Moulin, Louis, Henri
Biographie
Né le 31 janvier 1802 à Cherbourg (mais à Octeville dans la biographie de Sarrut et Saint-Edme) (Manche). Avocat, ayant prêté son serment le 21 mai 1805. La chronique de l’époque rapportait les faits suivants sur sa participation aux combats : « C’est un devoir pour la Gazette des tribunaux d’enregistrer les noms des avocats qui se sont fait remarquer par leur dévouement dans les journées des 27, 28 et 29 juillet. Aux noms que nous avons déjà signalés, nous nous empressons de joindre encore [celui] de […] M. Moulin, qui a pris une part active à la fusillade de la place de Grève. » Il reçut la médaille de Juillet auprès de la mairie du XIe arrondissement (sous le nom de Moulin, Henri sur les listes du Bulletin des lois, sur celles du Moniteur universel et sur la liste supplémentaire de la Commission des récompenses nationales in Archives nationales F/1dIII/39). Nous empruntons à la Biographie des hommes du jour, de Sarrut et Saint-Edme, la biographie suivante concernant Moulin, Louis, Henri : « La lutte vive et opiniâtre que M. Moulin soutient depuis cinq ans contre le parquet en faveur de la liberté de la presse ; le talent et l’énergie qu’il a développés dans ces combats de chaque jour, son empressement à couvrir de son patronage tous les écrivains qui en ont réclamé l’appui, sont autant de titres qui nous faisaient un devoir de consacrer à cet avocat l’une de nos premières notices judiciaires.
»Jeune encore, M. Moulin s’est déjà placé aux premiers rangs du barreau. Sa parole est facile et élégante, chaude et parfois incisive ; sa discussion nerveuse et bien conduite ; naturellement porté à la causticité, l’ironie est une arme dangereuse dans sa main. Imitateur de M. Dupin aîné, il sait, comme lui, mais avec moins de profusion, semer ses plaidoyers de citations, et jeter au milieu de ses improvisations de ces anecdotes qui font sourire le juge, en même temps qu’elles réveillent l’attention fatiguée de l’auditoire. Peut-être pourrait-on lui reprocher de trop polir ses discours, et de ne pas se livrer avec assez d’abandon à ses inspirations ; ses répliques, avec moins d’ordre, moins de méthode, moins de correction que ses propositions, sont plus colorées, plus abondantes, plus pleines de vie et de verve, parce que là le travail du cabinet disparaît, et que tout est inspiration d’audience.
»Moulin, Louis, Henri est né à Octeville, petite commune limitrophe de Cherbourg (Manche), le 31 janvier 1802. Il avait à peine huit ans, lorsqu’il perdit son père, qui l’aimait comme on aime un fils unique ; quelques années plus tard, il fut assez heureux pour retrouver dans un beau-père les soins et la sollicitude du père qui lui avait été ravi. A dix ans, il fut conduit à Saint-Lô, dont le collège avait alors une juste célébrité dans tout le département de la Manche : la direction que le principal avait su donner aux études, la capacité et l’expérience des professeurs, presque tous vieillis dans l’enseignement, l’affluence et les progrès des élèves, lui avaient assuré une supériorité incontestée sur les autres établissements voisins du même genre ; il comptait sur ses bancs des élèves des cinq départements composant l’ancienne Normandie.
»M. Moulin ne tarda pas à se faire remarquer parmi ses condisciples ; dès la première année il eut dans sa classe le prix d’excellence, et depuis lors jusqu’à la fin de ses études, il ne cessa de le remporter, en y joignant souvent presque tous les premiers prix.
»A dix-huit ans, après une année donnée à l’étude de la philosophie, de l’histoire et de la littérature, M. Moulin, qui avait opté pour le barreau, suivit les cours de l’école de Droit de Caen, et y fut reçu avocat au commencement de 1825.
»Comme la plupart des jeunes gens, M. Moulin, homme d’avenir et de progrès, ne pouvait être du parti de la résistance ; par son éducation, par sa nature, par ses affections, il appartenait à l’opposition, et sa franchise ne prenait nul souci de dissimuler ses opinions, qui devinrent contre lui une cause de persécution. La session de 1822 venait de finir, et M. de Laponneraye, le seul député libéral que le Calvados eût envoyé à la Chambre, arrivait parmi ses commettants. A peine la nouvelle de son retour fut-elle connue, qu’une voix partie des bancs de l’école, dit : Allons le complimenter ! Et comme la majorité des étudiants était opposante, il est inutile d’ajouter que cette voix trouva de l’écho. La visite eut lieu sans tumulte, sans désordre ; le député reçut avec effusion les étudiants : ceux-ci félicitèrent cordialement le représentant du pays de sa noble et courageuse conduite. Mais tout n’était pas terminé : le conseil académique se réunit, cita plusieurs élèves à son tribunal exceptionnel, et parmi eux M. Moulin, l’un des plus ardents à pousser à la manifestation publique qui excitait la colère de l’Université. Ceux des inculpés qui consentirent à balbutier quelques excuses, furent acquittés ; ceux qui ne reculèrent pas devant la responsabilité de leur démarche, qui réclamèrent, au nom de la Charte, et comme un bien acquis, le droit de manifester leurs opinions, furent frappés d’une peine disciplinaire. M. Moulin, pour sa part, perdit deux inscriptions, léger sacrifice que son patriotisme fit sans murmurer à la cause de la liberté. A la révolution de juillet, il eût pu se venger de ses juges, dont plusieurs sont encore dans les emplois publics : il aima mieux oublier leurs noms.
»Une fois avocat, M. Moulin vint à Paris. Un secret pressentiment l’avertissait-il qu’il était né pour ce vaste théâtre, ou n’était-il conduit que par le louable désir d’apprendre, et de perfectionner son éducation ? Plus prudent que la plupart de ses jeunes confrères, qui ont hâte de se produire, et qui souvent gâtent par trop d’empressement un bel avenir, il évita d’abord le grand jour des audiences, et se condamna à l’obscurité et à la retraite.
»Disciple zélé de MM. Grappe, Laromiguière, Villemain, Guizot et Andrieux, il consacra trois années entières au droit, à la philosophie, à l’éloquence, à la littérature et à l’histoire. Reçu docteur en 1828, ce fut au commencement de cette année judiciaire qu’il se montra au palais.
