Thory, Pierre, Eugène
Biographie
Né le 17 février 1817 à Paris, de Thory, Jacques, Louis, et de Deponty, Marguerite, Joséphine, son épouse. Il était le frère de Thory, Louis, Adolphe (voir plus haut), tué dans les combats de Juillet. Facteur de pianos en 1848. Il déposa un dossier devant la Commission des récompenses nationales instituée après la Révolution de Février, et qui nous donne quelques indications biographiques, dont aussi sur sa participation à la révolution de Juillet. Il adressa, en effet, la lettre suivante à cette Commission : « Je suis un enfant de la révolution de 1830. J’avais alors treize ans. J’y pris part de toutes les forces que pouvait le permettre mon âge. En 1834, je demeurais rue Saint-Martin n° 35, presque en face la rue Saint-Merri. Les journées du 13 et 14 avril furent épouvantables [il était alors facteur de pianos chez Dussaux, rue Bourbon-Villeneuve, N.D.A.]. J’y participais, en me rendant utile à une poignée d’hommes héroïques qui s’étaient réfugiés dans la maison qui fait le coin de la rue Saint-Martin et Saint-Merri. Ces braves y soutinrent un long siège et là, monsieur, je fis les plus grands efforts pour leur porter des vivres. Je fus assez heureux pour y parvenir mais à la dernière sortie un garde national me fit prisonnier ; mais à la recommandation de M. Lenoir, alors secrétaire de la mairie du (ancien) IXe arrondissement, on me mit en liberté. Le soir du 14, je fus placé par quelque insurgé en sentinelle dans le cloître Saint-Merri, derrière l’église. Une patrouille de gardes nationaux venant de la rue de la Verrerie me somma de me retirer. Je persistai à rester à mon poste et quatre ou cinq coururent sur moi pour m’arracher une pique dont j’étais armé. Un scélérat me porta un coup de sabre au poing droit et me fit une large blessure. Jai les deux nerfs du petit doigt et de son voisin, coupés (ce qui a été pour moi quatre ans après un cas d’exemption). Ils voulurent m’emmener à l’Hôtel de ville, j’eus le bonheur de m’échapper et de cette blessure je restais deux mois sans pouvoir travailler, le certificat ci-dedans le prouvera. M. Thierry, habile chirurgien qui demeurait alors rue Saint-Paul, me soigna pendant un mois et je suis allé chez lui pour en tirer un certificat mais malheureusement cet excellent homme n’existe plus. Je restais jusqu’en 1848 sans prendre part à aucune démonstration politique. Je fus l’un de ceux qui protestèrent le plus contre l’odieuse politique de l’infâme ministère de Louis-Philippe. Aux premiers cris de l’insurrection de Paris, je descendis à Pars (le 23 février). Je fus témoin dans le quartier Saint-Denis des nombreux assassinats des municipaux. Nous résistions en vain, nous n’avions point d’armes. Il n’y a que sur les 2 heures et demie que nous pûmes avoir des armes par la prise du corps de garde de Saint-Lazare. Nous parcourûmes jusqu’à 5 heures les quartiers Beaubourg et de la Halle. Nous réussîmes à faire battre les municipaux en retraite. Le feu cessa à la nouvelle que le roi venait de concilier le peuple avec l’ordre en remplaçant le ministère Guizot. Le pauvre peuple le crut et manifesta sa satisfaction et sa confiance par des cris d’allégresse. Je restais au ministère Guizot jusqu’à 9 heures du soir, je retournais avec mon monde dans la rue Saint-Denis lorsque vers 10 heures et demie, 11 heures nous entendîmes une affreuse décharge. On venait d’assassiner nos frères !!! Le lugubre cri Aux armes ! Nous sommes trahis ! Ce cri formidable se répandit comme l’éclair. C’était de la rage, de la frénésie. Des barricades s’élevèrent comme par enchantement. Je me rappellerai toute ma vie cette nuit du 23 au 24 ! Quel patriotisme général s’éleva dans le cœur de chaque citoyen ! Le 24 à 9 heures, Paris avait changé d’aspect, une foule de citoyens s’étaient armés. On eut alors la conviction d’une prochaine victoire. Cette idée nous rendit forts. A ce moment, on nous fit prendre la direction du Palais-Royal, où il y avait une action vive dirigée sur le corps de garde du château d’eau. Le feu dura deux heures mais la victoire couronna nos efforts. Le poste fut enlevé à midi et demi. La nouvelle de l’abdication du roi arriva parmi nous. Elle fut