĂ©raud, le directeur du théâtre de l’Ambigu, c’était BoulĂ©, c’était M. Victor Provost, c’était moi, c’était un de nous quatre qui passait la nuit Ă  son chevet ; s’il y avait recrudescence de douleur, c’étaient tous les quatre Ă  la fois, comme si nous avions Ă©tĂ© plus forts en nous rĂ©unissant ; c’étaient surtout madame BĂ©raud et sa mère, madame BĂ©raud toujours femme courageuse et dĂ©vouĂ©e, qui ne s’en fiait qu’à elle et qui ne se reposait pas mĂŞme sur la science des docteurs, sur le zèle infatigable de la pieuse sĹ“ur et sur notre amitiĂ©.

»Enfin, vous le voyez, nous n’avons rien fait, puisque nous n’avons pas rendu ce grand talent aux lettres, ni ce cĹ“ur admirable Ă  tous ceux qui le chĂ©rissaient comme vous ; mais ce besoin d’affection, qui redoublait avec l’approche des derniers instants, a peut-ĂŞtre eu quelques bonnes heures. La sympathie publique nous est venue en aide. Je lui disais combien il Ă©tait aimĂ©, comme sa maladie Ă©tait devenue l’entretien de tout le monde. Je lui nommais les personnes qui s’informaient incessamment de sa santĂ©, et un jour il fondit en larmes : “Qu’ai-je donc fait, demanda-t-il, qu’ai-je donc fait pour mĂ©riter tout cela ? – Ce que vous avez fait, lui rĂ©pondit madame BĂ©raud, vous avez Ă©tĂ© un bon homme !” Je laisse le mot, tâchez de le lire du mĂŞme ton qu’il a Ă©tĂ© prononcĂ©, et il vous touchera. Un bon homme, c’est un si bel Ă©loge Ă  celui dont on peut dire aussi qu’il a Ă©tĂ© un grand homme !

»Le lendemain, je mis une feuille de papier blanc sur mon bureau ; chacun de ceux qui vint s’enquĂ©rir de Bièvres et du malade y inscrivit son nom ; le soir je rapportai la feuille avec deux cents signatures.

»C’était le seul baume bienfaisant que nous pouvions poser sur ce cĹ“ur qui l’a tuĂ©.

»Au milieu de nos alternatives d’espĂ©rances et de douleurs, Ă  travers les mille dĂ©lais et les mille retours du mal, la mort achevait son Ĺ“uvre. Dans la nuit du 22 au 23 septembre, il sentit qu’elle arrivait Ă  lui ; hĂ©las ! nous ne la pensions pas si proche : il se pencha alors vers M. MassĂ© : “Docteur, lui dit-il, entre Je malade et le mĂ©decin il y a une heure oĂą rien ne saurait plus ĂŞtre cachĂ© ; parlez-moi franchement, parlez-moi sincèrement ; la mort va-t-elle bientĂ´t venir ?”

»Et, pour dĂ©tourner la rĂ©ponse, je m’approchai alors en lui demandant s’il avait froid.

»“Je n’ai pas froid, me rĂ©pondit-il, mais je suis un mort.”

»Et puis il se fit un silence jusqu’à ce qu’il reprit la parole pour dire sans Ă©motion, comme un homme qui analyse et qui observe : “Voici le commencement de la fin.” C’était l’invasion de l’agonie. Le malade l’attendait, il l’accueillit doucement.

»“Plus de remède, nous dit-il, je ne prendrai plus rien ; qu’on Ă´te la bouteille d’eau chaude que j’ai sous mes pieds, ne me tourmentez plus, ne me pressez plus, laissez-moi calme, ne me dĂ©tournez pas, ne cherchez pas Ă  me distraire lorsque je me recueille pour mourir.”

»Ainsi, prĂŞt pour la mort, il demanda tous ceux qui l’avaient soignĂ© durant sa maladie ; il appela aussi son domestique, il voulut que tout le monde l’entourât.

»“Tout le monde auprès de moi, disait-il, que je voie tout le monde.” Et alors, comme le moment Ă©tait solennel et n’admettait plus le mensonge ni le mystère, on se prit Ă  s’entretenir avec lui de sa mort. “Qu’elle est longue !” disait-il, et on lui rĂ©pondait : “Soyez patient, vous cesserez bientĂ´t de souffrir.”

»Il ne se lassait pas de nous regarder tous, et de nous dire affectueusement, mais d’une voix presque Ă©teinte : “Je vous vois , je vous vois encore” et il nous dĂ©signait tous par nos noms.

»Il y eut un moment admirable et terrible. Cette agonie, si peu semblable Ă  une lutte, prit un caractère plus violent, et l’asphyxie, on le croyait du moins, allait suffoquer le malade.

»Alors la sĹ“ur de Bon-Secours se prit Ă  rĂ©citer tout haut les suprĂŞmes prières. FrĂ©dĂ©ric SouliĂ© les redisait Ă  voix basse, et nous tous, fondant en larmes, nous les rĂ©pĂ©tions avec lui, pour lui et sur lui. Mais l’heure n’était pas encore arrivĂ©e, l’asphyxie cessa de croĂ®tre et d’envahir. FrĂ©dĂ©ric SouliĂ© avait BĂ©raud Ă  sa gauche, madame BĂ©raud Ă  sa droite ; BĂ©raud lui tenait la main gauche : “Mon ami, lui dit le mourant, cette main est dĂ©jĂ  inerte, elle ne sent plus celle d’un ami, si vous en voulez une qui rĂ©ponde Ă  votre Ă©treinte, prenez celle-ci.” Et il lui tendit la droite, l’autre appartenait dĂ©jĂ  Ă  la mort.

»Vous n’imaginerez jamais une sĂ©rĂ©nitĂ© pareille Ă  celle qui se rĂ©pandit doucement sur le visage de celui qui nous quittait. Avant de se retirer d’avec nous, il voulut nous laisser Ă  chacun un souvenir ; il donna son portrait, sa montre, sa tabatière. Comme madame BĂ©raud cherchait Ă  lui mettre une bague au doigt en lui disant qu’elle la reprendrait plus lard. “Plus tard !... Oh! non, madame, fit-il tout bas, on ne reprend jamais un bijou sur un cadavre, cela porte malheur.”

»A l’heure de la mort notre admirable ami semblait transfigurĂ© ; sa pensĂ©e s’élevait, sa langue Ă©tait la langue immortelle de la poĂ©sie. Il parlait et ne parlait plus qu’en vers. Il adressait des vers Ă  tous ceux qui l’entouraient : Ă  ses deux mĂ©decins, Ă  ses amis prĂ©sents, aux artistes absents qui avaient eu leur part dans ses succès ; nous Ă©coutions, nous prĂŞtions l’oreille ; malheureusement le hoquet entrecoupait ses paroles et ne nous permettait pas toujours de les saisir complĂ©tement. Je pris un moment la plume et j’écrivis sous sa dictĂ©e. J’avais Ă©tĂ© pendant près de quinze annĂ©es son secrĂ©taire. Dieu fut assez bon pour me permettre de l’être encore Ă  sa dernière minute.

»Je ne vous donnerai pas ses vers, BĂ©raud les a recueillis, et il vous les redira Ă  tous sur sa tombe.

»Si, Ă  ces derniers instants, quelqu’un Ă©tait entrĂ© parmi nous, il aurait vu nos pauvres courages Ă©branlĂ©s, la force de la pauvre sĹ“ur confondue, tout le monde Ă©clatant en sanglots, et le mourant, lui seul, les yeux levĂ©s au ciel, aspirant après le repos dans la paix infinie.

»Il avait une telle foi, un tel rayonnement de confiance sur le visage, que BĂ©raud prit son fils par la main et demanda pour lui la bĂ©nĂ©diction du mourant. “Enfant, lui dit FrĂ©dĂ©ric SouliĂ©, tu es appelĂ© bien jeune Ă  voir un sĂ©vère spectacle ; aime ton père, aime ta mère, et sois bon pour tous ; quand on n’a fait de mal Ă  personne, on meurt tranquille comme je meurs. Regarde !” Puis il recommanda Ă  BĂ©raud d’aller consoler son père, son père qu’il aimait tant, et qu’il n’avait pu embrasser avant de mourir.

»Encore quelques instants et ses yeux se voilèrent sans qu’il les eut dĂ©tachĂ©s de ceux qui n’étaient qu’une famille autour de lui. Sa tĂŞte se renversa, deux larmes s’échappèrent de ses yeux, il n’était plus. Ainsi est mort un homme de bien, qui sera un homme illustre et qui n’a cependant donnĂ© que la moindre part de son talent Ă  sa gloire. Ceux qui l’ont connu savent seuls ce qu’il portait encore dans son cĹ“ur et dans sa tĂŞte ; mais c’est lĂ  ce qu’il vous appartient de dire et que vous direz mieux que moi. Pour moi, ma tâche est remplie ; soyez l’interprète du deuil public ; je porterai le mien en secret, moi qui ne suis rien, moi qui ne puis avoir qu’un orgueil et qui le garderai toute ma vie, celui d’avoir aimĂ© SouliĂ©, celui d’avoir vĂ©cu auprès de lui, d’avoir Ă©tĂ© de moitiĂ© dans ses secrets, et de me dire : Il m’a traitĂ© comme un ami, il m’a toujours nommĂ© son frère.

»Achille Collin.”

»Un autre poète, car la lettre que vous venez de lire est tout empreinte de poĂ©sie, – la poĂ©sie n’est-elle pas la langue du cĹ“ur ! – Adolphe Dumas, qui a eu le douloureux privilège d’assister aux derniers moments de FrĂ©dĂ©ric SouliĂ©, rend compte de son agonie en quelques mots adressĂ©s peu d’heures après la mort du poète Ă  l’un des journaux du soir : “SouliĂ© s’est vu mourir, ou plutĂ´t son Ă˘me a vu mourir son corps avec une tranquillitĂ© lucide, qui ressemble Ă  tout ce qu’on a Ă©crit sur la mort des justes. Voici ces dernières paroles : « J’aurais bien besoin de vivre pour ĂŞtre reconnaissant ; BĂ©raud, ayez soin de mon vieux père. Voici des vers que je compose pour vous tous ; Ă©crivez-les, Collin. Faites approcher cet enfant, faites-le mettre Ă  genoux ; c’est un enseignement pour lui. Je n’ai jamais Ă©crit contre la religion ; si je l’ai fait quelque part, c’est par lĂ©gèretĂ©. Merci, mes bons amis, vous ĂŞtes tous lĂ , je vous vois bien tous. J’ai les pieds trop chauds. – Mais, mon ami, vous aurez froid. – Tant mieux, la mort viendra plus vite. – Vous voyez bien que vous avez froid. – Non, je suis mort. Â» VoilĂ  son dernier mot, et ce que la mort a permis pour nous consoler et pour nous persuader de l’immortalitĂ© de cette âme.

”Les biographies vont commencer pour l’histoire de celte vie laborieuse, qui a dĂ©butĂ© par RomĂ©o et Juliette, et qui finit par des vers Ă  son dernier soupir ; et nous recueillons aussi cet enseignement, Ă  cette heure toute troublĂ©e, que la France vient de perdre sans doute un grand poète qui n’a pu l’être.

”Ses souvenirs de RomĂ©o et Juliette lui ont fait Ă©crire les Amants de Murcie ; plus tard, Ă  quarante ans, il Ă©tait fidèle Ă  sa poĂ©sie et Ă  ses amours de jeunesse ; et, s’il n’a pas Ă©tĂ© le poète qu’il voulait, il l’a dit dans les MĂ©moires du Diable, c’est qu’il avait eu horreur de la misère, et que sa plume Ă©tait trop riche pour mourir de faim.

”Nous n’avons rien Ă  ajouter Ă  ces lettres touchantes, Ă©crites sous l’impression des derniers adieux. Qu’on nous permette quelques lignes biographiques.

”FrĂ©dĂ©ric SouliĂ© est nĂ© avec ce siècle, qui sera fier de le compter au nombre de ses plus glorieux enfants. Il Ă©tait fils de M. Melchior SouliĂ©, tour Ă  tour directeur de l’Enregistrement et des Domaines Ă  Rennes et Ă  Nantes, oĂą le jeune FrĂ©dĂ©ric fit ses Ă©tudes. Son père le fit entrer en qualitĂ© de commis dans l’administration dont il Ă©tait chef. On raconte que bien souvent il dĂ©sertait le bureau avec tous ses jeunes confrères ; le chef se montrait furieux, mais SouliĂ© envoyait quelques vers spirituels et charmants, et tout le monde Ă©tait pardonnĂ©.