»Le champ des affaires criminelles, si riche et si fécond, mais délaissé par l’aristocratie du barreau à l’inexpérience des stagiaires, fut exploité par lui avec succès. Plusieurs affaires capitales furent confiées à son jeune talent, et quelques plaidoyers eurent bientôt tiré son nom de l’obscurité qui l’avait enveloppé jusque-là. Plusieurs accusations de vols sacrilèges lui fournirent l’occasion de flétrir de son éloquente indignation une loi que la France repoussait, et contre laquelle la conscience du jury ne cessa de protester par l’unanimité de ses verdicts.
»A peu près à cette époque, un écrivain, M. Laurent, avait inséré dans l’Echo de Paris petit journal des théâtres, une joyeuseté de carnaval, sous le titre de Suite d’un bal masqué. Le ministère public, dont la sévérité ne s’adoucit jamais pour les écrivains, apercevant dans ce court article le délit d’outrage à la morale publique, cita l’auteur en police correctionnelle ; car les délits de la presse avaient été retirés au jugement des jurés. M. Laurent avait remis à M. Moulin sa défense, et le jeune avocat la présenta de manière à faire prononcer l’acquittement de son client, et pressentir les succès qui l’attendaient dans ce genre de polémique.
»C’était le temps où le pouvoir tremblait devant une redingote grise jetée sur les épaules d’un acteur, ou le buste en bronze du duc de Reichstadt et ses traits reproduits sur un foulard donnaient la fièvre à l’autorité. Un pauvre marchand de gravures en échoppe avait caché dans l’obscurité d’un carton deux dessins connus dans le commerce sous les noms de Le songe de Marie-Louise et Le Sommeil du lion. A peine la police en eût-elle été instruite, qu’elle fit une visite dans la boutique du pauvre diable, y saisit les deux emblèmes séditieux, et le traita, lui, en véritable factieux, ennemi de la paix et de la prospérité publiques. Après avoir montré le ridicule de pareilles poursuites, et leur danger même pour le gouvernement, M. Moulin prouvait l’innocuité du sujet des deux lithographies. “Que représentent-elles ? se demandait-il.,. Un homme qui ne vit plus que dans les souvenirs de l’histoire ; un enfant pour qui l’héritage paternel est à jamais perdu ; une femme désormais étrangère à la France ; un lion dont le sommeil sera éternel ; un aigle qui, pour parler la langue poétique de l’Anacréon français, n’est plus dans le secret des dieux... Qu’y a-t-il donc là de si hostile, de si menaçant pour le repos et la tranquillité publique ?...”
»Tout cela était vrai, tout cela s’est réalisé, et cependant le fantôme de l’homme à la redingote grise poursuivait partout la Restauration ; elle ne pouvait se remettre de ses frayeurs, et les juges trop complaisants condamnaient.
»La révolution de juillet surprit M. Moulin au milieu de ses travaux et de ses études. Au premier cri de résistance, il s’était mêlé aux groupes de la place publique, et les combattants de la Grève l’avaient compté dans leurs rangs (M. Moulin a été décoré de la médaille de juillet) ; mais, le peuple une fois vainqueur, il était rentré dans son cabinet, laissant aux hommes du lendemain le soin de mendier les récompenses conquises par les hommes de la veille.
»La magistrature venait d’enlever au barreau ses notabilités : Dupin, Mérilhou, Berville, Barthe, Bernard (de Rennes) et Persil étaient entrés dans la carrière des fonctions publiques, laissant après eux un brillant héritage ; MM. Dupin jeune, Delangle, Lavaux, de Vatimesnil recueillirent leur succession civile ; Moulin, Dupont, Marie et Bethemont, leur succession politique.
»Avertie par les fautes de la Restauration, on pouvait croire que la nouvelle monarchie saurait éviter les écueils contre lesquels son aînée était venue se briser ; que, fille de la presse, elle ne se montrerait pas ingrate envers les écrivains, et Louis-Philippe avait paru le comprendre, quand il avait répondu à son ministre de la justice, le vertueux Dupont (de l’Eure) : Est-ce qu’il y aura encore à l’avenir des procès de presse !!... Soit pudeur, soit conscience de leur faiblesse, les hommes du roi respectèrent d’abord la liberté des journaux. Modelé par la probité de MM. Bernard (de Rennes) et Ch. Comte, leur zèle se résigna à l’inaction, mais, aussitôt que le parquet fut tombé entre les mains de MM. Persil et Desmortiers, une croisade fut résolue contre la liberté de la pensée, un cabinet noir fut établi, où tous les journaux passaient tour à tour sous la loupe du magistrat accusateur, et les feuilles républicaines et légitimistes furent mises en coupe réglée. Entre le pouvoir et la presse la guerre était donc déclarée ! Parmi les journaux auxquels le parquet s’attaqua avec le plus d’acharnement, la Tribune se présentait en première ligne, la Tribune, qui dès le 29 juillet avait repoussé la dynastie d’Orléans et appelé la république, la Tribune, connue par la franchise et la netteté de ses doctrines, le courage et la verve de ses rédacteurs, la Tribune, qui remuait les sympathies du peuple, et n’a succombé, après cinq ans de luttes et de combats, que sous cent quatorze procès, cent cinquante mille francs d’amendes, et vingt-sept années de prison !!... A cette feuille si rudement traquée, il fallait un défenseur homme de cœur et de talent : elle s’adressa à M. Moulin, et M. Moulin s’empressa de répondre à son appel, non pas qu’il partageât toutes ses théories, toutes ses opinions, mais il se trouvait, comme elle, dans la voie du progrès social, et, comme elle, il voulait l’amélioration du sort de la classe pauvre, l’instruction du peuple, l’émancipation du prolétaire et son admission à l’élection, l’établissement d’institutions démocratiques, etc., etc., etc.
»Le lecteur n’attend pas que nous rappelions cette interminable série de procès, d’où la Tribune sortit presque toujours victorieuse, et dans lesquels M. Moulin se montra si souvent plein de verve et de raison, de chaleur et d’entraînement, prêtant à la logique l’appui d’une citation, d’une anecdote, et appelant à l’aide d’une citation ou d’une plaisanterie toutes les ressources de la dialectique. Au milieu de ces nombreuses poursuites, nous devons nous borner à faire un choix.