repoussée par un cri unanime et aussitôt Aux Tuileries ! Aux Tuileries ! se fit entendre. Je ne pus y assister, j’étais commandé pour la garde du Palais-Royal mais, à mon grand bonheur, nous apprîmes que nos frères avaient triomphé sans effusion de sang. Là s’arrête pour toujours la révolution en action. Je restais au Palais jusqu’au 25 à 7 heures du soir. Lorsque le bruit courut qu’il fallait marcher contre une horde de brigands et d’incendiaires et que la ligne de chemin de fer de Rouen et Saint-Saint-Germain [sic, manque des mots chez l’auteur], je fus un des premiers à offrir mes services à M. Goussart, directeur des ateliers de rive droite. Ils furent acceptés et je restais à la garde de ces bâtiments jusqu’au mercredi 1er mars. Depuis le 23 jusqu’au 1er mars j’ai couché une nuit dans mon lit. Je n’ai reçu dans cette belle révolution aucune blessure et ce que je viens solliciter n’est ni argent ni pension mais une place qui me permette de vivre honorablement. Voici les places que mes capacités me permettent d’employer : concierge d’une propriété nationale ou comme gardien ou comme comptable dans un atelier national. […] Voilà plus de trois mois que je suis sans ouvrage et il y a longtemps que mes ressources sont épuisées. Mon nom figure glorieusement sur la colonne de Juillet, le quatrième inscrit en vue de la barrière du Trône, c’est la seule récompense qui nous a été accordée pour la mort de mon frère, tué au Louvre en 1830. » Il joignait trois certificats à sa demande. Le premier certificat, ainsi rédigé : « Je certifie que le citoyen Thory s’est comporté avec un rare courage pendant les trois journées de Février, commandant et excitant le peuple au combat. Le 22, je l’ai rencontré aux Champs-Elysées et aux barrières de l’Etoile, du Roule et de Monceau. Le 23, nous passâmes une grande partie de la journée ensemble, excitant la haine contre l’infâme monarchie. Le 24, je vis le citoyen Thory entrer un des premiers aux Tuileries. M’entendant crier Vive la république ! il se joignit à nous avec le citoyen Adnet, qui ne cessèrent le répéter ce cri pendant tout le temps que nous fûmes au Tuileries. » Signé : Louet (voir Louet, Pierre), combattant de toutes les époques, blessé de juin 1832, demeurant 7, rue de la Santé aux Batignolles. Le deuxième certificat, un certificat à en-tête des Chemins de fer de Paris à Saint-Germain, Saint-Cloud et Versailles, et ainsi rédigé : « Je, soussigné, certifie que le sieur Thory s’est offert volontairement pour la garde de nos ateliers du 25 février au 1er mars 1848, que depuis le 10 août il y est employé comme homme de peine au nettoyage des machines locomotives. Pendant les journées de juin, il n’a pas quitté les ateliers ; il y fait son service avec zèle et intelligence. » Signé, le 26 septembre 1848 : Goussard, chef des ateliers. Le troisième certificat, un certificat délivré par le commissaire de police de Soissons (Aisne), le 27 avril 1848, et ainsi rédigé : « Nous, commissaire de police de la ville de Soissons, certifions qu’aucune plainte ne nous a été faite contre le nommé Pierre, Eugène Thory, âgé de trente et un ans, né Paris, qui a demeuré environ six ans à Soissons avec son père, et que les renseignements que nous avons recueillis sur sa moralité sont satisfaisants. » Il se recommandait auprès de la Commission de son beau-frère, Adnet, Simon, mécanicien. En octobre 1848, il était toujours homme de peine, payé deux francs par jour, et sollicitait un « emploi qui le fasse vivre avec un peu d’aisance […], une place de surveillant pour le mobilier d’un des châteaux de l’Etat (entretien et réparation) ou de surveillant sur une ligne de chemin de fer […]. Je jure que le gouvernement ne pourra pas avoir un [serviteur] plus zélé et plus dévoué que moi ». Il fut recommandé par la Commission pour un secours une fois payé (sur un second dossier aussi ouvert à son nom, sa demande est indiquée comme rejetée). Il avait épousé Leprêtre, fille d’un capitaine retraité. Il demeurait 35, rue Saint-Martin en 1834 ; 84, rue d’Orléans aux Batignolles en mars 1848 puis 15, rue Salle-Neuve ou 15, rue Salneuve toujours aux Batignolles en 1848. Archives de la préfecture de police AA 415.