”On comprend combien cette imagination ardente devait se trouver Ă  l’étroit dans les monotones labeurs de la bureaucratie. Aussi, Ă  peine âgĂ© de vingt-deux ans, FrĂ©dĂ©ric quitta-t-il l’administration pour demander Ă  l’industrie un peu de libertĂ©. Il dirigea un vaste Ă©tablissement de scierie pour tous les bois riches destinĂ©s Ă  l’ameublement. Mais bientĂ´t la muse l’entraĂ®na vers de plus hautes rĂ©gions. Il rĂŞva d’abord les gloires du théâtre, et ce fut au milieu de ses prĂ©occupations industrielles qu’il Ă©crivit, sous la puissante inspiration de Shakespeare, son RomĂ©o et Juliette. On sait ce qui se passa Ă  propos de la reprĂ©sentation de cette pièce, qui avait Ă©tĂ© accueillie avec une certaine opposition par le public. L’un des plus cĂ©lèbres critiques du temps adressa au poète, sous forme de lettre publique, des compliments de condolĂ©ance. Il disait Ă  peu près en substance Ă  FrĂ©dĂ©ric SouliĂ© qu’il regrettait vivement de l’avoir vu tomber. – L’auteur (nous ne garantissons pas les termes) lui rĂ©pondit spirituellement dans le mĂŞme journal : “Il est possible que je sois tombĂ©, vous savez que cela peut arriver Ă  tout le monde, mais je n’accepte pas vos compliments de condolĂ©ance, car il me serait très dur de tomber dans vos bras.”

”A partir de cette Ă©poque, FrĂ©dĂ©ric SouliĂ© fut acquis aux lettres sans retour, et c’est de cette Ă©poque que date la vaste sĂ©rie de ses productions, qui ont captivĂ© si longtemps l’attention publique.

”Il y a toujours plusieurs hommes dans un homme, disait Montaigne : cela est vrai surtout de l’écrivain ; il n’en est pas un chez lequel il ne soit facile d’observer et de distinguer plus ou moins nettement les diverses couches intellectuelles dont l’ensemble constitue l’individualitĂ© littĂ©raire. Chez FrĂ©dĂ©ric SouliĂ©, deux grandes divisions frappent d’abord : le romancier et l’auteur dramatique, poètes et penseurs tous les deux. Mais chacune de ces divisions se subdivise Ă  son tour, et l’étude, mĂŞme rapide, des divers aspects de ce talent si vigoureux fait naĂ®tre des rĂ©flexions douloureuses sur le dĂ©sordre social qui a succĂ©dĂ© dans notre pays Ă  nos grandes rĂ©volutions, dĂ©sordre qui amènera sans doute une rĂ©action que nous ne verrons pas.

”JetĂ© dans la vie commune comme nous tous, sans direction, sans but, sans vocation arrĂŞtĂ©e, FrĂ©dĂ©ric SouliĂ© a d’abord Ă©tĂ© artisan, puis il s’est rĂ©veillĂ© poète, il a fait un chef-d’œuvre ; et puis il a fallu vivre, et de cette vie pĂ©nible, laborieuse, qui exige tant, qui use vite et qui dĂ©vore tout. Il s’est fait journaliste : il a Ă©crit dans la Pandore, dans le Corsaire, dans l’Artiste, dans le Journal gĂ©nĂ©ral de France ; puis bientĂ´t les DĂ©bats, la Presse, la Quotidienne, le Messager, le Siècle ont publiĂ© ses romans, pendant que les principaux théâtres jouaient ses pièces. L’artisan Ă©tait devenu manĹ“uvre de lettres. Sans doute, dans toutes ses productions, on retrouve l’immense talent qui ne pouvait jamais lui faire dĂ©faut, mais une critique sĂ©vère aurait Ă  signaler dans le style de l’écrivain les traces inĂ©vitables d’une excessive prĂ©cipitation, d’une pĂ©rilleuse fĂ©conditĂ©. – Un jour, tout infime que nous soyons, nous tenterons peut-ĂŞtre cette Ĺ“uvre d’impartialitĂ©, avec le respect dĂ» Ă  un si grand talent ; aujourd’hui, nous avons devant nous l’aimable, l’excellent confrère que tous nous regrettons. – Cent fois nous l’avons gardĂ© pour nous tout seul, des heures durant, dans de douces et dĂ©licieuses causeries. Dire combien il Ă©tait bon, facile, modeste ; dire combien son caractère Ă©tait droit, son Ă˘me loyale, sa parole franche, n’est pas chose possible.

”FrĂ©dĂ©ric SouliĂ© Ă©tait avant tout poète. Tout ce qu’il regrettait, c’était de ne pouvoir pas se livrer, sans inquiĂ©tude pour le prĂ©sent, sans crainte pour l’avenir, Ă  sa passion pour la langue d’Hugo et de Lamartine. Il a commencĂ© sa vie littĂ©raire et il l’a terminĂ©e en faisant des vers. Ces strophes suprĂŞmes, testament des poètes, seront lues demain, comme nous l’a dit M. Achille Collin, sur le bord de sa tombe. On nous assure que ce chant du cygne est empreint d’un grand caractère de tristesse et de rĂ©signation biblique. L’auteur s’y compare Ă  un riche cultivateur, qui, au moment de rentrer sa moisson, est assailli par l’orage qui noie ses gerbes et par le feu du ciel qui incendie sa maison.

”Il nous reste de l’homme que nous regrettons un volume de poĂ©sies. Rien de plus charmant que quelques lignes de lui qui prĂ©cèdent cette publication. « Quoique j’aie Ă©crit plus de cinquante volumes, dit-il (c’était en 1841), ce recueil, Ă  lui tout seul, renferme plus de mes sentiments personnels que tous les livres que j’ai publiĂ©s... Si maintenant on me demande pourquoi je fais cette publication, il faudra bien que j’avoue qu’il y a de ma part beaucoup de cette faiblesse inhĂ©rente Ă  la qualitĂ© d’auteur, que les gens mal Ă©levĂ©s appellent vanitĂ©, et qui n’est qu’une tendresse aveugle pour ses enfants, tendresse qui prĂ©fère d’ordinaire les plus chĂ©tifs. J’aime mes vers, que j’ai presque tous faits quand je souffrais, ou bien quand je n’espĂ©rais plus, ou que je n’espĂ©rais pas encore ; je les aime, qui peut m’en vouloir ? Il n’y a que ceux qui ont de l’esprit et point de cĹ“ur. Il s’est passĂ©, Ă  propos de ce volume et de quelques autres, une scène qui apprendra beaucoup mieux la vĂ©ritĂ© au public que toutes mes rĂ©flexions. Un jour que mon Ă©diteur Ă©tait chez moi, il admirait sur une tablette de ma bibliothèque une quarantaine de volumes tout nouvellement reliĂ©s.

»– C’est pourtant vous qui avez fait tout cela ? me dit-il d’un air de triomphe (ceci est un sentiment particulier Ă  l’éditeur de s’enorgueillir des Ĺ“uvres de son auteur).

»– HĂ©las ! oui, c’est moi.

»– DĂ©jĂ  quarante volumes !

»– Sans compter le théâtre : tragĂ©dies, drames, opĂ©ras comiques, etc., et sans compter aussi mes poĂ©sies.

»– Pourquoi ne les mettez-vous pas Ă  la suite ?

»– Parce que les unes ont Ă©tĂ© publiĂ©es in-quarto, et les autres en in-dix-huit, et que cela dĂ©rangerait la pompeuse rĂ©gularitĂ© de mes in-octavo, Ă  moins d’en faire une nouvelle Ă©dition.

»Mon Ă©diteur rĂ©flĂ©chit un moment ; puis il me dit, comme un homme qui va faire une grande action de dĂ©vouement :

»– Dame ! si cela pouvait vous faire grand plaisir, je ferais volontiers une belle Ă©dition in-octavo de votre théâtre et de vos poĂ©sies.

»Comme par un prestige subit, je vis s’allonger Ă  mes yeux la longue ligne de tous mes volumes ; elle me sembla prendre un dĂ©veloppement superbe. Je lus sur le dos de ces futurs volumes les numĂ©ros 45, 46, 48, 50. Je fus fascinĂ©, et je rĂ©pondis avec empressement :

»– Mais vous me ferez grand plaisir. – Et voilĂ  peut-ĂŞtre pourquoi je publie mes poĂ©sies. Â»

“Cette bonhomie, cette simplicitĂ© se retrouvent dans toute la vie de l’homme que nous pleurons aujourd’hui. Jamais sa bourse n’est restĂ©e fermĂ©e ; sa plume et son or Ă©taient toujours au service de ceux qui Ă©taient malheureux. Il aimait les artistes et s’honorait de leur sociĂ©tĂ© autant que de celle des plus grands personnages. Les jours oĂą il recevait, ses salons n’étaient pas assez grands pour contenir tout ce que la presse, le théâtre, les lettres, la politique elle-mĂŞme, avaient de plus illustre.

”Hier la petite Ă©glise de Bièvre Ă©tait pleine, tout le village en deuil s’y Ă©tait rendu : les habitants, bourgeois et cultivateurs, assistaient Ă  cette messe dite par le prĂŞtre qui avait reçu le dernier soupir du cĂ©lèbre Ă©crivain ; une femme, tout en noir, qui durant quatre-vingts nuits n’avait pas quittĂ© le chevet du malade, s’est approchĂ©e de l’autel et a communiĂ© devant tout le village.

”Demain nous nous presserons tous autour de la dĂ©pouille mortelle de notre illustre confrère ; des voix Ă©clatantes diront sur sa tombe ce qu’il a Ă©tĂ© et les regrets unanimes qu’ il inspire ; trois grandes corporations doivent escorter son corps jusqu’à sa dernière demeure : la SociĂ©tĂ© des gens de lettres, la SociĂ©tĂ© des auteurs dramatiques, la SociĂ©tĂ© des artistes ; on parle de prĂ©sĂ©ance, on parle de conflit possible ; il n’y en aura pas, il ne peut y en avoir. Auteurs dramatiques, artistes, gens de lettres, tous sont frères, tous doivent ĂŞtre appelĂ©s ensemble, tous ne forment qu’une grande et mĂŞme association, et chacun n’ira lĂ  qu’avec une pensĂ©e : celle d’honorer un grand talent, un beau caractère, et pleurer un ami.”

»Dans le journal la Presse, du 27 septembre, nous trouvons l’article suivant signĂ© de M. Charles Monselet : “Paris est le tonneau des DanaĂŻdes ; on lui jette les illusions de sa jeunesse, les projets de son Ă˘ge mĂ»r, les regrets de ses cheveux blancs ; il enfouit tout et ne rend rien. Ă” jeunes gens que le hasard n’a pas encore amenĂ©s dans sa dĂ©vorante atmosphère, ne venez pas Ă  Paris si l’ambition d’une sainte gloire vous dĂ©vore. Quand vous aurez demandĂ© au peuple une oreille attentive pour celui qui parle bien et honnĂŞtement, vous le verrez suspendu aux rĂ©cits grossiers d’un trivial Ă©crivain, aux rĂ©cits effrayants d’une gazette criminelle ; vous verrez le public crier Ă  votre muse : Va-t’en, ou amuse-moi ; il me faut des astringents et des moxas pour ranimer mes sensations Ă©teintes ; as-tu des incestes furibonds ou des adultères monstrueux, d’effrayantes bacchanales de crimes, ou des passions impossibles Ă  me raconter ? Alors parle, je t’écouterai une heure, le temps durant lequel je sentirai ta plume acre et envenimĂ©e courir sur ma sensibilitĂ© calleuse ou gangrenĂ©e ; sinon, tais-toi, va mourir dans la misère et l’obscuritĂ©. La misère et l’obscuritĂ© ! entendez-vous, jeunes gens ? La misère, ce vice puni par le mĂ©pris ; l’obscuritĂ©, ce supplice si bien nommĂ©. La misère et l’obscuritĂ©, vous n’en voudrez pas ! Et alors que ferez-vous, jeunes gens ? Vous prendrez une plume, une feuille de papier et vous Ă©crirez en tĂŞte : MĂ©moires du Diable, et vous direz au siècle : Ah ! vous voulez de cruelles choses pour vous en rĂ©jouir, soit, monseigneur, voici un coin de votre histoire.

”La vie de FrĂ©dĂ©ric SouliĂ© est toute dans ces lignes, Ă©crites par lui en 1837, il y a dix ans de cela, prĂ©face amère d’un livre de rage et de larmes.