»Un manifeste signé du général comte de Damas, et dirigé contre la marche réactionnaire et les projets de quasi-Restauration du gouvernement nouveau, ayant paru criminel au ministère public, l’auteur de l’article et le gérant du journal qui l’avait accueilli furent cités à la barre de la cour d’assises. Le général de Damas était assisté de l’un de ses vieux camarades, M. Desronzières, ex-chef de bataillon de la garde impériale, qui prouva que le talent de la parole sait se concilier avec le métier des armes : La Tribune avait pour défenseur M. Moulin, dont l’improvisation fut à plusieurs reprises interrompue par les applaudissements de l’auditoire. L’organe de la prévention ayant eu l’imprudence de parler de son intérêt et de sa sollicitude pour la presse : “L’intérêt et la sollicitude du ministère public pour la presse ! s’écria le jeune orateur, Timeo Danaos et dona ferentes ! La presse doit craindre et un pareil amour et de pareilles tendresses : elle les repousse comme un présent empoisonné. De l’intérêt vrai, sincère, elle en trouvera sans doute, mais auprès du pays, auprès de vous, MM. les jurés, ses représentants.”
»Cette confiance de l’avocat ne fut pas trompée, et le jury y répondit par un verdict d’acquittement.
Quelques jours après, la Tribune éprouva le même sort, à l’occasion d’une lettre adressée par M. Raspail à M. le maréchal Lobau, et à l’insertion de laquelle elle avait ouvert ses colonnes.
»La chute du ministère Laffitte et l’avènement du ministère Perier ayant fourni au même journal la matière de quelques réflexions sévères, le parquet y vit le délit d’excitation à la haine et au mépris du gouvernement du roi, « délit banal, et dont on faisait chez nous le même abus que l’on avait fait jadis à Rome du crime de lèse-majesté : c’était le délit de ceux qui n’en avaient pas d’autres (Paroles de M. Moulin, plaidant pour la Tribune le 28 avril 1831).” Cette prévention qui, comme les deux précédentes, fut repoussée par le bon sens du jury, donna à M. Moulin l’occasion de fixer par l’esprit et le texte de la loi du 25 mars 1822, les opinions des députés qui avaient pris part à sa confection, et l’autorité de plusieurs jurisconsultes-magistrats et fonctionnaires, le sens de ces mots : gouvernement du roi, sur lequel le parquet et le barreau n’ont jamais pu s’entendre. Cette discussion est sans contredit l’une des plus remarquables que nous ayons lues sur la question, qui avait été fort bien traitée déjà par MM. Mauguin pour le National, Berville pour l’Echo du Nord, Mérilhou et Bernard (de Rennes) pour le Courrier français et le Journal du Commerce. M. Moulin a profité sans doute du travail de ses prédécesseurs.
»Les défaites successives du parquet n’attiédissaient pas sa ferveur, et à un acquittement il répondait par une saisie. Ce fut ainsi qu’acquittée encore le 23 mai 1831, sur la plaidoirie de M. Moulin, pour un article intitulé : Un peu de terreur, dès le 4 juin suivant, la Tribune était appelée de nouveau devant le jury, pour un article sur la loi municipale que venait d’adopter la Chambre des députés. Cette fois le ministère public ne s’était pas borné à un seul délit, il en signalait trois accumulés dans quelques lignes : C’était une excitation à la haine et au mépris contre le gouvernement, contre une classe de citoyens, et une provocation, non suivie d’effet, à la guerre civile. Le magistrat chargé de soutenir la prévention (M. Partarrieu-Lafosse, qui s’était fait comme avocat, une réputation de talent, qu’il a étrangement compromise depuis dans plusieurs affaires, et notamment dans le procès La Roncière), ne négligea rien pour en assurer le triomphe ; il fit un appel aux passions ou plutôt aux frayeurs des jurés, leur montra l’Archevêché s’écroulant sous les coups de la populace déchaînée, Paris troublé par des émeutes périodiques, l’hôtel de M. Dupin assiégé par une bande de furieux, proférant contre le propriétaire des cris de mort, etc. “Messieurs, s’écriait-il, il n’y a pas loin de tels articles à leur traduction matérielle. Il vous souvient des événements qui ont eu lieu peu après la publication de cet article ; “il a été publié le 10, et les troubles ont commencé le 16... Il vous souvient aussi que le député de qui on empruntait ou plutôt de qui on travestissait les paroles, a été menacé de mort.”
»Enfin non content de faire servir au succès de sa cause les événements présents, il interrogeait les fastes du passé, et comparaît sérieusement à Catilina, M. Mané, gérant de la Tribune.
»“Il y a, disait-il, dans l’article incriminé, quelque chose de singulier : c’est que les expressions dont on s’y sert sont à peu près semblables aux discours que Catilina prononçait à ses conjurés. Les termes sont à peu près semblables ; l’article ne présente pas d’idées nouvelles, la preuve en est que si l’on prenait les discours que Salluste met dans la bouche de Catilina, l’on n’y verrait pas de différence. Que voulait Catilina, quand il employait ces idées et ces termes que reproduit l’article ? Il voulait... la guerre civile. Il faut dire, à l’excuse et à la louange de Catilina, qu’alors il avait des motifs que l’on ne trouverait pas aujourd’hui en France ; à l’époque dont nous parlons, il y avait des esclaves à Rome.”
»M. Moulin combattit ces moyens avec l’indignation de la bonne foi et de la loyauté. Après avoir rendu à l’article dénaturé par les commentaires et les interprétations de l’accusation sa véritable physionomie, montré le but et les intentions de l’écrivain, fait connaître les circonstances sous l’influence desquelles il avait pris la plume, l’avocat, pour repousser les objections que le ministère public était allé chercher hors de la cause, eut recours à l’ironie, son arme de prédilection.
»“Ici, je dois m’étonner, dit-il, des étranges préoccupations de l’accusation. Est-ce bien sérieusement qu’elle a voulu rattacher à l’article incriminé, les désordres de février, et l’attentat qui a menacé M. Dupin ? Loin de moi de suspecter la loyauté de l’organe du ministère public, mais qu’il me permette du moins d’accuser ses souvenirs, et de lui rappeler que c’est dans la sacristie de Saint-Germain-l’Auxerrois qu’il faudrait aller chercher la cause des troubles qui ont agité Paris, et que le malheureux qui s’est présenté à l’hôtel de M. Dupin n’est pas l’un de ces hommes qui fréquentent les cabinets littéraires, et pour lesquels s’impriment les journaux. Vouloir vous signaler dans l’article objet des poursuites, la cause des scènes tumultueuses de février, c’est chercher à vous effrayer, c’est faire un appel, non pas à la conscience, mais à la crainte ; votre fermeté saura repousser de pareilles insinuations. Ce n’est pas plus sérieusement, je pense, que l’accusation, remontant aux jours de la république romaine, a comparé au discours incendiaire que Salluste a mis dans la bouche de Catilina l’article qui vous est déféré. J’admire la riche imagination du ministère public ; mais je n’aurais jamais pensé que, foudroyé par l’éloquence de Cicéron, au milieu du sénat romain, Catilina fût un jour, après tant de siècles écoulés, traduit sur les rives de la Seine, devant une cour d’assises. Je n’aurais jamais pensé que le paisible gérant de la Tribune pût faire le second volume de Catilina, pas plus que M. l’avocat-général la doublure de Cicéron.” Cette boutade mit les rieurs du côté de l’avocat. L’hilarité fut générale, les juges et les jurés eux-mêmes ne purent se défendre du rire qui s’était emparé de toute l’assemblée. M. l’avocat-général seul garda son sérieux, maudit son érudition si mal employée, ses citations si malencontreuses, la lecture de Salluste, si peu fructueuse, et, honteux et confus, Jura, mais un peu tard, qu’on ne l’y prendrait plus, (Ce débat fut si malheureux, que nous ne sachions pas que depuis il ait pris fantaisie à M. Partarrieu-Lafosse de citer Salluste, ou tout autre historien latin.).”
»La péroraison de M. Moulin fut un hommage touchant à la mémoire de M. V. Fabre, l’un des fondateurs de la Tribune, et que la mort venait de frapper. “Ne gênons pas la presse, s’écria l’orateur, par des entraves de mots ; laissons-lui sa franchise, son énergie, et même sa rudesse ; passons-lui, s’il le faut, quelques écarts, et gardons-nous d’étouffer sa voix, lorsqu’elle a si grand besoin de retentissement. Ah ! laissons-la parler, laissons-la nous promettre des garanties pour l’avenir, et des successeurs à ces orateurs, à ces publicistes, à ces écrivains que la mort frappe chaque jour sous nos yeux. Ainsi, la tombe de Benjamin Constant était à peine fermée, qu’un devoir pieux nous ramenait au champ du repos, autour des restes inanimés du vénérable Labbey de Pompières. Ainsi un écrivain, dont l’enfance mérita des couronnes académiques, dont la plume fut toujours consacrée aux luttes de la liberté, qui sut allier à un patriotisme ardent, à une âme pure et candide, à une loyauté toute française, des connaissances étendues, un jugement sûr et un esprit varié, vient d’être enlevé à l’amitié, au moment où le pays lui offrait un mandat de représentant, et où la tribune allait profiter de ses travaux. C’est de cet homme de bien qu’on peut dire avec le poète : Cui pudor, et justitiœ soror Incorrupta fides, nudaque veritas, Quando ullum invenient parem ? Victorin Fabre fut l’un des fondateurs du journal cité à votre barre, et il l’enrichit souvent de ses articles. Permettez-nous de déposer sur sa tombe (ce sera pour son ombre une douce consolation), avec une couronne, l’arrêt que vous allez rendre.” Ce vœu ne fut exaucé qu’en partie : des trois délits reprochés à l’écrivain les deux plus graves furent écartés, le plus léger, celui d’excitation à la haine et au mépris contre une classe de citoyens fut admis, et le gérant du journal condamné à trois mille francs d’amende et trois mois d’emprisonnement.
»C’était la première victoire du parquet sur la Tribune, et cependant huit fois déjà la lice judiciaire s’était ouverte devant elle. M. Moulin ne tarda pas à prendre une éclatante revanche. Sans respect pour les grands souvenirs que réveillait le 14 juillet, le ministère public avait assigné pour ce jour-là à la Tribune rendez-vous à la cour d’assises. Elle se garda bien d’y manquer, et M. Moulin obtint pour elle un double verdict d’acquittement. Plaidant devant un jury français, devant un jury patriote, l’orateur avait trop d’esprit d’à-propos, pour ne pas rappeler un événement qui a commencé la révolution française : “Il y a aujourd’hui quarante-deux ans, dit-il en terminant, que nos pères ont, au prix de leur sang, conquis la liberté sur les ruines de la Bastille ; ne souillez pas l’anniversaire de cette glorieuse journée par une condamnation contre la presse ; qu’un verdict d’acquittement soit le tribut que vous déposerez sur l’autel de la patrie ; puis, tous tant que nous sommes ici, magistrats, jurés, défenseurs, citoyens, allons ensemble au Capitole, et rendons grâces aux Dieux.”
»La discussion de la loi sur l’hérédité de la pairie devint encore pour la Tribune matière à procès. Dans un article où elle traitait la question sous toutes ses faces, elle établissait que l’hérédité du trône était liée à l’hérédité de la pairie ; qu’aux yeux de la logique, les motifs qui faisaient proscrire l’une devaient faire proscrire l’autre, et que tôt ou tard celle-là éprouverait le sort de celle-ci. Cet article, tout de théorie, fut saisi néanmoins, comme portant atteinte aux droits de successibilité au trône. Pour s’assurer plus de chances de condamnation, l’homme du roi, malgré les protestations de la défense, y joignit un second et un troisième articles, qui renfermaient un compte-rendu des scènes de désordre dont Toulouse avait été le théâtre, lorsque la nouvelle de la chute de Varsovie y était parvenue, et une pétition adressée à la Chambre des députés par quelques électeurs de Versailles, et empruntée au Vigilant, journal de la localité. Ces deux articles enrichissaient la prévention de deux délits nouveaux, provocation, non suivie d’effet, au renversement et excitation à la haine et au mépris du gouvernement. Ainsi, deux numéros, trois articles et trois délits réunis... C’était la résurrection des procès de tendance !!!...