”En a-t-il fait passer assez de douleurs inouĂŻes, d’aventures Ă©tranges, de drames Ă©plorĂ©s, sous cette arche triomphale Ă©levĂ©e Ă  Satan dans un jour de dĂ©sespoir ! Ce n’était plus avec une plume, c’était avec un charbon rouge qu’il Ă©crivait. Son Diable n’avait aucune des traditions de Lewis ou de Mathurin ; il Ă©tait vĂŞtu de noir et de blanc comme un valseur, mais il Ă©tait rĂ©el comme un procureur du roi. Cela le rendait encore plus effrayant Ă  voir et Ă  lire. Le jeune homme qui l’avait appelĂ© Ă  lui pour fuir la misère et l’obscuritĂ©, une nuit que ses larmes tombaient silencieusement sur ses vers inconnus et sur ses histoires d’amour incomprises, dut hĂ©siter avant de se cramponner Ă  la queue du manteau qui allait l’enlever de terre. II renonçait pour longtemps, pour toujours peut-ĂŞtre, aux douces causeries avec la muse de sa jeunesse et de son cĹ“ur ; il partait pour un voyage lointain et hardi, Ă  travers les routes tortueuses du monde, les alcĂ´ves, les boudoirs, les comptoirs, les estaminets et la cour d’assises. Il pouvait n’en pas revenir.

”Il n’en est pas revenu, en effet.

”A dater de cette heure, sa littĂ©rature est devenue une littĂ©rature Ă  coups de pistolet, un couteau incessamment plongĂ© et remuĂ© dans la gorge de l’humanitĂ©, une perpĂ©tuelle cause cĂ©lèbre. A peine si de temps en temps il lui a Ă©tĂ© donnĂ© de se ressouvenir, comme dans le Lion amoureux, qu’il y avait ça et lĂ  des amours chastes dispersĂ©es sur la terre, des bouquets sĂ©chĂ©s Ă  des corsages de seize ans, des rendez-vous sous les tilleuls enivrants des avenues. Le diable l’emportait dans une course sans frein, haletante, pleine de ricanements, et tous les deux s’en allaient, terribles, implacables, tuer des hommes, dĂ©shonorer des femmes, dĂ©chirer des voiles et des parures pour le seul plaisir de philosopher tranquillement, un instant après, au fond d’un ravin ou sur un sofa tachĂ© de sang. Pauvre FrĂ©dĂ©ric SouliĂ© ! nĂ© poète, mort poète, sans avoir eu son heure suprĂŞme de poĂ©sie.

”Des voix amies raconteront l’homme sur la tombe de l’écrivain. Laissez-moi raconter en quelques mots l’écrivain sur la tombe de l’homme. C’était une plume vaillante, un esprit Ă©nergique, un talent incontestable. Son nom reste attachĂ© Ă  plus de cent volumes : roman, drame, histoire, opĂ©ra, critique mĂŞme, il a tout abordĂ©, il a touchĂ© Ă  tous les rivages de la littĂ©rature. Sans avoir la loupe microscopique de Balzac, la touche passionnĂ©e de George Sand, la verve splendide d’Alexandre Dumas, il a glorieusement conquis une place Ă  leur cĂ´tĂ©. Ceux-ci avaient l’esprit, la grâce, la fantaisie, l’amour, la passion ; lui a eu la force, qui lui a souvent tenu lieu de tout. Aussi quels muscles dans ses drames ! C’est l’homme des colères par excellence, des haines vigoureuses, des violences farouches ! Et jusqu’à : Je vous aime ! tout s’y dit brutalement : cette brutalitĂ© a fait deux ou trois chefs-d’œuvre : Clotilde, les MĂ©moires du Diable et la Closerie des GenĂŞts.

”Il dĂ©buta vers 1830, comme tout le monde, avec des drames Ă  la Shakespeare et deux ou trois romans dans le goĂ»t de sir Walter Scott. On lui siffla ses drames, comme on sifflait tous les drames en ce temps-lĂ . « C’est, en vĂ©ritĂ©, un pitoyable mĂ©tier que celui d’auteur dramatique, s’écrie-t-il dans une prĂ©face... vous avez Ă©gorgĂ© mon drame sans le connaĂ®tre ! Â» Pourtant il ne se rebuta pas, parce qu’il avait la force. Le Théâtre-Français lui fut plus heureux que l’OdĂ©on. Il fit des comĂ©dies avec M. Bossange, avec M. Arnauld, avec M. Badon, avec tout le monde ; il fit un opĂ©ra-comique avec Monpou, le charmant musicien qui l’a prĂ©cĂ©dĂ© au tombeau ; et d’opĂ©ra en comĂ©die, de comĂ©die eu drame, de drame en roman, il commença peu Ă  peu Ă  s’appeler FrĂ©dĂ©ric SouliĂ©.

”Alors il se remit Ă  travailler tout seul. Clotilde avait donnĂ© la mesure de ce talent fougueux et volontaire. Diane de Chivry en rĂ©vĂ©la les aspects attendris. II entra en maĂ®tre dans le roman-feuilleton, bottĂ©, Ă©peronnĂ©, cravachĂ©, et il lança Ă  fond de train dans les journaux ses histoires altières et sauvages. Pendant dix ans il s’est attachĂ© Ă  peindre la sociĂ©tĂ© sous les couleurs les plus sombres ; pendant dix ans il a disputĂ© pied Ă  pied le premier rang oĂą il s’est placĂ© du premier coup ; pendant dix ans il a tenu en Ă©chec les succès d’Eugène Sue ; il a balancĂ© la fĂ©conditĂ© de l’auteur des Mousquetaires ; il a fait tĂŞte aux nouveaux venus poussĂ©s de toutes parts et dressĂ©s en une nuit autour des rĂ©putations anciennes. Rien n’a rĂ©ussi Ă  l’abattre, nul ne l’a fait pâlir. Seulement, quand la critique a Ă©tĂ© lasse de le mordre par les cĂ´tĂ©s attaquables de ses livres et de ses pièces, il s’est retournĂ© et il s’est fait critique Ă  son tour : critique de théâtre et de romans rien que pour quelque semaines, – histoire de rire – et mal en a pris Ă  ses ennemis et Ă  ses dĂ©tracteurs. C’était la griffe du lĂ©opard jouant Ă  la main chaude.

”Nous ne rappellerons pas tous les romans de FrĂ©dĂ©ric SouliĂ©, dont il est rĂ©servĂ© Ă  l’avenir de faire le triage. Plusieurs ne sont que de chaleureuses improvisations. Nous nous contenterons d’en citer trois ou quatre qui se trouvent dans toutes les mĂ©moires, tels que le MaĂ®tre d’école, brĂ»lante esquisse rĂ©volutionnaire ; les Drames inconnus, qui contiennent une idĂ©e immense, et la Comtesse de Monrion, publiĂ©e dans la Presse.

”C’est plutĂ´t par l’idĂ©e que par la forme, et c’est surtout par l’action, par le sentiment, par la vĂ©hĂ©mence en un mot, que la plupart des Ĺ“uvres de FrĂ©dĂ©ric SouliĂ© resteront vivantes dans l’histoire littĂ©raire du dix-neuvième siècle. Nous le rĂ©pĂ©tons, parce que lĂ  est le cĂ´tĂ© distinctif de son talent. Chez lui, la forme, Ă  proprement parler, ne tient le plus souvent qu’une place secondaire. Il marche, non point pour faire admirer la grâce de sa tournure ou la richesse de son habit, mais pour arriver tout bonnement au but qu’il se propose. Ce n’est point un auteur petit-maĂ®tre, chaussĂ© d’escarpins Ă  talons rouges, qui procède par entrechats et par cabrioles, faisant la roue et secouant la poudre de ses cheveux ; c’est un voyageur en souliers ferrĂ©s, avec un bâton ferrĂ©, emportĂ© sur un chemin ferrĂ©. S’il rencontre en route une bonne fortune de style, il la saisit par la fenĂŞtre du wagon, mais il ne la guettera point ; ou si, dans l’intervalle d’une station, il s’arrĂŞte Ă  piper des mots en l’air, ce sera alors quelque grosse excentricitĂ© comme “une voix Ă©peronnĂ©e de sourires moqueurs” mais ces curiositĂ©s sont heureusement rares chez lui, et il faut vraiment qu’il n’ait rien de mieux Ă  faire pour s’amuser Ă  guillocher des phrases de la mĂŞme façon qu’un pâtre guilloche un aubier.

”Au théâtre, son succès est peut-ĂŞtre moins net, moins franc, moins dĂ©cidĂ©. Longtemps il a cherchĂ© sa route Ă  travers la tragĂ©die, la comĂ©die et le drame ; souvent on dirait qu’il se sent Ă  l’étroit sur les planches du théâtre ; il est saccadĂ©, contraint ; il ose trop et n’ose pas assez. Le Proscrit et GaĂ©tan, quoique renfermant des scènes d’une beautĂ© rĂ©elle, sont peut-ĂŞtre indignes de l’homme qui a Ă©crit Clotilde. Dans les derniers temps il avait installĂ© son drame en plein boulevard. Son drame s’appela dès lors L’Ouvrier, Les Etudiants, La Closerie, et devint le drame du peuple. Il dit adieu aux grandes dames de la comĂ©die, comme il avait dĂ©jĂ  dit adieu aux grandes dames du roman ; il prit ses hĂ©ros et ses hĂ©roĂŻnes dans la rue, dans la mansarde, un peu partout ; il ne s’inquiĂ©ta pas s’ils Ă©taient bien ou mal vĂŞtus, bien ou mal nourris. Il copia ses Ouvriers comme Murillo copiait ses Mendiants, avec la mĂŞme fiertĂ©, dans le mĂŞme rĂ©alisme. Sa dernière Ĺ“uvre indiquait un acheminement Ă  la vĂ©ritable poĂ©sie, Ă  la poĂ©sie du cĹ“ur.

”FrĂ©dĂ©ric SouliĂ© est mort Ă  quarante-sept ans. Â»

»Enfin M. Jules Janin, notre excellent et spirituel critique, s’exprimait ainsi dans le feuilleton du Journal des DĂ©bats : “HĂ©las ! notre ami, notre frère, l’aimable esprit, l’infatigable inventeur, la sincère passion qui s’est rĂ©pandue çà et lĂ  avec tant d’abondance, dans tant de beaux livres, FrĂ©dĂ©ric SouliĂ© est mort l’autre soir, après une agonie de quatre-vingts jours, dans sa maison de Bièvre, une maison Ă  peine achevĂ©e, et dans laquelle il rĂŞvait, l’infortunĂ©, de si belles heures d’oisivetĂ© et de repos ! La mort de cet Ă©crivain, populaire Ă  tant de titres, sera l’objet d’un deuil gĂ©nĂ©ral. Quoi ! cet homme qui nous a arrachĂ© tant de larmes, qui nous a fait paraĂ®tre si courtes les longues soirĂ©es de l’hiver, ce romancier fĂ©cond et plein de verve, qui ajoutait une joie nouvelle aux joies mĂŞmes du printemps, ce poète du drame, qui soulevait les multitudes, cet amoureux, ce goguenard, ce bel esprit, ce bon homme, on le laisserait mourir sans le pleurer, et tant de gens qui l’aimaient pour son talent, pour son esprit, pour ses grâces ingĂ©nieuses, le laisseraient partir, si jeune encore, sans dire : C’est dommage ! Non, il faut croire Ă  la reconnaissance publique, et que dans cette foule de lecteurs quelques âmes reconnaissantes se rencontreront, qui partageront nos regrets, nos sympathies, notre vive et profonde douleur.

”Il n’y a pas si longtemps dĂ©jĂ  que, sur le bord de la tombe honorĂ©e oĂą M. AimĂ© Martin allait descendre, M. de Lamartine, d’une voix Ă©mue, rendait Ă  ce frère de son cĹ“ur ce tĂ©moignage, que M. AimĂ© Martin n’avait jamais Ă©tĂ© qu’un homme de lettres, et cette suprĂŞme louange fut accueillie comme une justice pleine de goĂ»t et de vĂ©ritĂ©. On peut dire, on doit dire de FrĂ©dĂ©ric SouliĂ© que lui aussi, dans cette carrière si remplie, il a vĂ©cu uniquement pour les lettres ; il a Ă©tĂ© un Ă©crivain, et rien de plus ; il appartenait Ă  cette petite Ă©glise de littĂ©rateurs dĂ©vouĂ©s et fidèles qui vivent de leur propre vie, sans avoir besoin de l’aide et de l’encouragement de personne, Ă©trangers Ă  toute colère, loin de toute espèce d’AcadĂ©mie, inconnus Ă  ceux qui gouvernent, fiers esprits dans leur modestie, qui tirent toute chose de leur propre fonds, et qui ont plus tĂ´t fait d’écrire une belle page que de solliciter le ministre de l’IntĂ©rieur ou de l’Instruction publique. Les laborieux, abandonnĂ©s Ă  eux-mĂŞmes, supportent, dans une proportion incroyable, les peines, les labeurs, les haines, les dĂ©goĂ»ts, les doutes, les douleurs de la vie littĂ©raire ; ils meurent comme ils ont vĂ©cu, sans se plaindre, la plume Ă  la main, et ne laissant après eux que ce noble outil qui leur donne le pain de chaque jour.