»Dans cette cause toute de logique, M. Moulin se montra pressant dialecticien. Il prouva la thèse du journal incriminé par le bon sens, la raison, l’opinion des partisans même de l’hérédité (M. Thiers, Royer-Collard, Bérenger, Kératry, etc.), et l’autorité de Montesquieu, et de son savant commentateur, Destutt de Tracy. Sa démonstration reçut la sanction du jury, qui écarta aussi du débat la lettre sur les troubles de Toulouse, mais qui condamna la pétition des électeurs de Seine-et-Oise, laquelle n’avait été poursuivie ni dans le Vigilant, ni dans le National et le Courrier, qui l’avaient reproduite le même jour et dans les mêmes termes que la Tribune. Ce fut dans ce procès que M. Moulin, faisant allusion à l’histoire, toujours inédite, de la révolution, dont M. Plougoulm (voir ce nom) avait été chargé, l’appela plaisamment l’historiographe in partibus de la révolution de juillet. Le mot était heureux, il fit fortune au palais. Aujourd’hui que M. Plougoulm, devenu substitut du procureur-général, s’est fait remarquer par son aigreur, ses violences et ses emportements contre la presse, et la passion qui dicte ses réquisitoires, aujourd’hui surtout que par sa traduction de Démosthène, il nous a donné la mesure de son talent d’écrivain (Dans un article de critique fort remarquable de la Revue républicaine, M. Damas-Hinahd a prouvé que la traduction de M. Plougoulm n’était qu’un plagiat mal déguisé de la traduction de M. Jager), puisse-t-il n’être jamais tenté de toucher à notre glorieuse révolution !!... Trop de mains l’ont déjà polluée.
»Une lettre de M. Hercule de Roche, sur l’avènement de Louis-Philippe au trône, et quelques lignes sur certains bruits d’abdication, recueillis à la Bourse, donnèrent bientôt lieu à une double saisie, et à un double acquittement.
»Serait-il dans la destinée des gouvernements de ne jamais profiter des leçons du passé, et des fautes de leurs devanciers ! la Restauration a péri par sa haine pour la presse, et les hommes nés de la révolution n’ont pas moins d’animosité qu’elle contre les écrivains ; il fallait à la Restauration des conspirations factices, et il leur en faut aussi. Après la conspiration du pont des Arts, est venue celle de la rue des Prouvaires, celle des tours de Notre-Dame, celle du coup de pistolet, celle de la Société des Droits de l’Homme, etc., etc.
»Au commencement de janvier 1832, huit hommes de la classe ouvrière, munis de pain, de cervelas et d’eau-de-vie, montèrent dans les tours de Notre-Dame, et y sonnèrent le tocsin. A peine les premiers coups eurent-ils été entendus, que les tours furent assiégées par une troupe de sergents de ville, d’agents de police et de soldats, et que les conspirateurs furent faits prisonniers. Après une instruction de quatre mois, qui prouva l’état de dénuement de ces malheureux, leur manque de but, de chef, de moyens d’exécution, ils furent renvoyés devant la cour d’assises, où le ministère public eut le triste courage de demander leurs têtes, que la justice du jury lui refusa. Les deux principaux accusés, Brandt et Considère (voir Considère, Claude, François-Xavier), furent défendus par MM. Moulin et Dupont ; acquittés sur le chef de complot et d’attentat, ils furent condamnés pour non-révélation, et huit jours plus tard le délit de non-révélation était effacé de nos codes criminels !
»M. Moulin était à peine remis des fatigues de ce procès, qui avait duré huit jours, que la Tribune invoqua de nouveau l’appui de son talent. M. Philippe Dupin, plaidant pour le duc d’Aumale, légataire universel du duc de Bourbon, contre les princes de Rohan, ses héritiers du sang, s’était laissé entraîner, avec un peu d’irréflexion peut-être, à l’éloge de l’auguste père de son client : “A Dieu ne plaise, avait-il dit, que, pour l’auguste père de mon client, je me plaigne de ce rappel du passé ! Ces pages de son histoire sont trop glorieuses, pour qu’aucun intérêt puisse lui inspirer le désir de les effacer. Oui, sans doute, il aima mieux briser son épée que de la tourner contre la France ! Oui, encore, il aima mieux chercher les moyens d’une honorable indépendance, dans ses connaissances acquises et dans son travail, que de mendier dans les cours étrangères l’humiliation d’une aumône, toujours trop chèrement payée. Jamais le roi de France ne désavouera le professeur de Reichneau.”
»Ces lignes parurent aux rédacteurs de la Tribune une flatterie, et un mensonge à l’histoire. Pour rétablir les faits dénaturés par l’avocat, ce journal publia sous le titre de Mendiant l’humiliation d’une aumône, un article dans lequel il avançait :
»1° Qu’en avril 1793, le général Egalité avait accompagné Dumouriez dans sa fuite, et déserté son drapeau ;
»2° Qu’en 1811, pendant la guerre de la Péninsule, le duc d’Orléans avait accepté le commandement d’une armée espagnole destinée à agir contre la France ; commandement que lui avait offert la junte gouvernementale de Cadix, et qui lui fut retiré par l’influence de l’Angleterre, et la volonté du marquis de Wellesley, et du duc de Wellington ;
»3° Enfin, que durant son émigration, le duc d’Orléans avait reçu du gouvernement anglais une pension de 2.000 livres sterling (Extrait du réquisitoire du procureur-général.... Voir la Gazette des tribunaux).
»Cet article mit en émoi la cour et le parquet ; enfin, après maintes et maintes hésitations, il fut saisi. En homme d’honneur, Germain Sarrut s’empressa d’intervenir, et de réclamer la responsabilité de son œuvre ; périlleuse et inutile démarche, qui appela sur sa tête une condamnation, sans en préserver celle du gérant, son ami, M. Bascans (Ils furent l’un et l’autre condamnés à six mois de prison et treize mille francs d’amende).
»Ce procès, outre l’intérêt qui lui était propre, s’agrandissait encore d’une foule de circonstances accessoires. Ainsi M. Persil, procureur-général, s’était réservé d’occuper le fauteuil de l’accusateur public, et Sarrut devait présenter lui-même sa défense ; ainsi l’écrivain avait la prétention de prouver la vérité de ses assertions par le témoignage de tous les historiens de la révolution, de MM. Thiers et Mignet notamment, et par celui de MM. Soult, Macdonald, Bascano, Grouchy, Merlin (de Douai), de Rotalde, officier supérieur espagnol, Ledieu, ancien secrétaire de Dumouriez, et autres qu’il avait fait citer comme témoins.
»La réunion de toutes ces circonstances avait vivement piqué la curiosité publique, aussi la cour d’assises était-elle trop étroite pour le nombreux auditoire qui se pressait dans son enceinte.
»La première question qui s’agita fut celle de savoir si les prévenus pouvaient être admis à la preuve des faits par eux articulés, et, après une chaude discussion, la cour se prononça pour la négative. Cet arrêt, en leur enlevant la ressource des témoignages oraux et des témoignages écrits, les jetait sans défense à l’accusation, et cependant ils surent lui disputer et lui faire payer cher la victoire. M. Persil se montra, selon son habitude, âpre, violent, colère, remplaçant par du servilisme et du dévouement le talent et la conviction.
»Après M. Sarrut, dont les convenances ne nous permettent pas d’apprécier la défense, M. Moulin prit la parole pour M. Bascans, gérant du journal. Jamais cet avocat n’avait été mieux inspiré, et les interruptions que ne lui épargnèrent ni le président ni le procureur-général, ne firent que redoubler sa verve. Puissance de logique, enchaînement d’idées, fécondité de moyens, heureux choix d’expressions, chaleur, entraînement, bonheur de citations, raillerie piquante, sans être amère, toutes ces qualités se trouvent dans ce plaidoyer qui nous paraît le premier titre oratoire du jeune avocat. La sténographie nous a conservé cette défense (Voir la Gazette des tribunaux, la Tribune et tous les journaux de l’époque. Ce procès, avec les incidents d’audience, le réquisitoire du procureur-général, le plaidoyer de M. Sarrut, celui de M. Moulin, les répliques et les articles incriminés, forme une brochure de cinq feuilles, sous le titre de Procès à l’histoire. Cette brochure, tirée à cinquante mille exemplaires, est à peu près épuisée. Elle a été reproduite dans le Répertoire général des causes célèbres, par B. Saint-Edme) : il faut la lire tout entière, mais pour ceux qui ne la connaissent pas, nous sommes heureux d’en reproduire quelques fragments.
»Reprenant les faits énoncés par la Tribune, et s’adressant aux jurés : “Ces faits, se demande-t-il, sont-ils vrais, sont-ils faux, sont-ils reconnus ou déniés ? S’ils sont faux, que votre indignation frappe l’écrivain de la peine du libelliste : flétrissez-le du fer brûlant de l’infamie ; qu’il porte partout le stigmate de sa honte, l’infamis esto !... dont le bourreau romain marquait au front le calomniateur... Mais s’ils sont vrais, reconnaissez qu’il a usé de son droit, en les rappelant, et inclinez-vous devant les arrêts de l’histoire. Comment en effet l’histoire deviendrait-elle justiciable des cours d’assises ? Comment la vérité pourrait-elle, suivant les temps, les lieux et les hommes, se transformer en crime, elle qui est immuable, sur laquelle les révolutions et les commotions politiques sont sans influence, et qui ne sait se plier ni aux exigences du pouvoir, ni aux caprices de la puissance ?
»Ces faits sont de l’histoire : or, l’histoire a toujours joui du privilège de l’inviolabilité... L’accusation ne le méconnaîtra pas ; mais, tout en proclamant les franchises de l’historien, elle s’efforcera sans doute de restreindre l’étendue de son domaine. Ces faits, nous dira-t-elle, sont encore trop récents, trop voisins de nos discordes civiles, liés à trop d’intérêts vivants, pour qu’ils aient pu devenir la conquête de l’historien. Ces faits sont encore trop récents et trop près de nos troubles civils... un demi siècle nous en sépare ; depuis, une génération tout entière a passé ; la France a changé ses institutions, ses lois, sa constitution ; cinq gouvernements ont croulé, et cinq gouvernements se sont élevés sur les ruines des premiers, et nous avons traversé la Convention, le Directoire, le Consulat, l’Empire et la Restauration !!... Quand donc ces événements tomberont-ils sous la plume de l’historien ? Après quel laps de temps lui sera-t-il donné de les retracer ? Quelles limites certaines sépareront le champ ouvert à ses travaux de celui qui lui est interdit ? Pourra-t-il, sans avoir à craindre les sévérités du réquisitoire, demander compte à Charles IX du sang des protestants ; reprocher à Louis XIV ses prodigalités ruineuses et son despotisme ; à Louis XV le scandale et la corruption de son règne ; à la Régence ses turpitudes et ses dégoûtantes orgies ; à la Convention sa terreur et ses échafauds !!... Lui sera-t-il permis, sans avoir à redouter les amendes et la prison, d’attacher au poteau de l’infamie ce d’Orléans, reniant sa famille et changeant son nom contre celui d’Egalité calomniant la vertu de sa mère, en se disant le bâtard d’un cocher ; se montrant à son balcon, pour voir passer la tête de l’infortunée princesse de Lamballe ; votant la mort de son roi, au milieu de l’horreur générale de l’assemblée, et se repaissant du spectacle de l’échafaud et du sang de la victime ? Pourra-t-il s’écrier avec le jeune auteur de Barnave : Ce prince, dont je m’empare, c’est ma révolution de 1830 ; c’est l’épave qui, toute souillée, m’est venue du grand naufrage ; c’est mon butin du lendemain de la victoire... A chacun sa part de ce butin qu’on se déchire par lambeaux : Au duc d’Orléans la couronne de France, à nous Philippe-Egalité !...”
»S’expliquant ensuite sur le droit d’appréciation de l’historien, M. Moulin continuait : Que M. le procureur-général laisse au temps la mission de prononcer entre nous, et qu’il ne cherche pas à prouver à M. Sarrut.... par l’amende et la prison, la fausseté de son appréciation, car ce serait là un abus de la force, et, nouveau Galilée, M. Sarrut condamné n’en répéterait pas moins, sous les verrous de son cachot : et pourtant Dumouriez a déserté !... Puis si, après avoir expié par la perte de sa liberté l’expression consciencieuse d’une opinion, de vaincu qu’il était, l’écrivain devenait vainqueur; si la puissance passait de vos mains dans les siennes.... qui sait ! Les destins et les flots sont changeants, il pourrait au même droit, au même titre, solliciter contre vous des mesures coercitives, parce que vous pensez que Dumouriez n’a pas déserté. Est-ce là de la justice ?...”