”Ainsi a vĂ©cu FrĂ©dĂ©ric SouliĂ©, et quand on songe Ă  tout ce qu’il a fait, Ă  tout ce qu’il a tentĂ©, Ă  tant de livres, Ă  tant de drames, Ă  tant de rĂŞves, Ă  tant d’angoisses, Ă  cette existence chancelante, Ă  ce cĹ“ur malade qui se gonflait jusqu’à se rompre, quand cette pensĂ©e Ă©tait en travail, on se sent saisi d’une profonde pitiĂ©. Ce malheureux homme ne s’est donc pas reposĂ© un seul instant ! Il a donc luttĂ© nuit et jour contre ce mal qui devait l’étouffer ! Il a donc jetĂ©, non seulement son Ă˘me, mais sa vie dans ses livres ! Ses livres, qui les peut compter ? A peine si les nomenclateurs nous diraient le nombre de ses drames, depuis RomĂ©o et Juliette jusqu’au Fils du Diable, depuis Christine jusqu’à la Famille de Lusigny, Eulalie Pontois, les Amants de Murcie, GaĂ©tan, les Talismans, les Etudiants, l’Ouvrier, Clotilde, le Proscrit, une Aventure sous Charles IX, et enfin son chef-d’œuvre, la Closerie des GenĂŞts, qui restera comme un des plus beaux drames, des plus pathĂ©tiques, des plus complets de notre théâtre ; ce sont des titres Ă  notre souvenir ! Et en mĂŞme temps combien il a laissĂ© de drames racontĂ©s, que de comĂ©dies dans ses livres, que d’esprit, que de grâce, de talent, de gaietĂ©, de fortune heureuse ! Que de pitiĂ©, que de terreur ! Vous rappelez-vous, ici mĂŞme, Ă  cette place, cette charmante chose : le Lion amoureux! Et les MĂ©moires du Diable ! Quelle fĂŞte immense, splendide ! quel bal masquĂ© ! et avec quelle Ă©nergie ce poète arrachait leurs masques, Ă  ces vanitĂ©s, Ă  ces mensonges, Ă  ces laideurs ! Or, voilĂ  ce qui m’afflige et ce qui me fait regretter cette mort si prompte ! Cet homme eĂ»t Ă©tĂ© si heureux et si cĂ©lèbre, il eĂ»t vĂ©cu si longtemps, s’il avait eu le droit de ne produire que les MĂ©moires du Diable et La Closerie des GenĂŞts !

”Mais non, c’est le malheur des temps ; une fois lancĂ© dans cette carrière pĂ©nible et charmante des belles-lettres, il faut aller encore, il faut aller toujours. Le public veut de toi ; obĂ©is, esclave, Ă  ton maĂ®tre et seigneur ! Plus de rĂ©pit, plus de repos ; chacune des matinĂ©es de ce peuple français dĂ©vore en trois heures plus de livres qu’il n’en fallait jadis pour suffire Ă  notre consommation d’un grand mois. Il nous faut des contes le matin, des romans Ă  midi et des drames le soir ; et quand par malheur vous avez rĂ©ussi Ă  toucher cette foule indiffĂ©rente, la foule ne veut plus entendre que vous seul ; il faut satisfaire Ă  ses appĂ©tits gloutons, aujourd’hui, demain, toujours, jusqu’à ce que vous mouriez Ă  la peine, ou bien, ce qui est encore un plus grand mal, jusqu’à ce qu’un autre conteur plus heureux s’empare de l’attention du public ; alors vous mourez de regrets et de douleur. Tout bien comptĂ©, mieux vaut encore mourir de fatigue, au bruit des louanges et des applaudissements.

”Pauvre SouliĂ© ! il a langui bien longtemps, il ne voulait pas cĂ©der Ă  ce mal invisible ; il Ă©tait de ceux qui peuvent dire, en frappant leur front : J’ai quelque chose lĂ  ! Il s’entourait de tout ce qu’il aimait. Si ses amis avaient pu le retenir Ă  la douce lumière du jour ! Il parlait de l’avenir encore ; il se promettait de rĂ©aliser bientĂ´t, sur le théâtre qui Ă©tait Ă  lui, les nouvelles dĂ©couvertes qu’il avait faites dans les chemins qui mènent Ă  la pitiĂ©, Ă  la terreur. De temps Ă  autre il se plaignait Ă  haute voix de partir si jeune encore ; mais enfin, quand il comprit que la nuit Ă©ternelle Ă©tait proche, il se rĂ©signa ; il courba la tĂŞte et il prit congĂ© de ses amis, comme un galant homme plein d’énergie et de courage ! Cette douloureuse agonie, supportĂ©e avec tant de rĂ©signation, a couronnĂ© dignement une noble vie si remplie d’étude, de travail, d’amitiĂ©, de probitĂ©, de passions, d’espĂ©rances, des qualitĂ©s les meilleures de l’esprit, des plus heureuses et des plus aimables vertus du cĹ“ur. Il avait Ă  peine quarante-sept ans. C’est demain lundi que nous lui rendons les derniers devoirs ! ”

»Sous le titre de FunĂ©railles de FrĂ©dĂ©ric SouliĂ©, le Journal des DĂ©bats du 28 septembre a publiĂ© un second article de M. Jules Janin, que nous rapporterons Ă©galement : “Aujourd’hui mĂŞme, 27 septembre, dans l’église de Sainte-Elisabeth et au cimetière du Père-Lachaise, les derniers devoirs ont Ă©tĂ© rendus Ă  FrĂ©dĂ©ric SouliĂ©. Comme nous l’avions prĂ©vu, ces modestes funĂ©railles d’un galant homme, qui n’a Ă©tĂ© toute sa vie qu’un homme de lettres, avaient attirĂ© le concours empressĂ© de cette foule intelligente qui ne manque jamais Ă  la renommĂ©e, Ă  la gloire, Ă  l’esprit, Ă  l’éloquence, aux beaux-arts, Ă  la popularitĂ© bien acquise, cette popularitĂ© qui ne craint pas le jugement dernier de la mort. Dans cette foule empressĂ©e autour de ce cercueil rempli avant l’heure, on pouvait distinguer tous les noms connus et tous les noms cĂ©lèbres de la littĂ©rature, de la poĂ©sie, du journal, du théâtre ; car cet homme tant regrettĂ© appartenait, par ses succès, par ses Ă©tudes, Ă  toutes les parties de cet art si difficile qui consiste Ă  parler aux hommes la langue qui convient le plus Ă  leur esprit, Ă  leurs passions, Ă  leur imagination, Ă  leur bon sens. Venaient ensuite, mĂŞlĂ©s au nombreux public que FrĂ©dĂ©ric SouliĂ© avait tenu attentif par le charme tout puissant de sa parole, les amis de ce poète infortunĂ©, les compagnons de sa jeunesse, les associĂ©s de son Ă˘ge mĂ»r, les honnĂŞtes gens qui l’encourageaient de leurs conseils, hommes considĂ©rables dans les deux Chambres, dans le gouvernement, et mĂŞme dans le sein de l’AcadĂ©mie française, car il Ă©tait dĂ©cidĂ© Ă  l’avance que pas un tĂ©moignage de sympathie ne manquerait Ă  ce charmant et très regrettable Ă©crivain, Ă  cette bonne et gĂ©nĂ©reuse nature.

”De très bonne heure l’église de Sainte-Elisabeth-du-Temple avait Ă©tĂ© envahie par les artistes, par le public de FrĂ©dĂ©ric SouliĂ©, par les amis inconnus de son gĂ©nie, par cette partie du monde parisien qui veut tout voir et tout savoir. Cependant, après bien des efforts, le convoi a pu pĂ©nĂ©trer dans l’église, et le service a commencĂ©.

”Ce service Ă©tait conduit par M. Artus, qui avait composĂ© la messe funèbre ; plusieurs parties de cette belle composition ont obtenu l’assentiment unanime. La messe a durĂ© deux heures, et il Ă©tait près d’une heure lorsque le nombreux cortège s’est remis en marche dans le plus grand ordre. Les cordons du poĂŞle Ă©taient tenus par MM. Victor Hugo, le baron Taylor, Buloz, administrateur du Théâtre-Français, et Antony BĂ©raud, le directeur de ce mĂŞme théâtre de l’Ambigu-Comique, rĂ©cemment Ă©levĂ© par FrĂ©dĂ©ric SouliĂ© Ă  la dignitĂ© d’un vrai théâtre littĂ©raire. Le théâtre de l’Ambigu-Comique faisait relâche, et certes ce théâtre a grandement raison de regretter cette Ă©nergique, puissante et fĂ©conde inspiration, qui avait tant fait pour le prĂ©sent, qui donnait tant d’espĂ©rances pour l’avenir.

”Il nous serait impossible de donner une juste idĂ©e de cette pompe Ă©trange, de ce pĂŞle-mĂŞle d’hommes et de visages, de cette rĂ©union imposante de tant de gens qui se connaissaient Ă  peine l’un l’autre, et qui mĂŞme ne s’étaient jamais rencontrĂ©s ; mais la douleur Ă©tait la mĂŞme, et chacun se faisait un devoir d’accepter loyalement le deuil et la douleur de son voisin.

”Les boulevards Ă©taient pleins de monde ; la foule, toujours croissante, se montrait sur le seuil et aux fenĂŞtres de chaque maison ; on n’a jamais vu pareil concours, sinon dans les funĂ©railles politiques, dans les deuils que portent les passions humaines ; mais tant d’intĂ©rĂŞt et mĂŞme tant de curiositĂ© pour un romancier, pour un poète dramatique, pour un rĂŞveur, tant de gens qui ne l’ont jamais connu et qui veulent entrevoir ne fĂ»t-ce que le drap mortuaire qui le recouvre, voilĂ  ce qui n’est pas croyable, et voilĂ  pourtant ce que nous avons vu aujourd’hui.

”ArrivĂ©e au cimetière du Père-Lachaise, cette foule, toujours croissante, bruyante ici, calme lĂ -haut, s’est quelque peu heurtĂ©e contre ces barrières de la mort ; quelques cris d’effroi se sont fait entendre ; plus d’un homme a Ă©tĂ© exposĂ© aux violences involontaires que la multitude amène avec elle ; mais bientĂ´t le calme s’est rĂ©tabli, et alors nous avons pu voir, sur ces sĂ©vères et solennelles hauteurs, une nouvelle foule qui avait envahi tout l’espace. Pendant que nous accompagnions notre ami Ă  son dernier asile, d’autres, non moins empressĂ©s, Ă©taient venus pour l’attendre et pour le saluer une dernière fois au bord de son tombeau !

”Il a fallu bien du temps pour que chacun fĂ»t enfin Ă  sa place, et alors M. Victor Hugo, de sa belle voix aidĂ©e de son beau geste, et dans l’attitude d’un homme qui sait commander aux multitudes, a prononcĂ© le discours que voici : « Les auteurs dramatiques ont bien voulu souhaiter que j’eusse, dans ce jour de deuil, l’honneur de les reprĂ©senter et de dire en leur nom l’adieu suprĂŞme Ă  ce noble cĹ“ur, Ă  cette âme gĂ©nĂ©reuse, Ă  cet esprit grave, Ă  ce beau et loyal talent qui se nommait FrĂ©dĂ©ric SouliĂ©. Devoir austère qui veut ĂŞtre accompli avec une tristesse virile digne de l’homme ferme et rare que vous pleurez. HĂ©las ! la mort est prompte. Elle a ses prĂ©fĂ©rences mystĂ©rieuses. Elle n’attend pas qu’une tĂŞte soit blanchie pour la choisir. Chose triste et fatale, les ouvriers de l’intelligence sont emportĂ©s avant que leur journĂ©e soit faite. Il y a quatre ans Ă  peine, tous, presque les mĂŞmes qui sommes ici, nous nous penchions sur la tombe de Casimir Delavigne, aujourd’hui cous nous inclinons devant le cercueil de FrĂ©dĂ©ric SouliĂ©.

»Vous n’attendez pas de moi, Messieurs, la longue nomenclature des Ĺ“uvres, constamment applaudies, de FrĂ©dĂ©ric SouliĂ©. Permettez seulement que j’essaie de dĂ©gager Ă  vos yeux, en peu de paroles, et d’évoquer, pour ainsi dire, de ce cercueil ce qu’on pourrait appeler la figure morale de ce remarquable Ă©crivain.

»Dans ses drames, dans ses romans, dans ses poèmes, FrĂ©dĂ©ric SouliĂ© a toujours Ă©tĂ© l’esprit sĂ©rieux qui tend vers une idĂ©e et qui s’est donnĂ© une mission. En cette grande Ă©poque littĂ©raire, oĂą le gĂ©nie, chose qu’on n’avait point vue encore, disons-le Ă  l’honneur de notre temps, ne se sĂ©pare jamais de l’indĂ©pendance, FrĂ©dĂ©ric SouliĂ© Ă©tait de ceux qui ne se courbent que pour prĂŞter l’oreille Ă  leur conscience, et qui honorent le talent par la dignitĂ©.

»Il Ă©tait de ces hommes qui ne veulent rien devoir qu’à leur travail, qui font de la pensĂ©e un instrument d’honnĂŞtetĂ© et du théâtre un lieu d’enseignement, qui respectent la poĂ©sie et le peuple en mĂŞme temps, qui pourtant ont de l’audace, mais qui acceptent pleinement la responsabilitĂ© de leur audace, car ils n’oublient jamais qu’il y a du magistrat dans l’écrivain et du prĂŞtre dans le poète.

»Voulant travailler beaucoup, il travaillait vite, comme s’il sentait qu’il devait s’en aller de bonne heure. Son talent, c’était son Ă˘me, toujours pleine de la meilleure et de la plus saine Ă©nergie ; de lĂ  lui venait cette force qui se rĂ©solvait en vigueur pour les penseurs et en puissance pour la foule. Il vivait par le cĹ“ur ; c’est par-lĂ  aussi qu’il est mort. Mais ne le plaignons pas, il a Ă©tĂ© rĂ©compensĂ©, rĂ©compensĂ© par vingt triomphes, rĂ©compensĂ© par une grande et aimable renommĂ©e qui n’irritait personne et qui plaisait Ă  tous. Cher Ă  ceux qui le voyaient tous les jours et Ă  ceux qui ne l’avaient jamais vu, il Ă©tait aimĂ© et il Ă©tait populaire, ce qui est encore une des plus douces manières d’être aimĂ©. Cette popularitĂ©, il la mĂ©ritait, car il avait toujours prĂ©sent Ă  l’esprit ce double but qui contient tout ce qu’il y a de noble dans l’égoĂŻsme et tout ce qu’il y a de vrai dans le dĂ©vouement : ĂŞtre libre et ĂŞtre utile.

»Il est mort comme un sage qui croit, parce qu’il pense ; il est mort doucement, dignement, avec le candide sourire d’un jeune homme, avec la dignitĂ© bienveillante d’un vieillard. Sans doute il a dĂ» regretter d’être contraint de quitter l’œuvre de civilisation que les Ă©crivains de ce siècle font tous ensemble, et de partir avant l’heure solennelle, et prochaine peut-ĂŞtre, qui appellera toutes les probitĂ©s et toutes les intelligences au saint travail de l’avenir. Certes, il Ă©tait propre Ă  ce glorieux travail, lui qui avait dans le cĹ“ur tant de compassion et tant d’enthousiasme, et qui se tournait sans cesse vers le peuple, parce que lĂ  sont toutes les misères, parce que lĂ  aussi sont toutes les grandeurs. Ses amis le savent, ses ouvrages l’attestent, ses succès le prouvent, toute sa vie, FrĂ©dĂ©ric SouliĂ© a eu les yeux fixĂ©s dans une Ă©tude sĂ©vère sur les clartĂ©s de l’intelligence, sur les grandes vĂ©ritĂ©s politiques, sur les grands mystères sociaux. Il vient d’interrompre sa contemplation ; il est allĂ© la reprendre ailleurs. Il est allĂ© trouver d’autres clartĂ©s, d’autres vĂ©ritĂ©s, d’autres mystères, dans l’ombre profonde de la mort !

»Un dernier mot, messieurs. Que cette foule qui nous entoure et qui veut bien m’écouter avec tant de religieuse attention, que ce peuple gĂ©nĂ©reux, laborieux et pensif, qui ne fait dĂ©faut Ă  aucune de ces solennitĂ©s douloureuses et qui suit les funĂ©railles de ses Ă©crivains comme on suit le convoi d’un ami ; que ce peuple si intelligent et si sĂ©rieux le sache bien : quand les philosophes, quand les Ă©crivains, quand les poètes viennent apporter ici, Ă  ce commun abĂ®me de tous les hommes, un des leurs, ils viennent sans trouble, sans ombre, sans inquiĂ©tude, pleins d’une foi inexprimable dans cette autre vie sans laquelle celle-ci ne serait digne ni du Dieu qui la donne, ni de l’homme qui la reçoit ! Les penseurs ne se dĂ©fient pas de Dieu ! ils regardent avec tranquillitĂ©, avec sĂ©rĂ©nitĂ©, quelques-uns avec joie, cette fosse qui n’a pas de fond ; ils savent que le corps y trouve une prison, mais que l’âme y trouve des ailes !

»Oh ! les nobles âmes de nos morts regrettĂ©s, ces âmes qui, comme celle dont nous pleurons en ce moment le dĂ©part, n’ont cherchĂ© dans ce monde qu’un but, n’ont eu qu’une inspiration, n’ont voulu qu’une rĂ©compense Ă  leurs travaux, la lumière et la libertĂ© ; non ! elles ne tombent pas ici dans un piège ! non ! la mort n’est pas un mensonge ! non ! elles ne rencontrent pas dans ces tĂ©nèbres cette captivitĂ© effroyable, cette affreuse chaĂ®ne qu’on appelle le nĂ©ant ! Elles y continuent dans un rayonnement plus magnifique leur vol sublime et leur destinĂ©e immortelle. Elles Ă©taient libres dans la poĂ©sie, dans l’art, dans l’intelligence, dans la pensĂ©e ; elles sont libres dans le tombeau ! Â»

”Certes, ce sont lĂ  de belles paroles, et FrĂ©dĂ©ric SouliĂ© ne pouvait pas espĂ©rer une plus belle oraison funèbre. M. Hugo l’a bien jugĂ©, il l’a bien compris : il a Ă©tĂ© l’admirable interprète des meilleurs et des plus nobles sentiments ; mais aussi comme il a Ă©tĂ© Ă©coutĂ© ; dans quel profond silence, et bientĂ´t avec quels applaudissements unanimes ! Pour notre part, nous ne savons pas de plus noble emploi du talent, de l’éloquence et de la popularitĂ© d’un grand poète que cette façon sympathique avec laquelle il fait une part de sa gloire Ă  celui que la mort a frappĂ©. Si M. Victor Hugo n’a pas conquis un admirateur de plus dans toute celte foule, qui l’admire du fond de l’âme, il s’est fait de nombreux amis ce jour-lĂ .

”Parler après un pareil homme, entreprendre de nouveau cette louange que M. Hugo avait Ă©puisĂ©e en quelques paroles, c’était une tâche difficile. M. le baron Taylor s’est tirĂ© d’affaire avec du sentiment, avec des larmes, avec une douleur bien sentie. Il a parlĂ© comme on parle quand on veut exprimer simplement une Ă©motion sincère.

”Puis M. Paul Lacroix (Connu sous le pseudonyme du Bibliophile Jacob), au nom de la SociĂ©tĂ© des gens de lettres, a prononcĂ© le discours qui suit : « Le ComitĂ© de la SociĂ©tĂ© des gens de lettres, pour donner plus d’éclat Ă  ses regrets, plus de solennitĂ© Ă  cette triste cĂ©rĂ©monie, plus de signification peut-ĂŞtre au dernier hommage qu’il rend aujourd’hui Ă  la mĂ©moire d’un de nos plus illustres confrères ; le ComitĂ© avait espĂ©rĂ© que son prĂ©sident pourrait ĂŞtre ici son interprète. M. le comte de Salvandy, absent de Paris, se trouve empĂŞchĂ© de remplir une honorable et douloureuse mission, qu’il eĂ»t acceptĂ©e comme un devoir ; elle lui aurait permis de vous faire entendre quelques-unes de ces gĂ©nĂ©reuses, de ces consolantes paroles qui lui sont familières, et que n’eussent pas manquĂ© de lui inspirer une mort si prĂ©maturĂ©e, hĂ©las ! une vie si pleine d’œuvres Ă  la fois brillantes et durables.

»Au lieu de la voix imposante que nous attendions, après la voix du grand poète qui a frappĂ© si vivement vos esprits et qui vibre encore dans vos cĹ“urs, la mienne ne saurait ĂŞtre que timide et faible ; mais elle sera soutenue, du moins, par la vieille amitiĂ© que je portais Ă  notre regrettĂ© confrère, par la haute estime que j’accordais Ă  son caractère, par la sympathie, par l’admiration qu’éveillent en moi ses ouvrages, enfin, par la conscience que j’ai, que vous avez tous, Messieurs, de la supĂ©rioritĂ© de cette Ă©poque littĂ©raire dans laquelle FrĂ©dĂ©ric SouliĂ© a mĂ©ritĂ© une si belle place.

»C’est avec un amer sentiment de douleur qu’on voit un Ă©crivain cĂ©lèbre mourir Ă  quarante-sept ans, dans la force de l’âge, dans la puissance du talent. N’est-ce pas le talent, n’est-ce pas le travail qui ont tuĂ© FrĂ©dĂ©ric SouliĂ© ? Telle est la destinĂ©e des gens de lettres de notre temps : le public, ce MĂ©cène insatiable, leur demande sans cesse des Ĺ“uvres nouvelles, plus fortes, plus originales que les prĂ©cĂ©dentes ; Ă  cette condition seule il n’oublie pas ses favoris ; de lĂ , pour ceux-ci , les jours sans repos, les nuits sans sommeil ; de lĂ , cette fournaise ardente de la pensĂ©e qui consume le corps ; de lĂ , l’épuisement avant l’âge et la mort en pleine vie. FrĂ©dĂ©ric SouliĂ© est tombĂ©, comme tomberont beaucoup d’entre nous, messieurs, victime, martyr de ses Ĺ“uvres. A quarante-sept ans il laisse vingt drames et cent volumes de romans.

»Et pourtant, si FrĂ©dĂ©ric SouliĂ© n’avait pas eu besoin de devoir Ă  son imagination, Ă  sa plume, l’indĂ©pendance de la fortune, il se fĂ»t plutĂ´t, pour ainsi dire, recueilli dans quelques vers tendrement rĂŞvĂ©s, dans quelques pièces de théâtre lentement conçues, lentement Ă©laborĂ©es : il Ă©tait nĂ© poète, il n’eĂ»t Ă©tĂ© que poète, la poĂ©sie l’avait passionnĂ© dès sa jeunesse, la poĂ©sie, qui n’a pas cessĂ© de l’occuper jusqu’à son lit de mort. Oui, messieurs, s’il eĂ»t Ă©tĂ© libre de suivre sa chère vocation, s’il avait pu vivre autrement que par ses livres et par ses drames, ses talents de poète, de dramaturge et de romancier se fussent concentrĂ©s en deux ou trois Ĺ“uvres de gĂ©nie, et il serait encore parmi nous pour jouir longtemps de sa gloire, pour l’accroĂ®tre sans doute, et pour la voir avec orgueil s’élever entre les gloires de son siècle ; car il est impossible que la France ne puisse pas reconnaĂ®tre ce que l’Europe, ce que le monde intellectuel a reconnu par acclamations : la splendeur de notre littĂ©rature contemporaine. Admirons le passĂ© littĂ©raire de la France, mais admirons aussi le prĂ©sent, qui deviendra immortel Ă  son tour aux yeux de l’avenir. Etrange prĂ©jugĂ© ! nous rapetissons nos grands hommes tant que nous les possĂ©dons ; il faut que nous les ayons perdus pour que le temps et la distance nous les montrent tels qu’ils sont, en les grandissant encore.

»Les Ĺ“uvres de FrĂ©dĂ©ric SouliĂ© ne pĂ©riront pas. Ce qui leur manque quelquefois, c’est la correction, la perfection de la forme ; mais la crĂ©ation, l’invention de l’œuvre, l’étude des caractères, l’agencement des scènes, la combinaison des effets, ce sont lĂ  des qualitĂ©s que FrĂ©dĂ©ric SouliĂ© rĂ©unissait au plus haut degrĂ© ; ce sont ces qualitĂ©s qui lui ont fait une rĂ©putation si populaire, si incontestĂ©e. Il prend son lecteur Ă  l’ouverture du livre, il s’empare de son spectateur Ă  l’exposition du drame ; il les charme, il les captive, il les tient en suspens sous les poignantes impressions de la pitiĂ© et de la terreur pendant cinq actes, dans l’espace de dix volumes, et il ne les quitte au dĂ©nouement que remplis d’émotions profondes et ineffaçables. Dramaturge dans ses romans et romancier dans ses drames, il est toujours poète, et l’on sent dans tous ses Ă©crits comme le souffle de son Ă˘me rĂŞveuse et mĂ©lancolique. On l’a comparĂ© Ă  Lewis, Ă  Mathurin, ces deux poètes romanciers de l’Angleterre ; mais FrĂ©dĂ©ric SouliĂ© Ă©tait essentiellement français par l’esprit, par cet esprit qui est la langue universelle de notre pays Ă  toutes les Ă©poques et qui, dans la noire, par malheur, trouve plus de gens qui la parlent que de gens qui la comprennent.