»Enfin, l’avocat terminait par une péroraison qui rappelait bien toute l’importance du procès : “Prenez-y garde, messieurs, disait-il, ce n’est pas une question de mots qui vous est soumise ; le prétendre, ce serait ravaler votre mission. L’histoire sera-t-elle libre ou esclave ? Les réquisitoires d’un procureur-général remplaceront-ils le visa des anciens censeurs royaux ? Aurons-nous des historiens indépendants ou des historiographes aux gages de la cour ? Voilà la véritable question sur laquelle vous avez à prononcer. Elle intéresse les mœurs, les lettres, les sciences, les arts, et l’avenir du pays. Tous les écrivains, dont la sévérité du ministère public a interrompu les laborieux travaux, ont les yeux tournés vers vous, ils attendent en silence votre décision. Elle sera digne de vous, digne d’eux, digne de la cause...”
»Le parquet ne s’attaquait pas seulement aux journaux graves et sérieux, il s’en prenait encore à ces feuilles railleuses et légères qui vivent de jeux de mots et de calembours. En défendant le Corsaire, le Charivari, la Caricature, le Franc-Parleur, Tisiphone, la sœur de Némésis, M. Moulin emprunta les allures de ces petits journaux et se fit, comme eux, rieur et plaisant, spirituel conteur d’anecdotes, frondeur caustique des travers et des ridicules de nos grands hommes d’Etat. S’il est vrai que Qui fait rire son juge a gagné son procès, M. Moulin a dû à ce moyen plus d’un verdict d’acquittement. Lors de l’ouverture des Chambres, au mois de novembre 1832, au moment où le roi traversait le Pont-Royal, un coup de pistolet partit du milieu de la foule. De nombreuses arrestations eurent lieu, près de deux cents témoins furent entendus ; enfin, MM. Bergeron et Benoît, choisis au milieu de cent autres, furent renvoyés devant la cour d’assises, sous l’accusation d’un attentat contre la vie du roi (mars 1833) Le rôle principal était pour M. Joly, député, auquel Bergeron avait confié sa défense : M. Moulin, avocat de Benoît, n’avait qu’un rôle secondaire, dont il sut néanmoins, dans l’intérêt commun des deux accusés, tirer bon parti. Plaçant, à la manière anglaise, la justification dans le débat, interpellant à propos les témoins, les opposant les uns aux autres, faisant ressortir leurs contradictions ou leur accord, s’emparant de toutes les circonstances favorables, il montra dans la conduite de ce procès une habileté telle, que l’acquittement était assuré avant les plaidoiries. L’abandon de l’accusation vis-à-vis de Benoît aurait imposé silence à M. Moulin, si les prières du vieux père de Benoît ne l’eussent engagé à prendre la parole. Cédant à un vœu aussi légitime, il fit connaître, dans une rapide et chaleureuse improvisation, les honorables antécédents de son client, et les services que ce jeune médecin avait rendus à l’humanité. Le verdict du jury fut prononcé au milieu des applaudissements de l’assemblée, dont dix audiences consécutives n’avaient fait qu’accroître la curiosité, et des cris de : Vive Bergeron ! vive le jury !... vivent les avocats !!... Sur ce même banc où s’étaient assis MM. Bergeron et Benoît, et à quelques mois d’intervalle (décembre 1833), vinrent se placer vingt-sept accusés, parmi lesquels se faisaient remarquer MM. Raspail (voir Raspail, François, Vincent) et Kersausie (voir Kersausie [Guillard de], Joachim, René, Théophile), Rouet, Latrade, Caylus et Duboys-Fresnay, tous quatre élèves de l’Ecole polytechnique, Parfait (voir Parfait, Noël ?), jeune poète de belle espérance ; les autres étaient des ouvriers, membres pour la plupart de la Société des Droits de l’Homme. Le ministère public leur reprochait un attentat dont le but était de renverser le gouvernement du roi. Intéressants par eux-mêmes, les débats de ce procès le devinrent d’avantage encore grâce à plusieurs incidents d’audience. Ainsi, lorsque M. l’avocat-général Delapalme, développant son accusation, reprochait à la Société des Droits de l’Homme de vouloir la loi agraire, une voix forte l’interrompit par ces mots : Tu en as menti, misérable !... Cette apostrophe avait été proférée par M. Vignerte, qui n’avait pu maîtriser son indignation, et qui expie par trois ans de prison cette injure bien excusable ; ainsi une suspension vint frapper MM. Pinart, Michel et Dupont qui avaient courageusement flétri de l’épithète de faussaire M. Persil, alors procureur-général ; ainsi des réserves, auxquelles il ne fut pas donné suite, furent faites contre M. Moulin qui qualifiait de perfide l’habileté du rédacteur de l’acte d’accusation...
»MM. Michel et Dupont donnèrent dans cette cause une nouvelle preuve de leur talent. Venant après eux, et lorsque la discussion était épuisée, M. Moulin se garda bien de se traîner dans la même voie, sur les définitions du complot, de l’attentat, et sur les généralités déjà traitées de la cause. Le ministère public avait ménagé dans son réquisitoire une large part aux faits généraux, c’est sur ce terrain encore inabordé qu’il l’attaqua, en s’attachant à montrer, avec l’autorité des noms de MM. Dupin et Guizot, tout ce que ce mode d’accuser avait de déloyal, d’odieux, et d’illégal. L’avocat-général s’étant laissé entraîner à dire : “Qu’il voudrait effacer de nos annales jusqu’au souvenir de la révolution.” — Vœu impie ! s’écria M. Moulin, exclamation qui n’a pu sortir que d’une bouche imprudente, ou ennemie de la gloire et de l’indépendance nationales !... Ah ! sans doute, la révolution a eu ses jours de sang et de deuil ; mais elle a eu aussi ses jours de gloire et de grandeur. Effacer de nos annales cette époque de régénération ! Avez-vous oublié que la France lui doit la destruction des privilèges de la noblesse et du clergé, le renversement des entraves qui enchaînaient l’industrie, l’égalité de tous devant la loi, la sécularisation de la législation, la liberté du culte, la liberté de la pensée, la liberté de la personne ! Avez-vous oublié que la France lui doit l’organisation de ses légions civiques, la création de cette Ecole polytechnique que l’Europe nous envie, et ces nobles couleurs que la Restauration nous avait ravies, et que juillet a reconquises ! Avez-vous oublié que la France lui doit les lauriers de Valmy, de Jemmapes, de Nervindes, de Fleurus, la conquête de la Belgique, de l’Italie, et de tant de provinces devenues départements français !!... Loin de l’effacer, conservons précieusement, et transmettons à nos fils les souvenirs de cette ère mémorable...”