»Honneur au poète, au dramaturge, au romancier qui a consacrĂ© toutes ses pensĂ©es, tous ses instants aux lettres ; qui s’est dĂ©tournĂ© des voies arides de l’ambition pour n’avoir qu’une seule ambition, celle du succès littĂ©raire ; qui a servi les mĹ“urs publiques par l’enseignement du théâtre et de la littĂ©rature ; qui

a fait beaucoup pour son temps, beaucoup pour son pays et qui est mort Ă  la peine dans cette sainte croisade de la littĂ©rature ! Honneur au littĂ©rateur qui, avec un talent bien digne d’exciter l’envie, n’a su se faire que des Ă©mules qui le regrettent et des amis qui le pleurent.

»C’est un rare exemple Ă  imiter, messieurs : du travail, un travail immense, infatigable ; une âme sereine, un excellent cĹ“ur, sans haine, sans jalousie, sans autre passion que la passion des lettres, la plus noble, la plus douce, la plus grande des passions.

»Ah ! si M. le comte de Salvandy, membre de l’AcadĂ©mie française, ministre de l’Instruction publique, avait pu prendre la parole ! Comme membre de l’AcadĂ©mie, il nous eĂ»t dit que FrĂ©dĂ©ric SouliĂ© avait des droits Ă©clatants Ă  ĂŞtre admis dans ce sĂ©nat littĂ©raire ; comme ministre de l’Instruction publique et des Lettres, il eĂ»t, au nom des lettres, au nom du pays, remerciĂ© FrĂ©dĂ©ric SouliĂ© d’avoir contribuĂ© pour une si large part Ă  l’illustration du siècle littĂ©raire que nous avons le bonheur de voir rayonner autour de nous.

»Adieu, mon cher camarade ! mĂŞme en prononçant cet adieu suprĂŞme, il me semble que tu demeures toujours avec nous, puisque nous conservons ton souvenir et tes beaux ouvrages ! Â»

”Les mĂŞmes qualitĂ©s signalĂ©es dans le discours de M, le baron Taylor, mais Ă  un degrĂ© plus touchant encore, distinguent les derniers adieux de M. Antony BĂ©raud Ă  cet ami qu’il a entourĂ© jusqu’à la fin d’une sollicitude toute paternelle. On voyait que les larmes du directeur de l’Ambigu-Comique Ă©taient des larmes sincères ; on comprenait qu’il avait assistĂ© Ă  cette agonie douloureuse, et qu’en effet il avait fermĂ© les yeux de l’homme enfermĂ© dĂ©sormais dans ce cercueil.

”Surtout dans le discours de M. Antony BĂ©raud, nous avons remarquĂ©, chose touchante, les derniers vers que FrĂ©dĂ©ric SouliĂ© ait dictĂ©s Ă  son lit de mort, enfants douloureux de son agonie, dernier reflet de cette intelligence qui se dĂ©fendait encore contre la mort ; des sanglots, des souvenirs, des Ă©tincelles, des nuages, tout le passĂ©, toute la jeunesse, tous les regrets. Ces vers ont Ă©tĂ© recueillis au chevet du mourant par M. Collin, qui l’a entourĂ© jusqu’à la fin de sa tendresse, de son respect, par un homme Ă  qui nous devons bien de la reconnaissance pour ce dĂ©vouement Ă  toute Ă©preuve :

« Voici les paroles de M. Antony BĂ©raud : « Messieurs, ceci est le rĂ©cit intime et simple d’intimes douleurs. Quel est celui d’entre vous, quelque jeune qu’il soit, qui n’ait pas dĂ©jĂ  pleurĂ© sur une tombe ? Rappelez-vous le père, la mère, le frère, l’ami que vous avez perdu, et vous comprendrez... et vous pardonnerez Ă  ces confidences de l’amitiĂ©.

»J’ai passĂ© la dernière nuit près de ces restes sacrĂ©s que bientĂ´t je ne devais plus revoir... J’ai prononcĂ© la dernière prière et j’ai fait les derniers adieux en dĂ©posant un dernier baiser Ă  ce noble front qui ne s’inspira jamais que de hautes et dignes pensĂ©es ; Ă  ces yeux qu’enflammaient de si magnifiques regards tout sentiment gĂ©nĂ©reux, tout Ă©lan de dĂ©vouement, de courageuse amitiĂ© et de patriotisme ; Ă  cette bouche Ă©loquente, qui n’eut jamais que de bonnes et dignes paroles. Puis les serviteurs de la mort sont venus, et ils l’ont parĂ© pour la tombe, et moi, je me suis retirĂ© devant eux pour aller pleurer seul... et pour me recueillir dans ma douleur.

»Messieurs, vous les frères, les amis de l’ami et du frère que j’ai perdu, vous, les nobles rivaux de l’écrivain dont s’honorait la patrie, vous n’attendez pas de moi une apprĂ©ciation plus ou moins rapide des Ă©crits qui illustreront sa mĂ©moire, ni le rĂ©cit des actes de sa vie passĂ©e. Vous les connaissez tous. Les uns et les autres ont Ă©tĂ© exposĂ©s au grand jour... et tous ont pu, je le dis avec orgueil, en supporter l’éclat. Sa vie d’homme et d’écrivain peut se rĂ©sumer en un seul mot, qui, je le crois, est le plus bel Ă©loge qu’on puisse faire et de l’écrivain et de l’homme : FrĂ©dĂ©ric a rĂ©solu un problème presque insoluble jusqu’à lui : du gĂ©nie, des triomphes et pas un ennemi.

»Permettez-moi de vous parler seulement des derniers instants de sa vie, alors que, si près d’entrer dans l’éternel sommeil, il Ă©tala Ă  nos yeux le plus noble et le plus imposant spectacle que l’homme puisse offrir Ă  l’homme : celui d’une âme pure qui se ravive dans toute son Ă©clatante lumière, qui semble rejeter loin d’elle tous les liens de la matière, d’une âme face Ă  face avec son Dieu, empruntant d’en haut d’étonnantes paroles pour apprendre aux autres comment il faut mourir.

»Certes, après la lettre de mon digne et excellent Achille Collin, lettre qui est tout simplement un chef-d’œuvre de dĂ©licatesse et de sentiment, de cette poĂ©sie dĂ©chirante qui part du cĹ“ur, je pourrais me taire, et vous relire seulement ce touchant rĂ©cit. Mais j’ai aussi un devoir Ă  remplir, et peut-ĂŞtre Ă©couterez-vous avec l’intĂ©rĂŞt de l’amitiĂ© fraternelle quelques autres dĂ©tails sur cette mort si digne d’une belle vie.

(Ici M. BĂ©raud a racontĂ© les dĂ©tails de l’agonie de FrĂ©dĂ©ric SouliĂ© dĂ©tails que nos lecteurs connaissent dĂ©jĂ .)

»Alors commença, si je puis dire ainsi, continue M. BĂ©raud, son agonie poĂ©tique, force miraculeuse qui se dĂ©veloppait cinq minutes avant la mort, inconcevable puissance, rĂ©cit presque incroyable auquel vous voudrez bien croire cependant, car j’en fais le serment, ceci est vrai, comme il est vrai que FrĂ©dĂ©ric Ă©tait l’homme d’honneur par excellence.

»J’ai fait des vers tout Ă  l’heure... nous dit-il, voyons si je m’en souviens !... Et nous de nous Ă©crier, mĂ©nageant chaque Ă©tincelle de ce foyer qui s’éteignait... Ami, de grâce, ne cherchez pas... Si, si... oh ! laissez-moi ce doux rappel... Ecrivez Collin. Et alors d’une voix qui s’éteignait et se ravivait par intervalles, il chanta, le cygne superbe, dont les derniers accents allaient se perdre clans la tombe :

Louise, noble cĹ“ur, ange aux regards si doux,

Quand l’ange de la mort, presque vaincu par vous,

Oubliait de frapper sa victime expirante...

Pour le pauvre martyr, vous l’image vivante

De tous cĂ©lestes dons et de toutes vertus,

Que vous dire, âme d’or, ma sainte bienfaisante ?

Vous m’avez tenu lieu, sĹ“ur, de ma sĹ“ur absente ;

Mère, de ma mère qui n’est plus....

Je n’achèverai point mon pĂ©nible labeur !

Plus de rĂ©colte... HĂ©las ! imprudent moissonneur,

Hâtant tous les travaux faits Ă  ma forte taille,

Je jetais au grenier le froment et la paille,

De mon rude labeur nourrissant ma maison,

Sans m’informer comment s’écoulait la moisson !

Viens près de moi, BĂ©raud... et vous, MassĂ©, Collin !

Près de moi, près de moi... car voici bientĂ´t l’heure !

Voici qu’on me revĂŞt de ma robe de lin

Pour entrer dignement dans....

»Et sa voix s’arrĂŞta, et ses yeux, vitrĂ©s par le froid de la mort, s’éteignirent lentement ; deux grosses larmes coulèrent, et les nĂ´tres commencèrent aussi de couler pour ne plus s’arrĂŞter jamais. Â»

”Et tout finit lĂ  ! Et cet homme qui, dans ses livres, dans ses drames, menait de front tant d’êtres créés par lui, un mot l’arrĂŞte... ce grain de sable qui nous dit : Tu n’iras pas plus loin !

”Sont venus ensuite deux amis du poète mort, M. Belmontet, son compatriote, son ami d’enfance, et M. Adolphe Dumas. M. Adolphe Dumas a rĂ©citĂ© des stances Ă©crites le matin mĂŞme ; M. Belmontet a dĂ©clamĂ© un dithyrambe.

”Un dernier incident a signalĂ© cette longue journĂ©e : tout Ă©tait dit, les soldats de la ligne allaient saluer d’une dernière salve cette tombe Ă  demi fermĂ©e, lorsque la foule, qui avait applaudi au grĂ© de ses passions les divers orateurs, s’est mise Ă  appeler : Alexandre Dumas ! Alexandre Dumas ! Le public avait reconnu M. Alexandre Dumas Ă  sa taille, Ă  son visage, Ă  son geste, et, le voyant, le public voulait l’entendre. Ainsi sollicitĂ©, M. Alexandre Dumas s’avance : il veut parler, les larmes Ă©touffent sa voix ; il parle, les sanglots l’interrompent... il s’arrĂŞte, il s’arrache Ă  l’ovation. Il n’a pas Ă©tĂ© le moins Ă©loquent de tous ces hommes qui ont tenu ce peuple attentif pendant deux heures, attentif Ă  la louange d’un Ă©crivain !

”On s’est retirĂ© en bon ordre et en silence, sans confusion, et d’une façon beaucoup plus convenable qu’on n’eut pu l’espĂ©rer. Tant d’honneurs rendus en dehors de l’AcadĂ©mie française ! C’est une journĂ©e qui comptera dans l’histoire littĂ©raire de ce temps-ci !” Jules Janin.

»Voici une page curieuse, Ă©crite au courant de la plume et sans aucune prĂ©tention d’écrivain, par FrĂ©dĂ©ric SouliĂ© lui-mĂŞme. C’est sa propre autobiographie adressĂ©e par lui il y a quelques annĂ©es Ă  M. Lenmolt, fondateur du Biographe, qui la lui avait demandĂ©e.

“Monsieur,

”J’ai reçu les deux lettres que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire, et, en vĂ©ritĂ©, je suis fort embarrassĂ© d’y rĂ©pondre. Il est bien difficile Ă  un homme qu’on interroge sur son compte de ne rĂ©pondre que ce qui est convenable. Il se glisse toujours dans le rĂ©cit le plus succinct quelque chose de l’opinion qu’on a de soi ; et, soit qu’on s’estime trop ou trop peu, on s’expose Ă  passer pour avoir beaucoup de vanitĂ© avouĂ©e ou de fausse modestie. Je vais cependant faire de mon mieux, et si je mets dans cette lettre des circonstances qui vous paraissent inutiles, attribuez-les, je vous prie Ă  ma maladresse et non point au dĂ©sir de faire de mon avis quelque chose d’important.