»Cette réponse éloquente, prononcée avec l’accent de la conviction, remua vivement les sympathies de l’auditoire, et dans sa réplique, l’organe du ministère public, eut la prudence de garder le silence.
Le pouvoir recueillit de ce procès les fruits qu’il avait déjà recueillis de ses accusations de complot et d’attentat : tous les accusés furent acquittés à l’unanimité... et M. Viennet était juré !...
»Maintes et maintes fois M. Moulin s’est rencontré l’adversaire de la police (affaire des embrigadements d’ouvriers, décembre 1831 ; de l’émeute des chiffonniers, août 1832 ; du docteur Gervais, juin 1834) ; et son mépris a toujours su trouver pour elle des flétrissures. Parmi les imprimeurs et les libraires poursuivis, il en est peu qui n’aient eu recours à sa tutelle.
»Outre les procès politiques, que nous venons d’énumérer, M. Moulin a plaidé plusieurs affaires civiles importantes que la Gazette des tribunaux nous a conservées : il a rédigé aussi un assez grand nombre de mémoires et de consultations remarquables. L’un des premiers à apposer son nom sur la consultation délibérée par le jeune barreau contre la légalité de l’ordonnance qui mettait Paris en état de siège, il fut aussi l’un des premiers à se présenter devant les conseils de guerre, et à décliner leur compétence. Tout récemment encore, lorsqu’une ordonnance contresignée Persil, a tenté de contraindre les avocats a prêter leur ministère aux accusés d’avril qui le refusaient, le premier de son ordre il a protesté contre cette exigence de l’arbitraire, et déclaré qu’aucune puissance humaine ne le forcerait à parler pour un accusé qui n’avouerait pas sa parole. (Voir la lettre de M. Moulin, insérée dans le Messager du 2 avril 1835, et dans presque tous les journaux du lendemain)
»Collaborateur de plusieurs journaux et recueils judiciaires, M. Moulin a rendu compte de plusieurs ouvrages importants. Nous devons aussi à sa plume deux notices biographiques insérées dans Les Annales du barreau français, l’une sur M. Berville, avocat-général à la cour royale de Paris, l’autre sur M. Marie, avocat. Ces notices, qui contiennent une saine appréciation des discours des deux orateurs, se font remarquer par la justesse des aperçus, le naturel des pensées, l’élégance de la diction, et une narration animée des événements de la Restauration et de la Révolution auxquels se rattachent les plaidoyers réunis par l’éditeur des Annales.
»L’un des derniers écrits de M. Moulin est la relation de L’Arrestation de Madame, par Simon Deutz. La conduite passée de M. Moulin nous dispense de dire qu’il ne s’est pas fait le panégyriste de la trahison ; il ne s’est même pas mis en peine de justifier les faits, il s’est borné à les raconter, laissant aux lecteurs la liberté de leur jugement. Son but a été d’éloigner de Deutz ce double reproche que lui avaient fait les feuilles de la légitimité, et qui, s’il eût été fondé, eût rendu son action plus odieuse, à savoir qu’il avait été comblé des bienfaits de Madame, et qu’il l’avait lâchement vendue à prix d’argent.
»Quelques personnes, qui probablement n’avaient pas lu la brochure, ont blâmé M. Moulin d’avoir prêté sa plume à Deutz. Nous l’en félicitons, nous, au contraire, car il y a eu de sa part accomplissement d’un devoir de profession, courage et indépendance. Le cabinet de l’avocat est un asile qui doit s’ouvrir à toutes les misères, à toutes les infortunes ; le médecin ne s’enquiert pas des opinions politiques du malade qui réclame ses soins, il en doit être de même de l’avocat vis-à-vis du client qui invoque son patronage.
»La relation de l’arrestation de Madame était pas une œuvre judiciaire, et M. Moulin eût pu, ne la signant pas, se couvrir du voile de l’anonyme. Mais il a depuis longtemps adopté pour règle de conduite d’avouer hautement tout ce qui sort de sa plume, et d’en prendre, aux yeux de tous, amis et ennemis, la responsabilité. Nous le louons encore de cette détermination.
»A peine arrivé à sa trente-deuxième année, M. Moulin a rendu déjà de nombreux services à la cause du progrès et de la liberté. La presse n’a pas trouvé au barreau de défenseur plus chaud et plus dévoué ; sans cesse sur la brèche, il n’a reculé pour elle devant aucun assaut. Malgré de pénibles travaux et des luttes quotidiennes, le temps du repos n’est pas venu pour M. Moulin ; qu’il s’apprête au contraire à de nouveaux combats, car la presse ne peut manquer de réclamer encore son patronage, dans un temps où le pouvoir, exploitant un odieux attentat, flétrit de ses soupçons les écrivains, se joue de leur liberté, et menace les journaux de nouvelles sévérités législatives. » Il demeurait 51, rue Saint-André-des-Arts en 1829-1831. La Gazette des tribunaux, 4 août 1830. ; Le National, 5 août 1830 ; Etat nominatif des citoyens auxquels sera décernée la médaille instituée par la loi du 13 décembre 1830 sur les récompenses nationales, Bulletin des lois, 2e partie, ordonnances, n° 104 bis ; Etat nominatif des citoyens auxquels sera décernée la médaille instituée par la loi du 13 décembre 1830 sur les récompenses nationales, Le Moniteur universel, 19 juin 1831 ; Archives de Paris VD6 633 n° 1, liste supplémentaire des citoyens décorés de la médaille, XIe arrondissement, convocations des décorés à la mairie ; Archives nationales F/1dIII/39 Commission des récompenses nationales, liste supplémentaire des citoyens proposés pour la médaille XIe arrondissement ; Tableau des avocats à la cour royale de Paris, chez Mme Ve Delaguette, imprimeur de l’ordre des avocats, 22, rue Saint-Merry, Paris, 1829, p. 57 ; Biographie des hommes du jour, Sarrut et Saint-Edme, membres de l’Institut historique, Paris, chez Krabe, 1835, tome 1er, pp. 162-173 (plus une lithographie le représentant).