”Recevez, je vous prie, monsieur, l’assurance de ma parfaite considĂ©ration,

»FrĂ©dĂ©ric SouliĂ©. Â»

”Je suis nĂ© Ă  Foix (Ariège), le 23 dĂ©cembre 1800. Ma naissance rendit ma mère infirme. Elle quitta ma ville natale quelques jours après ma naissance, et, bien que je sois souvent retournĂ© dans mon dĂ©partement et Ă  quelques lieues de Foix, je ne l’ai jamais vue. Je demeurai avec ma mère dans la ville de Mirepoix jusqu’à l’âge de quatre ans. Mon père Ă©tait employĂ© dans les Finances et sujet Ă  changer de rĂ©sidence. Il me prit avec lui en 1804. En 1808 je le suivis Ă  Nantes, oĂą je commençai mes Ă©tudes. En 1815 il fut envoyĂ© Ă  Poitiers, oĂą je fis ma rhĂ©torique. Mon premier pas, dans ce que je puis appeler la carrière des lettres, me fit quitter le collège. On nous avait donnĂ© une espèce de fable Ă  composer, je m’avisai de la faire en vers français. Mon professeur, qui Ă©tait un sĂ©minariste de vingt-cinq ans, trouva cela si surprenant, qu’il me chassa de la classe, disant que j’avais l’impudence de prĂ©senter comme de moi des vers que j’avais assurĂ©ment volĂ©s dans quelque Mercure. Je fus me plaindre Ă  mon père, qui savait que, dès l’âge de douze ans, je rimais Ă  l’insu de tout le monde. Il se rendit auprès de mon professeur, qui ne lui rĂ©pondit autre chose que ceci « qu’il Ă©tait impossible qu’un Ă©colier fĂ®t des vers français. Mais, lui dit mon père, vous exigez bien que cet Ă©colier fasse des vers latins. Oh ! ceci est diffĂ©rent, reprit le professeur, je lui enseigne comment cela se fait, et puis il a le Gradut ad Parnassum. Â» Je noie cette anecdote, non pas pour ce qu’elle a d’intĂ©ressant, mais pour la rĂ©ponse du professeur. Mon père me fit quitter le collège et se chargea de me faire faire ma philosophie. Il avait Ă©tĂ© lui-mĂŞme, Ă  vingt ans, professeur de philosophie Ă  l’UniversitĂ© de Toulouse, qu’il quitta pour se faire soldat en 1792. Il s’était retirĂ© avec le grade d’adjudant gĂ©nĂ©ral, par suite d’une maladie contractĂ©e dans les reconnaissances qu’il avait faites sur les Alpes pour l’expĂ©dition d’Italie.

”Je reviens Ă  moi. Quelque temps après ma sortie du collège, mon père fut accusĂ© de bonapartisme et destituĂ©. II vint Ă  Paris, et je l’y accompagnai. J’y achevai mes Ă©tudes. J’y fis mon droit assez mĂ©diocrement, mais avec assez de turbulence pour ĂŞtre expulsĂ© de l’Ecole, pour avoir signĂ© des pĂ©titions libĂ©rales et pris une part active Ă  la rĂ©volte contre le doyen, qui me fit expĂ©dier ainsi que mes camarades Ă  l’Ecole de Rennes, oĂą nous achevâmes notre droit comme des forçats, sous la surveillance de la police. On m’avait signalĂ© comme carbonaro. Je profitai de mon exil pour Ă©tablir une correspondance entre les ventes de Paris et celles de Rennes. Mon droit fini, je rejoignis mon père Ă  Laval, oĂą il avait repris son emploi. J’entrai dans ses bureaux, et bientĂ´t après dans l’administration ; j’y demeurai jusqu’en 1824, Ă©poque Ă  laquelle mon père fut mis Ă  la retraite pour avoir mal votĂ© aux Ă©lections.

”Un mot sur mon père, monsieur. Le voilĂ  deux fois destituĂ© ; est-ce Ă  dire que ce fĂ»t un homme incapable et turbulent ? Quoiqu’on puisse suspecter ma rĂ©ponse de partialitĂ©, je puis le dire, parce que cela est une chose irrĂ©cusable pour tous ceux qui le connaissent, mon père Ă©tait l’administrateur le plus distinguĂ© de sa partie (les contributions) ; ses travaux lui avaient valu l’approbation de l’Empereur, et peut-ĂŞtre s’en souvenait-il trop, voilĂ  tout. Il regrettait un temps oĂą, cachĂ© dans le fond d’une province, il avait, sans appui, sans protection, sans sollicitation, obtenu un rapide avancement dĂ» Ă  la supĂ©rioritĂ© seule de ses travaux. Vous me pardonnerez la digression. Je quittai l’administration quand mon père en fut exclu, et revins avec lui Ă  Paris. J’avais occupĂ© mes loisirs de province Ă  faire quelques vers ; je les publiai sous le titre d’Amours françaises. Ce petit volume passa assez inaperçu, si ce n’est dans quelques salons oĂą survivait encore la mode des lectures Ă  apparat. Je m’y liai avec presque tous les hommes qui Ă©taient ou qui sont devenus quelque chose en littĂ©rature. Casimir Delavigne m’encouragea avec une grâce parfaite, et je devins l’ami de Dumas, lorsqu’il n’avait encore pour toute supĂ©rioritĂ© que la beautĂ© de son Ă©criture. Mon succès n’avait pas Ă©tĂ© assez Ă©clatant pour me montrer la carrière des lettres comme un avenir assurĂ©. Je devins directeur d’une entreprise de menuiserie mĂ©canique.

”Ce fut pendant que j’étais fabricant de parquets et de fenĂŞtres que je fis RomĂ©o et Juliette. Nous Ă©tions dĂ©jĂ  en 1827. Cet ouvrage fut reçu Ă  l’unanimitĂ© au Théâtre-Français. Mais on dĂ©cida, sans la connaĂ®tre, de lui prĂ©fĂ©rer une tragĂ©die que M. Arnault fils promettait sur le mĂŞme sujet. Sa tragĂ©die finie, elle fut peu accueillie. Alors on se tourna vers une traduction de Shakespeare, par M. Emile Deschamps. J’appris tout cela par hasard. Je portai ma pièce Ă  l’OdĂ©on : j’eus mille peines Ă  obtenir une lecture. Je dus cette faveur Ă  Janin, qui Ă©tait dĂ©jĂ  une autoritĂ© et qui faisait trembler les directeurs dans ses feuilletons du Figaro. Je fus reçu, jouĂ©, applaudi. Je me fis dĂ©cidĂ©ment homme de lettres. A partir de lĂ , voici toute ma vie littĂ©raire. Je donnai Christine Ă  l’OdĂ©on, drame en cinq actes et en vers, tombĂ© d’une façon Ă©clatante. J’avais fait cet ouvrage avec amour, je fus dĂ©solĂ©, dĂ©solĂ© surtout de l’abandon des journalistes, qui, après nous avoir poussĂ©s, nous autres jeunes gens, dans une voie d’affranchissement, dĂ©sertèrent la cause Ă  son premier essai. Christine n’en est pas moins ce que j’ai fait de mieux. Je quittai le théâtre, je m’attachai aux journaux. Je fis le Mercure, je fus du Figaro. Pendant l’annĂ©e 1830 je fis jouer une petite pièce en deux actes, ayant pour titre Une nuit du duc de Montfort ; elle me rapporta plus d’argent que mes deux tragĂ©dies, toute mĂ©diocre qu’elle fĂ»t. La rĂ©volution de 1830 arriva, j’y pris part, je me battis. Je suis dĂ©corĂ© de juillet, ce qui ne prouve rien, mais enfin je me suis battu. Je travaillais Ă  cette Ă©poque Ă  la Mode et au Voleur, avec Balzac et Sue.

”MalgrĂ© mon peu de succès au théâtre, je tentai encore une fois la chance. Je fis une pièce en cinq actes et en prose, de moitiĂ© avec M. CavĂ©. Elle s’appelait Nobles et Bourgeois, nous tombâmes encore. Je me rĂ©signai Ă  abandonner le théâtre, malgrĂ© les encouragements de mes amis, qui disaient trouver dans un excès de force dramatique la cause de mes chutes. Je continuai ma collaboration Ă  presque tous les recueils qui ont paru, soit en vers ou en prose. Enfin je rentrai au théâtre par la Famille de Lusigny, qui obtint un succès honorable. Puis je fis Clotilde, qui fut très-critiquĂ©e et beaucoup jouĂ©e. J’ai fait encore une Aventure sous Charles IX très critiquĂ©e et passablement applaudie. A l’époque oĂą je donnais Clotilde, je publiai Les Deux Cadavres. On a fait de ce livre mon meilleur titre Ă  l’estime, quelle qu’elle soit, qu’on a de moi.

”BientĂ´t après, je recueillis, sous le titre du Port de CrĂ©teil, des contes et nouvelles tant inĂ©dits que dĂ©jĂ  publiĂ©s. Depuis encore, j’ai fait imprimer Le Vicomte de BĂ©ziers ; et votre article ne sera pas imprimĂ©, que deux nouveaux volumes auront paru sous le titre de : Le MagnĂ©tiseur. En somme, depuis que j’ai commencĂ© Ă  Ă©crire, j’ai fait jouer neuf pièces (j’ai oubliĂ© de parler plus haut de L’Homme Ă  la Blouse et du Roi de Sicile), dont quatre en cinq actes et trois en trois actes. Quatre de ces pièces sont restĂ©es au rĂ©pertoire du Théâtre-Français. J’ai publiĂ© neuf volumes, dont six de romans historiques, deux de contes et un de poĂ©sies. Enfin je ne sache pas de recueil oĂą je n’aie travaillĂ© : dans les Cent et Un, Paris moderne, l’Europe littĂ©raire, la Mode, la Revue de Paris, le MusĂ©e des Familles, le Journal des Enfants etc., etc. VoilĂ  tout ou Ă  peu près, et voilĂ  peut-ĂŞtre beaucoup trop ; faites-en ce qu’il vous plaira.

”Voici mon nom exactement : Melchior, FrĂ©dĂ©ric SouliĂ©.

»Nous trouvons dans le journal le Siècle du 28 septembre la note suivante de M. Charles de Matharel : “En Ă©crivant hier Ă  M. Achille Collin pour lui demander les dĂ©tails de la fin de notre illustre collaborateur, nous nous Ă©tions aussi adressĂ© Ă  Alexandre Dumas ; nous avons reçu, trop tard pour pouvoir l’insĂ©rer hier, les quelques lignes que nous nous empressons de publier aujourd’hui. AppelĂ© hier par les cris de la foule Ă  faire entendre sa voix sur la tombe de FrĂ©dĂ©ric SouliĂ©, Dumas, vaincu par son Ă©motion, n’a pu que sangloter. Il aimait SouliĂ© du fond du cĹ“ur. Voici, au surplus, ce qu’il nous Ă©crivait avant-hier : « Mon cher Matharel. Vous me demandez si j’ai conservĂ© dans ma mĂ©moire quelques faits de la vie littĂ©raire de notre pauvre FrĂ©dĂ©ric. En voici un qui m’est relatif. Il y a vingt-deux ou vingt-trois ans que je connais FrĂ©dĂ©ric. Nous avons dĂ©butĂ© ensemble ; seulement il avait pris l’antĂ©rioritĂ© sur moi. Une traduction ou plutĂ´t une imitation du RomĂ©o et Juliette de Shakespeare fut son premier ouvrage dramatique ; une Ă©lĂ©gie faite d’après un tableau d’Horace Vernet pour la galerie de M. le duc d’OrlĂ©ans, et intitulĂ©e la Folle de Waterloo, fut une de ses premières pièces de poĂ©sie.

»FrĂ©dĂ©ric SouliĂ©, plus âgĂ© que moi de cinq ans Ă  peu près, dirigeait alors une scierie mĂ©canique Ă  la Gare, près le Jardin des Plantes. Nous passions une partie de nos soirĂ©es ensemble, et nous essayions, pendant ces soirĂ©es, d’écrire, pour la Porte-Saint-Martin, un drame des Puritains d’Ecosse. Le rĂ´le de Balfaur de Burley nous avait sĂ©duit pour Frederick LemaĂ®tre.

»En cherchant dans la biographie de Michaud un renseignement sur Charles Ier, je tombai sur l’article Christine, et, en le lisant, je m’arrĂŞtai Ă  l’épisode de la mort de Monaldeschi.

»– Pardieu, mon cher, dis-je Ă  SouliĂ©, il y a lĂ -dedans tout un drame.

»– Je le sais bien, rĂ©pondit-il.

»– Veux-tu le faire ensemble ?

»– Non, je tiens Ă  faire un ouvrage seul. Mon RomĂ©o n’est qu’une traduction, et, par consĂ©quent, est bon pour un dĂ©but, mais doit ĂŞtre promptement et vigoureusement soutenu. C’est mon avant-garde. Si mon avant-garde, composĂ©e de troupes Ă©trangères, plie, il faut que je puisse faire donner mon corps d’armĂ©e, composĂ© de troupes nationales.

»– Alors, mon cher ami, fais de ton cĂ´tĂ©, je ferai du mien.

»– A merveille !

»– Mais tu comprends, n’est-ce pas, sans rivalitĂ©, sans haine, sans refroidissement ?

»– Cela va sans dire. Nous nous donnâmes la main, et ce fut chose convenue que chacun de nous ferait sa Christine.

»Nos Puritains d’Ecosse, abandonnĂ©s quelques jours après pour les premiers travaux de ce nouveau drame, ne virent jamais le jour.

»J’eus fini mon Ĺ“uvre le premier. SouliĂ© travaillait difficilement. C’était par rayons aigus que la lumière filtrait dans cette tĂŞte si vigoureusement organisĂ©e, et jamais cette lumière, Ă©blouissante lĂ  oĂą elle frappait, n’était assez complète pour Ă©clairer le vaste chaos de sa pensĂ©e. Il en rĂ©sultait que certaines portions de son Ĺ“uvre restaient dans l’ombre. De sorte que ce monde inconnu qu’il portait en lui, pareil Ă  notre monde rĂ©el, lumineux d’un cĂ´tĂ©, demeurait presque toujours de l’autre Ă  moitiĂ© plongĂ© dans la nuit.

»Je lus ma Christine au Théâtre-Français ; elle fut reçue. SouliĂ©, trois ou quatre mois après, lut la sienne Ă  l’OdĂ©on ; elle fui reçue Ă©galement. Dans l’intervalle, sa tragĂ©die de RomĂ©o avait Ă©tĂ© jouĂ©e et avait obtenu un beau succès.

»Christine fut jouĂ©e Ă  son tour. Moins heureuse que RomĂ©o, Christine tomba. Harel Ă©tait Ă  cette Ă©poque directeur du théâtre de l’OdĂ©on.

»C’était un homme auquel il poussait trois ou quatre idĂ©es par heure. Au nombre de celles qui lui vinrent pendant l’heure qui suivit le baisser du rideau, il y en eut une qui se manifesta Ă  moi le lendemain par cette lettre :

“Mon cher Dumas,

”La ComĂ©die-Française, fidèle Ă  ses traditions d’inhumation littĂ©raire, vous a reçu votre Christine pour ne jamais vous la jouer. Je vous la reçois, moi, pouvant la jouer tout de suite ; vous aurez neuf du cent de la recette et vous serez jouĂ© par mademoiselle Georges, par Ligier, par Lockroy et l’élite de la troupe.

”Je trouve original de jouer sur le mĂŞme théâtre, avec les mĂŞmes artistes, deux pièces sous le mĂŞme titre, faites en mĂŞme temps, je ne dirai pas par deux rivaux, mais par deux amis.

”Tout Ă  vous,

”Harel.”

»La proposition Ă©tait trop galante pour ne pas me sĂ©duire : cependant elle soulevait un remords dans mon esprit ou plutĂ´t dans mon cĹ“ur. – Ne serait-ce pas un chagrin pour SouliĂ© que cette substitution si rapide d’une Ĺ“uvre Ă  une autre, et plus qu’un chagrin, une douleur si je rĂ©ussissais lĂ  oĂą il venait de tomber !

»Je lui envoyai la lettre d’Harel, sans y rien ajouter, sans lui rien faire dire.

»Le lendemain je la reçus, il y avait ajoutĂ© ce post scriptum :

“Merci du bon procĂ©dĂ©. Ramasse les morceaux de ma Christine, fais balayer le théâtre et prends-le, je te le donne. Tout Ă  toi. F. SouliĂ©.”

»Le lendemain ma Christine Ă©tait lue aux acteurs et le surlendemain mise en rĂ©pĂ©tition.

»La veille de la rĂ©pĂ©tition gĂ©nĂ©rale, je fis prĂ©venir SouliĂ© que, s’il voulait faire le voyage de l’OdĂ©on, il me ferait grand plaisir.

»Soulié vint.

»Ceux qui ont vu cette rĂ©pĂ©tition gĂ©nĂ©rale se rappelleront l’immense succès qu’eut la pièce Ă  cette rĂ©pĂ©tition. Je puis le dire, Christine Ă©tant, avec certain Laird de Dumbesky, celui de tous mes ouvrages dramatiques qui a Ă©tĂ© le plus cruellement sifflĂ©.

»Pendant toute cette rĂ©pĂ©tition, je n’eus d’yeux que pour FrĂ©dĂ©ric. L’avis de FrĂ©dĂ©ric me semblait, au milieu de tous ces applaudissements, le seul dont je dusse me prĂ©occuper.

»Pendant les premiers actes, il resta froid. Mais au quatrième et au cinquième, il fut pris comme les autres.

»Je le vis sortir, je sortis. Nous nous rencontrâmes dans le corridor. Il se jeta Ă  mon cou.

»– Ma foi, mon ami, me dit-il avec cet accent auquel il n’y a pas Ă  se tromper, tes autres te diront ce qu’ils voudront, mais je te dirai, moi, que tu as lait une belle chose.

»– Merci, merci !

»J’étouffais fort, je me le rappelle, en disant cela.

»– Maintenant, continua-t-il, as-tu distribuĂ© tes billets ?

»– Pas encore.

»– Allons, donne-moi tous les parterres que tu pourras me donner. Je t’amène demain mes scieurs de long ; je me mets Ă  leur tĂŞte, et tu vas voir comme nous allons te mener.

»Je donnai cinquante places Ă  SouliĂ©.

»SouliĂ© les distribua Ă  ses cinquante scieurs de long.

»Sans SouliĂ© et sans ses cinquante scieurs de long, je suis convaincu que la pièce n’eĂ»t point Ă©tĂ© jusqu’à la fin.

»VoilĂ  ce qu’a fait SouliĂ©, mon cher Matharel. Ouvrez les annales dramatiques du monde entier, et vous n’y trouverez pas, j’en suis certain, un fait analogue Ă  celui-ci.

»C’est un des plus grands et un des meilleurs qui nous a dit adieu.

»Tout Ă  vous, Alexandre Dumas. Â»

”Que pourrions-nous ajouter après les citations qui prĂ©cèdent ? notre tâche ne se trouve-t-elle pas entièrement remplie ?

”Nous terminerons en annonçant que FrĂ©dĂ©ric SouliĂ© a laissĂ© deux pièces de théâtre qui vont ĂŞtre mises en rĂ©pĂ©tition. L’une, intitulĂ©e Le Vieux Paris, grand drame historique en cinq actes, divisĂ©s en tableaux, appartient au théâtre de l’Ambigu-Comique, et l’autre, drame-vaudeville en deux actes, qui porte le titre de Une FatalitĂ©, sera très prochainement reprĂ©sentĂ©e sur le théâtre du Vaudeville. On parle Ă©galement d’un troisième drame dont le nom serait Le MĂ©decin du pauvre.” Â» Voici la liste Ă  peu près complète des Ĺ“uvres de FrĂ©dĂ©ric SouliĂ©. Drames : Le MĂ©decin du pauvre ; Christine ; Clotilde ; Diane de Chivry ; Eulalie Pontois ; GaĂ©tan ; La Closerie des GenĂŞts ; La Famille de Lusigny ; Le Fils du Diable ; L’Homme Ă  la blouse ; L’Ouvrier ; Le Proscrit ; Le Roi de Sicile ; Les Amants de Murcie ; Les Etudiants de Paris ; Les Talismans ; Le Vieux Paris ; Nobles et Bourgeois ; RomĂ©o et Juliette ; Une Aventure sous Charles IX ; Une FatalitĂ© ; Une Nuit du duc de Monlfort. PoĂ©sies : Amours françaises, 1 vol. in-8° (avec un beau portrait de l’auteur, gravĂ© sur acier, et un fac-similĂ© de son Ă©criture). Romans : Amours de Victor Bonsenne, 3e partie des Drames inconnus, 3 vol. in-8° ; Au jour le jour, 4 vol. in-8° ; Aventures d’un jeune cadet de famille, 2e partie des Drames inconnus, 3 vol. in-8° ; Aventures de Saturnin Fichet, 8 vol. in-8° ; Confession gĂ©nĂ©rale, 7 vol. in-8° ; Deux sĂ©jours, 2 vol. in-8° ; Diane et Louise, 2 vol. in-8° ; Eulalie Pontois, 2 vol. in-8° ; Huit jours au château, 5 vol. in-8° ; Julie, 2e partie de la Comtesse de Monrion, 7 vol. in-8° ; La Chambrière, 1 vol. in-8° ; La Comtesse de Monrion, divisĂ© en deux parties, 11 vol. in-8° ; La Lionne,- 1re partie de La Comtesse de Monrion, 4 vol. in-8° ; La Maison n° 3 de la rue de Provence, 1re partie des Drames inconnus, 4 vol. in-8° ; Le Bananier, 3 vol. in-8° ; Le Château des PyrĂ©nĂ©es, 5 vol. in-8° ; Le Château de Walstein, 3 vol. in-8° ; Le Comte de Foix, 2 vol. in-8° ; Le Comte de Toulouse, 2 vol. in-8° ; Le Conseiller d’Etat, 2 vol. in-8° ; L’Homme de lettres, 3 vol., in-8° ; Le Lion amoureux, faisant partie du Foyer de l’OpĂ©ra, 1 vol., in-8° ; Le MagnĂ©tiseur, 2 vol., in-8° ; Le MaĂ®tre d’école, 2 vol., in-8° ; Le Port de CrĂ©teil, recueil de contes et nouvelles, 2 vol., in-8° ; Les Deux Cadavres, 2 vol., in-8° ; Les Drames inconnus, divisĂ© en quatre parties, 15 vol., in-8° ; Les MĂ©moires du diable, 8 vol., in-8° ; Les PrĂ©tendus, 2 vol., in-8° ; Les Quatre Epoques, 2 vol., in-8° ; Les Quatre Napolitaines ou Le Duc de Guise, 4 ou 5 vol., in-8° ; Les Quatre SĹ“urs, 4 vol., in-8° ; Le Vicomte de BĂ©ziers, 2 vol., in-8° ; Olivier Duhamel, 4e partie des Drames inconnus, 5 vol., in-8° ; Marguerite, 3 vol., in-8° ; Si jeunesse savait !... Si vieillesse pouvait, 1 vol. grand in-8° ou 6 vol., in-8° ordinaires ; Un Ă©tĂ© Ă  Meudon, 2 vol., in-8° ; Une maison de campagne Ă  vendre, 1 vol., in-8° ; Un rĂŞve d’amour, 1 vol., in-8°. SouliĂ© donnait comme adresse boulevard Bonne-Nouvelle ou chez M. Moutardier 50, Palais-Royal en 1831. Ordonnance du roi contenant publication des noms des citoyens qui ont obtenu la Croix de Juillet, Bulletin des lois, 2e partie, ordonnances, n° 104 bis ; Etat nominatif des citoyens auxquels sera dĂ©cernĂ©e la Croix de Juillet, instituĂ©e par la loi du 13 dĂ©cembre 1830, sur les rĂ©compenses nationales, Le Moniteur universel, 2 mai 1831. Notice nĂ©crologique sur Melchior-FrĂ©dĂ©ric SouliĂ©, poĂ©te et littĂ©rateur, dĂ©corĂ© de juillet. Mort Ă  Bièvre près de Paris, le 23 septembre 1847, par MM. Victor Hugo [pp. 43-48], Alexandre Dumas, Jules Janin, etc.. Extrait du NĂ©crologe universel du XIX° siècle – Paris, 1847, 79 pp. ; Archives de Paris VK3 17, TĂ©moignages, rapports, notes sur les Ă©lèves de l’Ecole polytechnique (lettre de Laugier, Adolphe) ; Archives de Paris VK3 47 in dossier LhĂ©ric, Brunswick ; Archives nationales F/1dIII/39 Commission des rĂ©compenses nationales, noms des citoyens qui ont mĂ©ritĂ© la dĂ©coration spĂ©ciale, (ancien) IIe arrondissement ; Notice nĂ©crologique sur Melchior, FrĂ©dĂ©ric SouliĂ©, poète et littĂ©rateur, dĂ©corĂ© de Juillet, mort Ă  Bièvres le 23 septembre 1847, par Victor Hugo, Alexandre Dumas, Jules Janin, Paul Lacroix (le bibliophile Jacob), Antony BĂ©raud, Charles de Matharel et Charles Mouselet, NĂ©crologe universel du XIXe siècle, Paris, 1848 (avec une gravure de SouliĂ©).

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